Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse ; et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Continuer la lecture de « Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock) »

68, mon père et les clous

Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille.  C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers sont des endroits où j’aime dénicher quelques objets et laisser traîner mes oreilles, voire tailler un brin de causette. Continuer la lecture de « 68, mon père et les clous »

Le retour de Gustav Flötberg, de Catherine Vigourt (Editions Gallimard)

Catherine Vigourt aurait pu se lancer dans une diatribe savante et documentée sur l’état de notre littérature, sur la fadeur, la fatuité de certains auteurs, le comique des situations. Les circonlocutions des uns et des autres pour attirer le chaland. Faire un inventaire de ce qui définit la vigueur – l’absence surtout – d’une plume. Le désir. Ah, la vigueur ! La vie-leurre…

Mais Catherine Vigourt aime s’amuser. Elle aime les situations cocasses. Si en plus elle peut le faire en jouant avec la langue, c’est encore mieux.

Alors, prenez un roman culte, que beaucoup d’entre nous ont lu plus d’une fois ; prenez donc par exemple Madame Bovary. Plongez ce cher Monsieur Flaubert dans notre époque moderne et flanquez-lui un agent, Nancy Erocratos, d’une servilité sans faille devant son génie moderne productif – comprenez le génie d’un écrivain à succès qui a écrit la trilogie : La femme qui voulait marcher dans le ciel avec des palmes. Quelle est la question qui s’impose ? La postérité bien sûr ! La postérité dans le cirque littéraire d’aujourd’hui. Mais aussi d’hier, car évidemment, il y avait aussi à cette époque une scène littéraire où la vanité et la bassesse étaient de mise.

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Carlos et Budd, ovation et silence de Yves Revert (Editions Verdier)

 

Voici l’histoire d’un cinéaste Budd qui a vécu dans une maison aux cornets de glace renversés. Il a déjà tourné plusieurs films à succès. Son fantasme le plus cher est de porter à l’écran la vraie vie du grand matador Carlos. C’est ce Carlos lui-même qui doit jouer le rôle, et Budd est prêt à tout pour arriver à ses fins toute ressemblance avec un écrivain en quête de son personnage est fortuite. 

Alors qu’il songe à remettre sa vie en jeu après s’être retiré, ce matador lui avoue un jour « j’avais perdu tous mes enchaînements, ça a duré trois ou quatre secondes et j’ai cru que je n’allais plus pouvoir rien rattraper. » « Il y a cet instant où quand il va plonger l’épée, dit le narrateur au sujet du matador, le poids du corps sur les orteils et non sur les talons. Privé de presque tout contact avec le sol, il bascule en avant, tête haute, la charnière du buste dans le prolongement, il pourrait tout aussi bien prendre son envol et disparaître dans les airs. » (page 126) 

Carlos est insaisissable. Continuer la lecture de « Carlos et Budd, ovation et silence de Yves Revert (Editions Verdier) »

Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)

Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa plume, pour tracer sur le sable, vite, avant que la mer ne monte, le socle stable, immuable de son terrain en friche. 

Alors pour le comprendre, pour l’approcher, il faut faire l’effort de s’isoler. C’est un livre de retraite qui se lit comme on lirait « Walden ou la vie dans les bois ». Un de ces livres qui se lisent quand on a trop bu de boissons enivrantes et que la vie paraît insaisissable, quand on a traversé une période étrange et que l’on a besoin de faire un « dépôt de bilan. »

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Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)

Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Ce texte est une fabuleuse illustration de la puissance sensorielle du plaisir couplé à la douleur. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

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Né d’aucune femme de Frank Bouysse (Editions La manufacture de livres)

 
Oui, la littérature, c’est d’abord une langue, une langue propre, une voix. C’est aussi une alchimie : l’ambiance, le cadre, les personnages, l’histoire, les thèmes abordés. Et enfin le tout est une histoire de sensation, tout est dans les sensations ; on peut définir la littérature d’une manière ou d’une autre, reste ce que le corps comprend. Reste ce que nos sens nous disent, et qui, heureusement pour beaucoup d’entre nous, ne mentent pas. Profitons-en donc, tant que c’est possible. Tant que l’on ne nous a pas ôté ce droit. (N’avez-vous pas remarqué que cette rentrée littéraire est particulièrement frustrante de ce point de vue puisque l’on nous annonce que tel auteur nous comprend, nous aime, ce qui n’est pas sans me rappeler le « nous le valons bien » poussif de L’Oréal…) Continuer la lecture de « Né d’aucune femme de Frank Bouysse (Editions La manufacture de livres) »

Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto)

Aussitôt ce livre refermé, j’ai voulu écrire un billet, vous informer de son contenu, et j’ai vu d’immenses étendues de mer, de grands navires et leurs intérieurs boisés, des bras vigoureux qui plaquent une carte, décident d’une trajectoire, leurs discussions houleuses, instruments de cuivre et d’acier – mais n’est-ce pas grâce à son bon sens que Martin Eden, la tête bien faite, mène son bateau ? J’étais envahie par un parfum de vent, de mer. Et surtout un immense sentiment de liberté.

