Ma maison

Ma maison je la voudrais sans loi, les volets
De guingois, habillée de pierres rouges, poreuse
Et verdie par les herbes hautes d’une prairie habitée.

Ma maison, les hirondelles la tissent, rassemblent
Les tuiles de ciel dans une infinie ronde ; hystériques,
Sèment leurs cris – Victoire ! Victoire ! – écartent les voix.

Ma maison, ce sont les fenêtres sans vitres qui l’assiègent
Le soleil comme la nuit ; ma table au centre et ses veillées à peau
Frileuse comme ses conquêtes soyeuses rabattent ses volets percés.

Vie du poème de Pierre Vinclair (Editions Labor & Fides)

Il y a quelque chose d’extrêmement touchant dans la manière qu’a le poète Pierre Vinclair d’aborder la fabrique du poème. Il y a chez lui cette conscience de la détermination réciproque de l’effort tendu – du don – et de sa réception.

Il analyse rétrospectivement dans cet essai, comment tous ses poèmes se sont formés, comment il a appris à les redresser, pour leur donner une « dignité » dans un effort tendu vers un lecteur donné. Après une période où il a dressé les axes d’un projet pour une résidence de Kyoto, il a appris à entrelacer les trajectoires déterministes et le hasard, à inviter les anachronismes dans son histoire, à dégager de sa succession de notes prises sur le vif une sonorité urbaine, dans un marché-crawlé dans les rues des grandes villes où s’activent les travailleurs transparents. Il fait danser ses phrases âpres en s’adressant à ses frères, en racontant une vie mangée par la laideur ; il est sans cesse interrompu dans ses gestes quotidiens par les gestes prosaïques des vies d’ailleurs.

Doté d’une conscience aigüe de l’importance de la réception d’une œuvre, du jeu qui se joue derrière cette réception, Pierre Vinclair n’aime pas flouer son public. Et, chose rare, il saisit pour vous toutes les étapes intermédiaires avant de tirer les fils du nœud final,

avant l’instant où les

« Mots, vers, strophes sonnets filent en dialectique

Le discret et le continu, cousent un rythme :

Une unité retient l’autre en figure, écho

Ouvert, puis clos à terme sur le mètre échu.

            La prose a besoin d’un volcan pour sa lave

            avance – et le poème est un carillonnage. »

( Sonnet 36 de « Sans adressse» )

Il vous donne ce que peut donner un poète de terrain. « Je dis que le poème est dressé, je pourrais dire redressé ― au même sens où on dit à quelqu’un d’avachi de se redresser pour la photo : le poème final n’est plus en coulisses comme sa version de carnet. Il pose dans l’espace public, il sait qu’on le regarde, il est sur scène. J’expliquerai dans un prochain chapitre la parenté que je lui trouve avec le rituel. » Et il illustre ce redressement par des exemples concrets, comment il reprend ses vers jetés sur le vif, concentre sa vision, comment « une forme apparaît peu à peu dans ce redressement, et dans cette forme le type de dire qui définit l’existence et la dignité du poème. Une nouvelle expérience prend alors le relais, qui se déploie cette fois dans l’attention, non au réel, mais aux possibilités de la langue. »

Pierre Vinclair raconte les crises qui l’ont fait, les amitiés qui l’ont nourri, les poèmes adressés. Les poètes qui ont jalonné son parcours, en particulier dans son investissement politico-poétique – Claude Pinson qu’il a invité dans la revue Catastrophes, d’où sont nés « La Sauvagerie » et « Agir non agir » parus l’an passé.  Un passage traçant un rapide tour d’horizon du courant moderniste nous rappelle judicieusement que toutes les écoles de cette riche période, malgré les batailles de prises de pouvoir, nous ont légué un héritage qui  « consiste essentiellement en un point, qui empêche de le restreindre à un courant, à savoir : le refus de faire du poème une activité séparée de la vie, qui consisterait, comme de la broderie, à orner par un recours à une rhétorique traditionnelle élaborée (avec ses rimes, ses strophes, etc.) des discours idéalistes ou édifiants. Mis à l’endroit, cette définition négative devient : le modernisme est une tentative de rendre compte de la vie par l’exploration formelle. »

La langue de Pierre Vinclair s’est nourrie entre la médiathèque de Nantes au rayon poésie qu’il a souvent fréquenté, la scansion rapide de lignes de rap écrites pendant son adolescence, la rigueur de sa formation scientifique (sans cesse une recherche de consistance, d’unicité, de définition d’une base de projection), sa formation philosophique, sa lecture assidue des objectivistes américains, son travail de thèse à travers l’œuvre de William Carlos Williams, Paterson, ses traductions du Chinois, du Japonais et de l’Anglais (lire à ce propos les très belles traductions de John Donne qu’il a récemment postées sur Catastrophes).