Mais en réalité l’essentiel de ce livre, l’essentiel des scènes de ce livre tient dans un salon bourgeois. Ou alors dans une pièce miteuse qu’occupe notre protagoniste chez sa sœur. Quelques rares fois sur un carré d’herbe où Martin Eden converse avec La Femme, celle qui lui donne envie de s’élever.

D’où vient alors cette impression ? Il y a bien quelques voyages en mer évoqués, mais ce n’est pas là l’essentiel du propos. Et c’est précisément en refermant ce livre que l’on comprend que l’écriture est un rapport à la vie.

Vous l’avez compris, ce livre ne vous laissera pas indemne. Ce livre n’éveille pas une envie de liberté qui s’éteint aussitôt le livre fermé, une de celles que l’on nous sert habituellement. Ici la liberté est inhérente à la rage de vivre du protagoniste, Martin Eden. Elle se déploie farouchement dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de liberté d’agir, d’aimer, de penser, de travailler… et d’écrire. Elle a le goût de l’accomplissement, de l’effort poussé jusqu’à son paroxysme, comme l’on escaladait une montagne ardue avec la conviction intraitable qu’un vaste horizon cerclé d’une eau scintillante surgira une fois l’effort accompli.

Jack London nous raconte dans ce livre le cheminement de Martin Eden vers l’écriture. Le moteur est l’amour d’une femme, dont on pressent dès les premières phrases qu’elle ne fera pas l’affaire. Cet homme d’une vingtaine d’année essaye de s’extirper de son existence éreintante et humiliante et veut vivre de sa plume. Evidemment, de même que les immeubles, les champs, les terrains, les usines sont chasses gardées, le patrimoine éditorial est chasse gardée ; et la caste intellectuelle qui définit le bon goût, c’est cette bourgeoisie de salon dont fait partie la femme dont il tombe amoureux (licenciée ès lettres). De superbes pages dénoncent avec une acuité très actuelle l’affrontement entre la culture de salon — policée, codifiée — et une culture vécue comme vitale, organique, indispensable pour exister. Ce livre nous parle de l’éternelle distorsion du monde littéraire qui se présente dans l’imaginaire de chacun comme étant le champ de tous les possibles et qui paradoxalement restreint le champ des possibles en définissant ce qu’est le bon goût, ce qu’il faut lire. Ce qui se vend. Jack London met admirablement bien en scène l’aristocratie littéraire qu’il a sûrement eu le loisir de scruter à travers son parcours d’autodidacte.

Un magnifique passage sur la boxe de rue met en scène Martin Eden tandis qu’il s’interroge sur la persévérance nécessaire pour être édité après plusieurs refus de manuscrits ; une anthologie de la lutte d’un écrivain sans relation pour se faire une place. London écrit avec une justesse poignante sur l’alcoolisme dans le monde ouvrier, lorsque plus aucun espoir ne se profile et que l’alcool devient le seul refuge possible. Il dépeint aussi, avec la même acuité, la perplexité de Martin devant la masse de livres pâles et insignifiants qui paraissent, et dont il ne comprend ni la faveur ni la légitimité. C’est ce qui contribue également à donner une teinte très contemporaine à ce récit. Eternelle même. On tient là une critique qui n’a pas pris une ride de l’aristocratie pensante, des lettrés ; et on pense évidemment à nos chers jurys littéraires et à nos journalistes, influenceurs sur réseaux, et critiques littéraires, qui se jettent tous sur les mêmes livres à chaque rentrée littéraire, pour nous convaincre – que dis-je nous formater au goût des « experts », lissage, uniformisation, best-sellers, tous derrière les mêmes livres – avec une feinte propension à nous jeter de temps à autre à la figure un livre scandaleux, dont le scandale tient essentiellement à l’absence de point-virgule. Enfin voilà donc un livre réjouissant à lire avant la rentrée littéraire de janvier.