A l’heure où la parole se fait flot, ce livre est une belle invention. Parce que les fabriques à illusions prolifèrent. Pour illuminer une opacité entretenue, faire briller un déclaré Grand Ecrivain de quelques pages supplémentaires à la Sainte Beuve (grand-père, père, mère, la vie dure, voyez comme j’ai souffert… ) qui viendront compléter les photos des carnets étalés. Les traits tirés. Renforcer les postures. Il y a un vrai renversement de valeurs dans cet essai : Pierre Vinclair choisit d’installer la pérennité du geste poétique, le distribue à qui veut s’en saisir, relance la machine du poème. Tout est élan.

Je finirai par cette citation de mon cru : « Aujourd’hui, était dissipée l’obscurité qui divise les sexes et qui abrite, bien dissimulées, d’innombrables impuretés et, si ce que dit le poète de la vérité  et de la beauté est vrai, la tendresse d’Orlando gagna en beauté ce qu’elle perdit en mensonge. » Virginia Woolf (traduction de Catherine P-Musard)

PS : On pourra compléter la lecture de « Vie du poème » par l’indispensable « Sans adresse », très beau recueil de sonnets qui revisite l’intime, s’accroche au monde à travers les tours de Shangaï, brise son propre élan par un sarcasme, avec un goût prononcé pour le Conceit, (a comparaison becomes a conceit when we are made to concede likeness while being strongly conscious of unlikeness, définition du Conceit par Margaret Llasera).

La scoliose de la sole

Elle s’est dit que quatre filets de sole seraient faciles à détacher. D’un geste vif, elle les a séparés, puis a installé l’arête nue et nettoyée au milieu de la terre glaise. L’assiette avait l’aspect d’une assiette brute et sophistiquée. La glaise a séché un après-midi entier ; elle l’a enduite d’une eau argileuse blanche puis l’a enfournée chez le voisin, celui qui possède un vélo à remorque bricolé avec un grand cageot rose. Quand il la lui a rapportée avec les autres assiettes cuites, elle n’a pas tout de suite reconnu sa forme, a pensé que la cuisson avait transformé son œuvre. Puis elle a tracé le contour de son poisson : du bleu pour le rond des yeux, du jaune d’un trait qui s’élargit le long du flanc. Et du noir pour souligner d’un trait fin la courbure opposée. Mais l’assiette avait un aspect suspect, l’arête avait comme une encoche, un déplacement au niveau d’une vertèbre pas visible à l’œil nu. Quand on passait la main, une légère scoliose agrippait la peau du pouce. Une fois l’assiette posée loin des yeux, une fois le contour de la sole tracé, elle l’a observée un moment, se demandant ce qui pourrait bien redresser son arête. Et un jour, elle a patiemment tracé un bord orangé ajouré de points mauves tout autour de la sole. A lui seul, ce bord avait l’éclat des surprises et des prudences dévoyées.

L’assiette a trôné au milieu de la table des années. Toujours au centre. Elle avait un contour un peu gondolé, qui lui donnait un aspect brut, d’une beauté allégée des standards de l’époque, pas de forme particulièrement irrégulière ni tout à fait ronde. Le bleu des yeux disparaissait toujours sous les fruits qui s’empilaient. Le noir et le jaune des flancs jetaient une teinte particulière sur les derniers fruits mûrs comme pour dire l’urgence de consommer. Une fois l’assiette vidée, on la passait sous l’eau, un coup de savon léger, on avait peur de l’abîmer. Et alors ressortait toujours ce bord orangé ajouré de points mauves. Toujours ce bord ajouré qui une fois déchargé du monticule de fruits conférait à l’assiette son trait de caractère vif et enflammé. Le jaune du flanc, aqueux comme un citron cueilli dans une région chaude, une fois passé à l’eau, une fois l’assiette vidée de son poids, soulignait alors la belle arête bombée et sa scoliose invisible à l’œil nu.

L’assiette a longtemps alimenté les conversations. L’arête avait certainement enflammé les esprits, endiablé les imaginations galopantes, inquiété les plus aguerris : quelle colonne vertébrale pouvait rester droite, dans une position naturelle, capturée dans la profondeur d’une glaise brute ?

Une fois qu’elle changeait de foyer, l’assiette retrouvait toujours sa place centrale. Elle avait fait le tour de la terre, toujours emballée dans du papier de soie, jamais confiée à un déménageur qui l’aurait brisée. Elle s’est nichée sur l’étagère d’un buffet exigu et coloré dans une région féroce d’Espagne, a recueilli les rayons saphirs saccadés par le galop d’un élevage à Rosario de Perija, s’est transformée en lune argentée dans la clarté des nuits norvégiennes, a résisté à l’énorme explosion de l’usine de cuivre FDV près de Brazzaville.

Quand l’assiette est revenue sur son assise, ou plutôt au milieu de sa table longue où l’artiste avait jeté la première fois ses couleurs, la collection d’assiettes à poissons était haute, mais seule celle-ci avait un éclat particulier. L’éclat de l’œil qui ne cherche pas à plaire. De l’œil vierge. De l’œil qui voit tout. A chaque peine, à chaque creux, chaque remontée fastidieuse à l’âge adulte, quand l’enthousiasme l’abandonnait, à chaque fois que le désir s’affolait et se prenait les jambes dans une étoffe de paillettes sous une lumière pâle, la fille observait l’assiette, passait son pouce pour sentir l’arête. Pour sentir l’encoche, douce et inquiétante. Vibrante, la scoliose sous le pouce élargissait son souffle comme une soie sous le vent. Figée dans son cercle de lumière, la sole avait l’éclat du regard neuf. L’artiste éprouvait alors une vague impression de résister, d’affranchir sa colonne de sa droiture et de son maintien artificiel, de son conformisme réducteur.

La fille parlait à l’assiette. Cette assiette avec son jet de couleurs, de ses deux yeux et mains elle l’agrippait. A chaque fois que le désir s’érodait. Les yeux dans les yeux, ces ronds parfaitement expressifs d’un bleu vindicatif et exigeant. Elle affrontait l’encoche. En face, très près du nez, la sole nette fidèle à l’innocence du premier jet faisait tourbillonner son regard. La face droite de la sole enfonçait ses deux ronds bleus dans les yeux de l’artiste et l’artiste répondait. Elle la sommait de poser sa face gauche bien à plat comme toute sole qui se respecte au fond de l’eau jusqu’à toucher le sable. Elle posait son pouce sur l’assiette, goûtait la scoliose qui la nourrissait. Prendre la pente à droite, puis à gauche. Sentir sa déformation. Sous le pouce le plus habile. Tourner autant de fois que possible aussi loin et près du bord orangé ajouré de points mauves.

Texte écrit en souvenir d’une sole sans scoliose (et délicieuse) découverte par J. M. cet été.

Cargèse

Assise au pied du lit devant la porte-fenêtre ouverte, j’entends le roulis des vagues de l’autre côté du portail en bois. Une bande de jardin nous sépare, hérissée d’herbe, parsemée de quelques paréos se gondolant sous la brise. Je sais que cet évènement unique longtemps roulera sa fresque de vagues jamais suspendues et charriera de bleues images vagabondes.

A chaque fois, le souvenir reviendra. Aussi présent que le moineau que je vois à l’instant, aussi net que l’autre moineau qui débarrassait le sol de nos miettes ces matins-là. Depuis que j’écris, les allers-retours, l’œil qui longe un souvenir et la vie immédiate se confondent, l’œil tisse son nid.

L’oiseau lisse ses ailes.

Dans la maison au pied du lit, le calme. Les volets mi-clos se préparent à suspendre l’instant où le feu gondole d’un halo lancinant la surface de toute chose. Quand le soleil grillera la plante de pieds des vacanciers qui à toute hâte se précipiteront vers les volets clos, j’aurais les deux jambes à plat sur le carrelage. Entre temps, j’aurais songé à acheter des bricoles pour alimenter les trois becs affamés. M aura disposé sur la table quelques spécialités locales, figatelli et tomme de brebis, un pain aux noix. Moi, ce sera les figues d’où coule un miel de fraîcheur que je roulerai l’une contre l’autre sous l’eau courante. Et aussi des glaces mangées précipitamment avant le repas sous le soleil vertical. L’ordre importe peu puisque les vacances se glissent dans l’interstice de l’enfance, quand ailleurs dans un coin du jardin à l’abri d’une cabane, loin du regard des grands, tout était permis. L’ordre importe peu, c’est la loi du moins fort, de l’interstice élargi. Alors reviendront les restrictions, les interdictions, et alors l’espoir de les voir à nouveau anéantis se nourrira de l’interstice élargi.