Notre protagoniste qui lutte pour se faire publier a de la vigueur donc, mais pas la forme. Tel serait le thème dominant. Il y a plusieurs autres thèmes abordés, mais c’est le thème qui se dégage le plus clairement, dès le début : Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? Aussi bien pour une histoire d’amour que dans le rapport à l’écriture. Tout se tient.

Et de la vigueur, Martin Eden en a, autant quand il est amoureux que quand son amour est bafoué. Du début à la fin de ce roman d’apprentissage, le processus créatif est mis en scène : l’écriture quand la vie bouillonne dans ses veines, ou l’écriture pour accepter la mort quand la vie se retire. Ces deux pans antagonistes sont mis en scène.

A la fin du livre, Martin Eden invoque Nietzsche et déclame son caractère individualiste dans un dialogue à bâtons rompus avec les représentants de la bourgeoisie dans laquelle évolue sa promise. Il élève au rang de vérité l’esprit libre, l’esprit fort, qui n’attend rien de la société, individualiste radical qui s’extrait de toute forme d’esclavage. Il donne sa vision du surhomme et de la noblesse d’esprit de Nietzsche dont il extrait un idéal absolu jusqu’au-boutiste, quitte à finir seul et broyé. On croise également un reporter à sensation qui écrit un article mensonger à son sujet après un meeting politique et se prend une belle fessée, une très belle fessée avec des « larmes d’adolescent colérique ». Que de réjouissances ! Que de réjouissances ! Précipitez-vous sur ce livre si vous ne l’avez pas encore lu.

Un immense livre donc que je m’empresse de ranger parmi mes livres cultes, adossé « Au cœur des ténèbres » de Conrad, dans ce rayon qui active mes synapses de façon spectaculaire à chaque phrase, entre chaque mot.

Remarquons également que les éditions Libretto en ont fait un très bel objet avec une reliure solide, une couverture à relief, une impression nette sur du papier de très bonne qualité, un signet rouge et enfin une tranche aux bords arrondis. Tout ça sous couvert de livre de poche. Une belle collection, cette édition limitée qui fête leurs 20 ans d’existence.
PS: Qu’est la forme sans la vigueur ?

Martin Eden ; Jack London ; Traduit de l’anglais par Francis Kerline ; Editions Libretto.


 

Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, théâtre La Colline.

Eitan est un scientifique juif allemand. Il ne croit pas au hasard. Il compte les probabilités d’occurrence de chaque évènement, le nombre de fois où un livre est consulté, le nombre de livres qui restent sur la table. Et Le Livre, qu’il a vu, vu et revu sur une table, durant deux ans de présence à la bibliothèque.

Le livre prophétique.

Gigantesque mur couvert de milliers de livres, table en bois robuste, lampe en laiton, abat-jour vert-bibliothèque, une femme vêtue de rouge, très belle. Le visage fermé, Wahida planche sur sa thèse. Le livre prophétique est grand ouvert ; elle tourne les pages avec frénésie, se nourrit de la vie de Hassan El-Wazzan, capturé par des pirates siciliens et offert au pape Léon X, qui le convertit au christianisme. Les deux, Léon X et Léon l’Africain, diplomate marocain du XVIe siècle, se sont mutuellement respectés.

Eitan et Wahida tombent amoureux. La machine à fantasmes se met en marche.

Vite rattrapée par la machine à broyer. 

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L’écriture, la musique, le son juste

La question de l’écriture juste est une question qui me taraude. Je me pose sans cesse la question suivante : comment arriver à un texte qui sonne juste.

Au moment de l’écriture, il y a un transfert qui se met en place d’un monde où l’on est à la fois à l’écoute de ses sensations et réceptif aux sensations des autres, à un monde où l’on écoute exclusivement ses propres sensations. Le monde habituel disparait et un nouveau monde se met en place. Cet autre monde est constitué de figures imaginées, fantasmatiques, de personnages reconstitués, de personnes disparues qui nous ont marqués.

Cet autre monde peuplé de personnages entre alors en résonance avec son propre état, sa propre humeur. Cette résonance engendre un état émotionnel, comme une suite d’accords harmoniques en musique, un état de joie, de transe, d’émotions vives que produit une musique. Douce, dissonante, tourmentée, coulante, effrontée. Il me semble que ce cheminement donne naissance à une musique, et que la vérité du texte est là. C’est à partir de là que l’écriture produit un texte qui sonne juste. Et je le vois dans le résultat de mon écriture. Je discerne l’écriture la plus juste de l’écriture plus distante en fonction de l’intensité de la résonance. Continuer la lecture de « L’écriture, la musique, le son juste »