Oui, nous irons au pied de la ville, là où les petites routes en lacet montent vers la falaise qui plonge. Cargèse la majestueuse, là où les hirondelles dressent le toit du monde. Si la fenêtre abandonnée, la plus belle fenêtre jamais construite est à nouveau prise d’assaut, alors les hirondelles tisseront l’air à nouveau, et je resterai extasiée devant ce mur roux d’où surgit la fenêtre disparue, les hautes herbes qui s’en échappent, son cadran de bois sec de guingois. Plus haut, le toit crevé et sa présence divine.

Les hirondelles rentrent à nouveau, dans un ballet interminable, par la fenêtre, sortent par le toit. Avec ce mouvement de tête volontaire et abandonnée. Une flèche crève le ciel d’un long cri vibrant.

Rentrer par la fenêtre qui n’existe plus.

Sortir par le toit crevé.

Puis remonter la ruelle, se rapprocher de l’église : voilà que près du clocher une nuée d’hirondelles sifflent encore plus fort qu’une cloche retenue par une étoffe. Elles tissent des ellipses de plus en plus larges, en lignes brisées, contournent toutes les arrêtes, s’abattent sur le clocher s’éloignent reviennent, et c’est comme si imbibées de la résonance de la cloche, elles diffusaient leurs cris de joie, dissipaient les quelques malheureuses pensées encore prisonnières d’un coin d’ombre.

Ici deux églises se font face, la catholique et l’orthodoxe. Et le caractère des habitants que la géographie des lieux façonne m’imbibe de cette double face. La fervente jouisseuse impose ses croyances à la mystique réaliste.

Quand nous irons encore, aussitôt entrés dans l’église, nous étoufferons Le Cri. Parce que nous reviendrons avec nos voix étouffées. Repartirons avec nos joies extirpées.  Nous pénètrerons dans cet intérieur si coloré que la victoire du cri libéré s’égrène tard dans la soirée, les pieds dans l’eau, une fois le calme murmuré par le clapotement de l’eau noire attendrie, une fois le ciel rougi par le soleil assoupi, une fois le souvenir inscrit entre une vague, puis une autre, puis la suivante qui allonge le cri libéré.

Avant de franchir la grille de bois vert une dernière fois, celle qui sépare le pied du lit de la mer, avant la dernière baignade, nous passerons chez le glacier, une boule de glace au rhum et raisins secs pour M et moi, crémeuse, qui flatte le regard. La boule aux fraises de Prima a été cueillie à l’instant, la traînée de caramel sur la joue de Seconda a l’éclat d’une peau brunie, Tertia trahie par ses yeux s’enferme dans son silence de plaisir. Et l’on songera que l’on reviendra, voir les petites maisons de pêcheurs perchées à Piana, leur écrin de granit rose, l’éclat violet sur les arêtes de la falaise que le soleil, se souvenant irrémédiablement de ces peintres qui ont su voir, dépose. Et la peau fouettée par le vent, nous filerons d’une côte à l’autre, enivrés par le parfum du rivage, d’une acuité décuplée comme les balbuzards qui nous épient accrochés tout là-haut sur la falaise, ces balbuzards que l’on aimerait rejoindre. Embrasser le vaste monde d’un battement d’aile. Nous boirons tant de sel et de vent, que la gorge rassasiée, l’œil exténué tomberont d’un sommeil lourd et profond, et la promesse du paradis se nichera à tout jamais dans le creux de l’oreiller, là où le souvenir s’accomplit, là où le récit surgit.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 1)

Elle est arrivée dans sa voiture décapotable brillante comme une dragée : « Ah bonjour Miss Fry ! » Elle a dit «  Je déteste qu’on m’appelle Miss Fry, appelez-moi Frizzy ! », m’a tendu les clefs de sa voiture ; sa cape bleue a escaladé le perron tel un tapis volant, puis la porte de Howards Hill s’est rabattue sur elle.

La dernière fois que nous l’avions vue, c’était il y a deux ans quand enveloppée d’une robe féline, la bouche écarlate, elle chuchotait au coin du feu avec mon employeur Mr Charles Bliss. Entourée de son armée de confidentes, Mrs Bliss jouait au bridge à l’autre extrémité du petit salon. La fidèle Tante Lucy s’était fait sermonner tant son jeu était hésitant ; elle avait alors raconté d’une voix étranglée comment elle avait épinglé son dernier papillon, un papillon de très large envergure qu’elle avait eu beaucoup de mal à capturer. Sûrement était-ce le dernier de la saison, avait-elle poursuivi alors que Mrs Bliss la sommait de cacher ses cartes. Puis traversée par une soudaine euphorie, Tante Lucy avait déclaré : « Savez-vous que même Phil va se marier ? » La bouche écarlate en face de mon maître avait grimacé comme le bec de l’autruche empaillée de Sir Thomas. Frizzy avait pris son sac, abrégé la soirée prétextant une affreuse migraine, et nous n’avons plus entendu parler d’elle pendant près de deux ans.

A peine est-elle réapparue en ce jour d’automne sec et ensoleillé que tout le grillage du poulailler s’est mis à trembler. Tante Lucy est redevenue la plus active organisatrice du traditionnel tea time, et sa collection de papillons a été reléguée au second plan. Je dois préciser que les liens qui m’unissent à Tante Lucy sont aussi solides qu’une bâtisse victorienne. Elle me répète que je suis un membre du personnel indispensable à la tenue et à la bonne marche de cette maison. De cette demeure qui m’a ouvert les portes il y a maintenant onze ans. Et cette reconnaissance, je dois l’avouer, me remplit de satisfaction. J’ajouterais que j’apprécie ces après-midi où elle s’entoure de femmes cultivées : j’apprends énormément de choses sur la culture du thé dans nos anciennes compagnies en Asie et en Inde et les grands bienfaits que nos compatriotes ont rendus à ces nations. Je n’ai bien sûr aucune connaissance dans le domaine du commerce international, même si de temps à autre je parcours le journal de Mr Bliss sans le déplier avant de le déposer sur son plateau. Mais je sais tendre l’oreille, et parfois j’ai même le privilège de confronter mes connaissances avec celles de Mr Harvey, le majordome de Sir Thomas qui parfois se joint à moi quand par bonheur il accompagne son employeur. 

Tante Lucy est universellement réputée pour son réseau solide de connaissances. Elle entretient non seulement d’excellentes relations avec le personnel de notre maison, mais aussi avec celui des maisons voisines dans un rayon de dizaines de miles. Ses relations sont tout aussi excellentes avec les commerçants et fermiers du Hopeshire que d’autres personnes du même rang traitent avec condescendance. Et l’annonce du mariage de Phil avait été un évènement sans doute suffisamment important pour qu’immédiatement après, chacun de nous soit interrogé. « John, avez-vous des nouvelles du pantagruélique Phil ? » John, le jardinier, lui avait répondu de son habituel sourire ombreux, puis il avait repris sa besogne : il creusait un trou ce jour-là pour planter un saule à côté du plan d’eau. Quand il avait à nouveau soulevé son képi après quelques coups de pioche, la fille de Mr et Mrs Bliss, la petite Sophie qui nous avait rejoints, dardait ses yeux bleus de glace sur sa bêche. « Dites-moi Miss, comment se portent vos genoux depuis que vous avez dévalé le toit du hangar ? – Je peux leur donner à manger ? » A contre-cœur, John lui avait tendu les clefs, et les poules s’étaient mises naturellement à caqueter et à éparpiller des volées de plumes dans une joyeuse cacophonie. Puis quand le saule avait été planté et maintenu par des tiges de bambou, Sophie était réapparue munie d’un de ces tuteurs. John le lui avait retiré avant qu’elle ne dévale la pente rocheuse pour rejoindre La Bergerie, la petite cabane en bois entre la maison et la route principale construite par Virginia il y a quelques années.

Virginia, la petite sœur de Mr Bliss, a depuis toujours des ambitions qui soulèvent des inquiétudes au sein de la demeure et au-delà : elle sera archéologue. Elle se moque de savoir si ce métier est un métier de femme. Et comme Virginia ne se satisfait jamais d’une idée incomplète, elle irait exercer son talent dans les terres millénaires écossaises. « Certainement pas en Egypte où je croiserai plus de compatriotes terreux que de trésors vivants ! »   Elle est persuadée que les monstres du Loch Ness et toute la brume qui les entoure ont été inventés pour éloigner les curieux des richesses écossaises. Une analyse qu’elle a maintes fois exposée, documents et cartes à l’appui dans la bibliothèque à l’heure du thé. Et elle sera la première à dévoiler au public ces trésors dont quelques éléments sont documentés par son ancêtre : celui qui trône sur la cheminée sous la devise de la famille Bliss « In arduis fidelis ». L’idée de ce périple en Ecosse a toujours fait frémir Tante Lucy qui malgré son intuition et sa faconde n’a jamais affiché sa désapprobation devant Virginia, considérant sans doute que chaque âge a son lot d’extravagances. Et que de toute façon, puisqu’elle est jolie, Virginia serait sans doute très vite mariée. Et ses idées folles aussi vite envolées. Comme le voile de mariée de Mrs Bliss qui s’était décroché et avait malencontreusement atterri sur la grille du petit cimetière attenant à l’église. Je me doute que ce rapprochement peut paraître suspect à vos yeux, mais Mrs Bliss est la dame la plus heureuse que je connaisse dans un rayon de plusieurs dizaines de miles.

De grande taille, Virginia a des pommettes creuses qui de loin donnent l’impression qu’elle est fardée. Ses tenues garçonnes soulèvent un regard courroucé quand elle traverse l’opaque fumée de cigarettes dans la bibliothèque. Le dimanche, vêtue d’une de ses robes de velours à collerette blanche pour se rendre à la messe, elle avance avec sa démarche soudain malaisée, sa tête enfoncée dans ses épaules résignées : son corps émerge de la procession pour qui regarde la famille descendre par le chemin de l’église. Souvent elle ferme la marche et se détache. Puis les autres membres comme pour s’assurer qu’elle avance dans la bonne direction l’entourent à nouveau ; et sûrement que si quelque vagabond lui empoignait le coude pour l’entraîner au loin, elle serait avalée par les arbres environnants. Tandis que je les rejoins d’un pas alerte, après avoir répété à Betty les consignes habituelles pour le repas du dimanche, j’observe sa tête qui émerge au loin, et cette distraction m’enjoint invariablement à me questionner sur cette différence si étrange qu’il peut y avoir entre frères et sœurs, même si moi-même, je n’ai jamais eu ni frère ni sœur. Enfin si, un frère mort en couche, mais le sujet n’a jamais été abordé par ma mère du temps où je travaillais plus près de la maison familiale et lui rendais visite. Car enfin pour revenir à cette différence de calibre entre les grains d’un même moulin, Mr Bliss, Tante Lucy et Virginia la petite dernière, sont très différents. Totalement différents. Quoiqu’issus du même sang. Et Virginia est certainement la plus énigmatique aux yeux de tous, ce qui ne manque pas de m’alerter sur l’influence qu’elle exerce ou exercera plus tard sur sa nièce la petite Sophie depuis qu’elle s’est installée définitivement avec nous dans le Hopeshire.

Le jour où Frizzy est réapparue, nous étions en train de stocker la première réserve de bûches dans un coin de la salle commune. Je lui ai préparé la chambre d’amis qu’elle occupait habituellement, et j’ai pensé avec beaucoup de satisfaction que  l’hiver qui s’approchait allait s’écouler à la vitesse d’un feu qui crépite.

Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy traduit de l’anglais par Céline Leroy (Editions du sous-sol)

 
A tous ceux qui fustigent les autobiographies (j’en fais partie, autant l’avouer), ce petit livre, tout petit, minuscule, aussi fin qu’un clou, est fait pour vous. Il a le pouvoir de s’insinuer à coup de burin dans la conscience pour se poser la question, la seule qui vaille : combien de temps vais-je contourner « ce que je ne veux pas savoir » ?
 
Cette confession étant faite, retournons au projet défendu par Deborah Levy, poétesse, écrivaine et dramaturge anglaise née en Afrique du Sud, qui dans une conférence a déclaré . “I want to create something vulnerable and real,” Ce livre est la première brique de ce projet. Continuer la lecture de « Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy traduit de l’anglais par Céline Leroy (Editions du sous-sol) »

Impossible de Erri De Luca traduit de l’italien par Danièle Valin (Editions Gallimard)

 
 
 

Il y a un côté très rassurant à s’embarquer dans un livre où est inscrit dès le départ « Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir. » On sait dès la première page que l’on va assister à une démonstration empirique. Et on jubile parce que l’on sait que la montagne qu’Erri de Luca s’apprête à gravir lui est très familière. Qu’il est tout autant capable de faire tomber ses propres résistances pour explorer sa vérité intérieure que résister aux assauts extérieurs et la sauvegarder. On sait qu’il a le pouvoir de résister à l’ennemi.

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Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule

 
Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 
 
Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice.