Le Grand Chemin (Saint-Remy)

Nous l’arpentons depuis toujours, le Grand Chemin. A droite, la barrière de nos dessins d’enfant ; d’un bout à l’autre, attaches fragiles : roseau penché soutenu par deux bâtons hésitants ; et tout le long les iris mauves dressés, fermes sur leurs pieds, dix, vingt, trente iris serrés les uns contre les autres, notre jambe se soulève, l’autre pied la rejoint ; après la barrière, nulle maison, mais un aplat où l’on trouve toujours du bois sec pour attiser le feu, les chênes et leur tronc tortueux surpris par la pente subite tendent la tête vers le vide et la relèvent frappés par une réverbération incandescente : quelques pas et la terre se fend, les arbres descendent rejoindre les pieds de vignes roussis en rangs ordonnés enflammés par le couchant, filant jusqu’à l’horizon tendu sur un fil laineux, quelques maisons éparses à droite percent les verts variés, et à gauche les Alpilles, noyau rocheux où descend la boule de feu – la chaîne rocheuse prend le soleil dans son lit pour la nuit.

A gauche du Grand Chemin, les maisons gracieuses d’un silence absolu où la vie existe mais jamais ne se montre, les oliviers en pare-vent,  et les iris aussi, puisqu’en avril, les clairs bulbes mauves ajourés de lumière habillent les sentiers de leur jupons assemblés, le bord des murets, les pieds de grilles – ouvertes, rares sont les grilles fermées, nul mur élevé – ; puis le Grand Chemin s’enfonce, la grille du paradis où nous nous arrêterons plus tard ; et  plus loin, côté soleil couchant, perce entre un toit et un muret, le faisceau divin venant de partout, en haut, en bas où la vigne flamboie comme saisie par un peintre foudroyé, chant irréel puisque les oiseaux savent où finit l’autre monde ; mais laissons cette impression nourrir le chemin du retour, intensité phosphorescente qui à chaque fois éclate brutalement et renvoie le corps dans sa coque infinie.

Quelques mètres plus loin, en surplomb, un champ d’oliviers ; et à hauteur de nez les coquelicots, boutons d’or, valérianes, cistes, mauve sauvage, thym que parent de minuscules pétales : une brise peinte par Signac ;  papillons et parfum piquant coupé de soudaines étreintes sucrées ; les oliviers soulevés par le soleil à son zénith disparaissent – avalés, un halo cendré aspiré, une plaine vide recommencée – ; nous sommes en 2022 ou en 3022 ou en 1022 ; que sont des centaines d’années pour ces branches tortueuses, qu’est-ce à compter, que reste-t-il au zénith ? un paradis perpétué. Quelle sève et sang coulent depuis toujours sur les milliards de graines ici élevées ? qu’est-ce un champ aux tant de couleurs, tant de senteurs, tant de splendeurs ?

Une vision, la distance spectrale enflammée, l’unique histoire à l’homme proposée.  

Après le croisement, c’est la forêt dense, dans ce Grand Chemin qui sépare d’un côté le pin à la cime cendrée et de l’autre le chêne aux feuilles parfaitement découpées ; lever le nez vers le ciel pour voir l’étrange rencontre amoureuse entre ces deux êtres que tout sépare, l’un ébouriffé, comme scandalisé par une vie sèche, et l’autre gras et dense d’un vert repu d’eau et d’ombre fraîche. Puis à gauche, la petite boite postale seule sur un perchoir qui rappelle encore les dessins d’enfant, les lettres envoyées à l’esprit dépositaire des petits sentiers sous petits pas précipités. Et enfin plus loin le Grand Chemin monte vers la surface rocheuse de gris et d’escarpes où une fois arrivés, une fois le reste, tout le reste confié au chemin arpenté, l’on s’enfonce dans l’ombre fraiche, entend enfin ses propres pas, l’un posé devant l’autre ; et l’on redescend à nouveau vers le puit de lumière, de cette allure aux gestes réguliers qui signe la fin du chemin. « Il y a quelqu’un ? » La grille du paradis à nouveau : on s’y arrête. « Il y a quelqu’un ? » Sa structure fine, haute, d’un arrondi gracieux comme peut l’être une porte de paradis ; elle prolonge rien du tout à gauche, rien à droite, le chemin devant qui monte à nouveau ou redescend, l’infinie vigne derrière, et plus loin le ciel pour horizon.

Soleil levé

Dans certaines régions du monde, de petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. D’un bond léger, ils avalent une brebis, délogent un poil – blanc –, desserrent leurs dents.

Soleil levé à Millelangues, sons fins et aigrelets lacérés par quelques plaintes aiguës ; le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Ce premier dimanche du mois, ivre de vie – la chance d’avoir enjambé un carnage –, la brebis rousse, Rousseau de son vrai nom, en boule sur son lit de brindilles, savoure son jour nouveau.

Chaque soir, le rassemblement des félins sonne le début des hautes flambées saphir. Feu ravivé d’une giclée d’huile, main trempant une lance dans la coulée. La brebis Rousseau, cachée au fond d’un trou, boule rousse que l’on ne voit jamais sous le soleil, se dépêche d’étaler brindilles et plumes douces dans son abri. Elle s’attèle à sa nuit nouvelle, prépare sa vie chaque jour célébrée. On lui a dit que chaque être nait blanc, pur comme une boule de coton, mais de sa rousseur, elle a dû tirer substance pour célébrer chaque jour le soleil mortel.

Ailleurs dans le monde, en dehors des frontières de Millelangues, au milieu des hommes, on se rassemble. S’extasie du nombre croissant de guerres. Pourvu que les guerres ne cessent, toute cette agitation rend chaque cadavre encore plus savoureux. Le cours du blé explose, les riches cachent leur blé. Il y a un équilibre de pensées, poussée de dents comblées, la chair appelle la chair criblée – un chanteur solitaire sur son Mont Douleur falsifie la flore, pleure, oh malheur ! Un pacifiste traine encore son sac d’or ; les autres, donc l’essentiel, payent leur ration d’os. Un homme surgi du néant contredisant ce commerce équitable y aurait laissé plus d’un poil, jusqu’à deux jambes, tant la roue du temps prévu tourne avec une justesse inusable. Tous les soirs, en haut  d’une terrasse débordant de géraniums, le cœur en extase, un poète que l’on dit occidental chante l’amour de la rose. Le rose de sa rose soutient son amour immodéré pour sa douleur qui n’émeut plus que lui, mais il continue, chante chante devant un amas de pétales arrachés au râteau d’un agriculteur. Il chante son amour pour son portefeuille. Il pleure des larmes de crocodile. Ses larmes tombent avec un bruit de petits pois.

Pendant ce temps, à Millelangues, tous les jours la brebis Rousseau se faufile entre deux monts dont l’ombre avale toutes les crevasses, tout abri en dehors duquel son corps pourrait trépasser. Elle saute d’obstacle en obstacle, elle a le rythme vertical dans le cou, elle entend le cliquetis des pinces, crocs et canines qui d’un coup de rage s’encastrent dans le vide, elle sent sous sa peau la marque des griffes crissant à la périphérie de son trou. Elle entend elle acquiesce : à chaque dent enfoncée, elle salut sa rousseur, blanche jamais elle ne l’a été, elle écoute, s’arme, rythme sa marche, sort la tête, saute, esquive encore huit dents – clac ! – copeaux de bois sur sa tête, et hop encore un obstacle qu’elle franchit. Arrivée chez son amie providentielle, elle s’allonge reprend ses forces. Ah que cette position de naïade est douce ! Mais vite vite, pas de temps à perdre avec ces idées d’un autre temps, que la lumière enchanteresse jette par habitude, par courtoisie, ou par mimétisme – tant de livres et de tweets écrits par habitude enchanteresse. L’heure rose : lugubre comme un œil vide. Demain elle gagnera une nouvelle vie, la brebis Rousseau, dans son trou roux, avec ses poils roux, son long cou d’une particulière frénésie, rapide comme une fouine, elle passera d’une ombre à un trou, d’un coup esquissé à une trappe brisée, puis rejoindra  en boule son lit de brindilles.

Sauver sa nouvelle vie.

Ah comme c’est bon de se lever riche d’une nouvelle vie, d’un jour volé, d’une nuit gagnée d’un sommeil de brebis !

Rien, mais rien absolument rien, aucune ombre sombre ne viendra l’avaler. Elle sait, sa rousseur l’a toujours sauvée. Le Professeur au chapeau pointu lui a dit, Turlututu, aidez-vous, et point tu ne tomberas sur un pic pointu.

Un jour une catastrophe s’abat sur les arbres et le monde entier s’arrache de ses abris, inonde les rues, les grains amassés s’éparpillent, pourris de sucs, tout sort de son lit, bouche les termitières, la terre se craquèle, car point d’eau, mais du soleil à n’en plus finir. C’est que de ce côté, là où les riches envoient les pauvres au graillon, la distance entre ciel et terre rétrécit, et le globe s’aplatit. Beaucoup de gens disent maintenant que plus rien ne les étonne : la terre devait être plate depuis toujours puisque les scientifiques la disaient sphérique.  Elle l’a toujours été, qui en a douté ? Les rétropédalages sont fréquents. La terre est plate, le soleil tue, les virus frondent, la vie est ronde. Chacun a envie de retrouver une vie meilleure, la parole recouvre le progrès, ou alors est-ce l’inverse. Les séparations de territoire deviennent le seul sujet. L’origine de l’homme : une histoire falsifiée. Le vie de milliards de gens se trouve coincée dans la réflexion de deux neurones espacés d’un centimètre cube de plis. Les médias envoient de petits messages moites pacifistes. Un Arabe bien intégré, une juive noire qui adore les blancs, le Goncourt a été remis à un inconnu, les éditeurs rassemblent deux-trois transhumains dans une éditions de luxe « Spéciale Rue ». Pendant ce temps de vrais gens meurent d’une vraie guerre. S’exilent, ne sont accueillis nulle part si aucun projecteur ne les accueille. Quelques vaillants écrivains ne se sentant nulle part chez eux, transfuges, exilés, dé-trans-sous-sur-figurés sont démunis devant ce cruel réel : le monde des lettrés se rassemble pour décerner le #PrixdelExil. L’héroïque lauréat du prix de l’exil défile sur les plateaux télé. Le prix de la blessure intime a été créé.

On invite des intellectuels blancs à la télé qui se saoulent d’une giclée de bravoure, mais l’audimat en Occident n’aime plus le blanc. Une fois invités, ils sont éjectés. Parfois un sérieux personnage remet les idées en place aux cols blancs, mais enfin ce type d’évènement se fait rare. Et de toute façon, la terre est plate quoiqu’il dise. La guerre éclate quoiqu’il fasse. Dans le passé bien des choses fausses sont passées pour vraies, il faut aujourd’hui renverser l’ordre.

Et la petit brebis Rousse, Rousseau de son vrai nom, que fait-elle ? La voilà bien démunie. Elle se sent responsable, peu courageuse. Se dit que de son trou elle ne peut se satisfaire. De deux choses l’une : soit elle devient gardienne d’un fort pour réfugiés sanguins, ceux qui ont pour habitude de rougir dès que la direction, les zélés, les braves soldats du monde dangereux des livres les attaquent. Soit elle indique où sont ses trous. Là où le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Dans ce monde où les petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. Petits félins, vous avez entendu les petits félins ? Partout de petits félins qui d’un bond léger, avalent une brebis, puis d’une épingle étincelante, pivot dansant entre deux pattes, délogent un poil.

Desserrent leurs dents.

Le petit lion

Voici venu le temps des plis intérieurs, du coquelicot frissonnant, et tout au fond un petit point doré d’où surgit écumant de vie un horizon de blé.

Le blanc du ciel fabrique une pluie de confettis. Et sous chacun de nos pieds, précisément là où l’on se tient, le chant des oiseaux rabattu par le froid éclate par petites phrases effrontées.  

L’hiver dans nos tanières et ses bûches crépitantes n’ont pas dit leur dernier mot ; le givre a fendu les commissures des fenêtres ; s’attardant sur les étendues d’herbes jaunies, il enlace des bulles de sons encore racornis.

Oubliée la chaleur du sable.

Oublié le crâne qui divague.

Oublié le corps

agile.

Un vêtement frôle le sol sur un pas de danse.

Sous un givre à peine luisant,  plusieurs graines cuisent leurs dernières substances : elles comptent leurs réserves – de la folie ordonnée, un peu d’illusion, beaucoup de croyances –, débrident un œil, concoctent une percée soudaine.

Un petit lion m’accompagne depuis que je l’ai sorti d’une brocante où il tournait en rond comme un vagabond. Contre toute attente, une fois relié à ma table de travail, il a gardé son étiquette, majestueux avec son prix qui ne l’estime pas au juste poids : deux petites billes humides qui fondent sous mon pouce, le col moelleux et le poil doux : on s’y logerait. Je l’ai installé sur une branche d’olivier trouvée à Saint-Rémy, noueuse, d’une patine centenaire, l’ai entouré de mousse, quelques fruits ramassés ; cette nature exubérante autour remplit la pièce d’un bruissement de savane, gueules affamées, roues crissant sur des cailloux saturés. Une terre aride et suintante. La longue tyrannie du voyage désiré file son ronronnement sans fin pendant que les doigts courent sur les deux billes de la taille d’un demi grain de riz.

Il y a un temps, c’était les minuscules coquillages emplis des vagues de l’autre continent que je roulais sous un pouce. La fabrique des souvenirs n’avait alors pas ce rugissement du lion affamé. Elle avait la voix d’une sirène attentive, raffolait du long rassemblement de la vague sans cesse roulant d’une rive à l’autre se logeant dans le lobe. Elle répandait ce son qui extirpe du Sens, avale d’un coup d’eau les interminables Songes, goûte à la certitude d’être.

Là.

Tout simplement.

Un de ces rares temps où la rumination se suspend au bruit du temps. Présence en lévitation sans rien pour distraire l’air qui soulève.

Puis le petit lion a fait son apparition, et la fabrique à souvenir a étoffé sa musique, a rajouté des coups de tambour. Elle s’est enfouie dans une brèche, fouillant au plus profond – Le temps se fend en dynasties et en siècles, Mandelstam – a hissé mes songes sur de nouvelles marches où jamais pieds n’avaient risqué s’enfoncer-glisser. A gonflé l’univers de féroces couleurs, comme devinant que les flèches maudites aiguisaient leurs pointes au pied de notre porte.

L’homme traqué court dans le royaume des mots – Un morceau de citron, c’est un billet pour la Sicile, Mandelstam.

Il est difficile de savoir aujourd’hui si la machine à souvenir a tracté cette histoire que je raconte ou si les évènements tractent la machine à songes. Pourquoi les faire coïncider ? Maintenir chacun à son plus haut, comme une injonction. Un art de vivre.

Une idée de ce que serait la littérature :

L’imagination,  

l’histoire.

Et ce que l’on vit.

Ce grand voyage entre les trois pôles, pour que chacun culmine à son plus haut      – Comme saute-ruisseau, ma conscience a deux ou trois petits mots : « Et voici que », « déjà », « soudain », Mandelstam.

Youkali, 2122.

Le couloir qui longe ma maison n’est pas délimité par deux murs ; de part et d’autre, s’élève une accolade d‘une consistance poudreuse.

Jadis ici coulait une rivière d’un bleu de mer que des rochers clarifiaient. La porteuse d’eau qui la longeait, une main sur une hanche, une tête sous la cruche, se déhanchait sans jamais s’arrêter, des poissons jaillissaient – arcs de cercles échappant à l’œil – et l’œil aimait les entendre s’échapper.

Aujourd’hui, le couloir à force d’oubli est d’une épaisseur indéfinie ; et pourtant, une figure agite la paroi, s’en détache en boursouflures de surface. Une figure humaine que nulle apparence ne pourrait suspendre. Juste une figure comme vous, moi, que tant d’autres visages pourraient incarner.  

Je me souviens, autrefois, la vue s’étendait selon l’inclinaison du soleil ; le miroitement de la lumière sur l’eau n’était pas fixé par une couleur, tant partout les ailes des libellules frétillantes de désirs chatoyaient, virevoltaient ; l’une d’elles s’élevait avec un froufroutement ravissant, une onde de plaisir parcourait notre corps, rebondissait contre les synapses, deux étincelles jaillissaient des yeux ; puis l’onde s’enfonçait jusque sous nos pieds où les orteils surpris s’agitaient ; on trempait les mains dans l’eau, les ressortait, et soudain les mains avait une appétence d’eau miséricordieuse, soulevaient une barque naufragée, éteignaient même les feux de forêt. Agiles, aimantes, elles couraient vers d’autres eaux aimantes.

Agiles.

Aujourd’hui, si l’embouchure du couloir s’est élargie, c’est parce que le couloir est plus court. Oui à force de le parcourir, force est de constater qu’il se rétrécit, mais que de le voir rétrécir n’est pas un malheur.

Si l’on remonte à quelques générations derrière, l’embouchure n’avait pas cette clarté soudaine reconnaissable entre toutes, cette clarté de couloir trop court.

Aujourd’hui, l’on sait, c’est acquis et prouvé, que même le couloir le plus épais, même celui dont la consistance échappe à l’œil du géomètre, à l’expérience de l’ethnologue, aucun, absolument aucun ne peut résister au travail de l’archéologue. Ces experts de l’intime emmagasinent depuis des siècles et des siècles d’existence la connaissance précieuse. Ils butinent au fond de la terre dans chaque alvéole telle une abeille fait son miel. Quelque idéalistes soient-ils, ne doutons pas qu’eux aussi manient un langage profane pour subvertir les esprits, tracent un trait d’une main ferme, séparent le précieux du périlleux – mais de quel côté se trouve le précieux, là tout est à prouver, je vous laisse seuls maîtres de ce trait.

Parfois je me dis que l’œil agile peut transmettre le couloir devenu tronçon de tube à la main gauche qui transmet l’autre bout de tuyau à la main droite ; et le convertit en un nœud de réglisse appétissant. Je vous invite à en faire l’expérience et en retour à m’envoyer les réglisses ainsi fabriquées.

Mais revenons à cette rivière où coulait une eau de mer et Antigone, sa porteuse d’eau, majestueuse – sa cruche couleur ruche – et les libellules qui dansaient sous ses yeux. La voici qui continue son chemin. Elle a à son bras, l’homme de stature aimante. Il s’est longtemps soustrait au regard de l’eau, préférant les forêts et fougères silencieuses. Mais à force de persévérance, les moineaux au ventre tendre, rebondis d’un chant sans cesse reconduit, lui ont rappelé que la couleur verte, noire ou dense, voire gris cendre à fleur de sol,  ou perchée sur un arbre d’un vert de bourgeon n’a pas la mémoire de l’eau qui court. Le pérégrin qu’il était a oublié de quelle eau vive son sang s’abreuve. Il habite là où s’ébrouent quelques brebis. Le matin, aussitôt extrait-il le lait  que hâtivement à la tâche il s’attelle, restaure les mailles de son écumoire au goût de paille. Lait en phase une, puis deux, séparer l’eau de la masse grasse. Il éponge le pourtour de sa bassine de fer dont les dépôts irisent le fromage ainsi épaissi. Nul doute que la bassine avec sa longue vie suivra la cambrure de la rivière ; de sa béance surgiront marmottes et flancs de poules graciles ; Puis roussiront les feuilles qui s’y déposeront, voguant ainsi, acheminant  la connaissance vers la main de l’homme.

Le faiseur de fromage de l’an 2122 se souvient que du mélange du mucus de l’homme et de la femme et de leur amour étincelant, le processus de fabrication du fromage a fait un bond dans l’humanité. Ces bactéries dont il a tiré ce met précieux – ce virus qui a tué tant d’hommes au siècle dernier. Il trempe son doigt dans la masse nouvelle, s’adresse à ses brebis qui offrent leur lait toujours, mais avec moins d’empressement : elles ont aussi leur mot à dire. Se soulevant ainsi à flanc de rocher, mais à plein corps comme dans ces villages corses, mais en dehors de la Corse – nulle enclave pour vivre heureux. Le pays sera Corse. Sans doute aura-t-il fallu avant enfermer quelques marchands de rêves, prêtres éditoriaux, deux-trois hommes de loi et leur aréopage. Libérer les ouvriers et soldats les servant.  Mais enfin, aucune eau ne se clarifie sans sang, et le sang n’est pas forcément couleur sang, il est aussi blanc du cerveaux des rusés et des aliénés. Alors supposons que nous avons atteint cet état de grâce, et oublions le blanc du sang répandu.

Et nous aussi, dit la brebis, on dine, on dort, on se prend le choux – blanc – on attelle nos questions à une existence appauvrie. Depuis que l’homme est devenu notre esclave, nous affrontons nos démons, nous ne savons dépenser nos heures, et puis vient le jour, et puis suivent les nuits, mais quand viendra le tout, cet instant unique qui suit le cliquetis des chaînes, des anneaux ouverts de la pince incisive, celle qui couple la chair à l’esprit, délivre le corps de ses tourments.

De cet instant unique, de sa jouissance criée s’élève le cliquetis des ciseaux.

Du jardinier cette fois-ci.

Revenons donc à nos rosiers. 

La faute A l’art

Au plus près le fauteuil de velours. A notre gauche, la table vêtue de son frôlement des jours heureux que les convives rejoignaient : la lumière y coulait à la verticale, renforçait les plis qui se saisissaient de nos genoux tendus.  Et derrière le fauteuil au dos très large et aux oreilles repliées, le long du mur peint d’un rouleau de calme et de vigueur, les multiples carreaux des trois fenêtres qui escaladent la paroi en allongeant leurs ombres violettes.

Le chuchotement du voisin, une fois installé, une fois en cercle autour de la table ; le chuchotement du voisin venait de votre droite. Le convive avait tant attendu son tour, qu’il appliquait la règle de bonne conduite dictée par le Maître des lieux avec une minutie concentrée : il n’était pas simple de ne jamais parler au convive de gauche. Mais enfin, la peur d’une éviction avant la fin du repas, avant la gorgée qui fait trembler le corps, le maintenait avec le visage tourné du bon côté. La crainte de quitter sans avoir vu le fauteuil, l’unique, dans l’exact barycentre, le fauteuil au dos large, se couvrir de cette explosion tant recherchée, de ce bleu matinal subverti en jaune couchant d’une nuit d’été, le maintenait dans l’exacte position de l’immémorial réflexe de survie – le Maître des lieux était strict et son emprise irréversible.

Le Maître des lieux apparaissait en général avant la fin du repas, vêtu de sa cape longue et noire, de sa coiffe pyramidale. Il traversait la pièce avec une telle langueur, une telle lourdeur opaque – assurance qui inspirait la crainte – qu’il franchissait le cercle du fauteuil, l’absorbait sous sa cape, le faisait disparaître ; et les convives, tous paniqués, en oubliaient presque la règle. On les voyait d’un coup se rabattre sur leur assiette, pencher leur visage sur une montagne à peine entamée, alors qu’ils avaient déjà enfoncé leur fourchette, encore et encore ; on les voyait courber leurs pensées dans le bol prévu à cet effet, on les entendait bruissant de peine et de raideur, presque sur le point d’agoniser.

Le Maître des lieux se retirait.

La salle se remplissait d’une froide lumière, puis le fauteuil réapparaissait. Seul. Dans un bleu encore plus pâle que leur visage. Comme par miracle, apparaissait un instrument enfoncé au fond de leur poche ; pas un scalpel qui aurait pu abîmer, mais plutôt, un instrument de mesure, une arbalète, un stéréoscope, voire un anneau saturnien pour les plus poétiques et lunatiques, pour ceux qui savent planter leurs yeux dans un lointain pays d’étoiles et n’en revenir qu’une fois que l’anneau en cercle, brillant, sans cesse tournant autour de leur corps, les entraîne dans une danse aux mille torsions graciles.  

Avait-on déjà vu pareille cérémonie dans des temps anciens ? La question n’avait pas été soulevée puisque ces gens-là ne pensaient pas en époque, ni en période révolue. Ni en futur asphyxiant. Ces convives savaient que depuis toujours le fauteuil au dos large avait rempli ce salon, qu’avant sûrement, il avait été de paille et de lianes ; qu’un jour, il avait reçu une tige depuis un champs, espèce croisée entre un blé ancien et une espèce du temps présent. Qu’une bouture avait germé. Qu’une partie de ciel jetée sur un traversin soudain traversé de larmes et de misère avait tissé un dos. Que depuis le fond d’un puits de teinture aux fleurs macérées, le velours avait traversé une plaine pour les y retrouver. Que le dos avait reçu le velours, puis les deux oreilles tournées vers l’intérieur. Et que la lumière verticale toujours fulminante de vigueur enverrait le Maître des lieux évincer les maîtres du monde, éradiquer les guerres, abattre les tyrans sans cesse reproduits par le bruit et la fureur, sauver les femmes et les hommes, soumis bien malgré eux, dans une contrée dirigée bien malgré eux, par la terreur bien malgré eux, l’avidité, la cupidité.

« Un trône est un trône », scande la terre en chœur.

Le trône est à tout le monde, assène le Maître des lieux. Les multiples carreaux des trois fenêtres toujours escaladent la paroi et allongent leur ombres violettes.  Le convive, toujours tourné vers la droite, toujours sous la lumière verticale à toute heure, chuchote la parole civilisée. Maintenant, leurs yeux rivés sur le fauteuil, les convives voient. Ils ont soumis leur appétit bien aiguillé à leur assiette. Ils ont le goût du bon vin ; ils le touchent en dardant leur langue pointue, le font tourner dans leur palais, s’adressent à leur voisin, lèvent leurs verres. Les font tinter d’un coup sec, le bruit en cercle s’élève et retombe étincelant sur la table enluminée. Le fauteuil se pare de sa couleur de l’été ; les saisons ne sont pas l’infini passage du temps, elles ont un cycle qui n’échappe au cœur qu’au cœur de l’hiver. Le Maître des lieux a traversé le mur, laissant la petite lampe à gauche de la pièce cerclée d’images encadrées, la grande table devant s’est vidée depuis que le tintement circulaire résonne de toute part ; les convives suivants attendent à l’entrée. Sauront-ils appliquer la règle ? Sauront-ils convoquer le Maître des lieux ? Sont-ils envoyés par les noceurs de l’avidité ? Sèment-ils le bruit tant redouté ? 

Ils œuvrent pour le bien de tous.

« Le Bien nommé n’a pas la vie longue. »

Rita dR

Texte écrit en souvenir d’une journée portes ouvertes à l’ Académie de la Grande Chaumière le 13 novembre 2021.

Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Continuer la lecture de « Le jour de la révolte a sonné »

Le Monde d’à côté


Paris, le 24 avril 2020,

L’impression de vivre dans une salle de bruitage. Depuis quelque temps j’imagine qu’une personne à côté de moi fait courir ses mains sur un tas de matériaux différents pour animer une scène. Des métaux, sabots, une main fictive. Des doigts font vivre Le Monde d’à côté. Quelqu’un extrait un trousseau de clefs, une porte claque. D’un mouvement brusque, cliquète une chaîne qui me relie à l’autre, enfin à ma rue, un vélo démarre. Des pieds battent le sol, une caisse bien sûr : c’est notre macadam sous la fenêtre que j’ai converti en caisse de résonance.

Au début, j’avoue, au tout début, grosse inquiétude. Continuer la lecture de « Le Monde d’à côté »

A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train

 

A l’époque, je collais mon oreille sur les rails du train pour écouter le galop des chevaux. C’est arrivé après une séance enfumée au cinéma à Rabat. On avait vu un John Wayne avec tant de fumée dans la salle que je n’arrive pas à savoir si les nuages de poussières qui me reviennent en mémoire proviennent de la salle ou de l’écran. Je me souviens très bien du bruit de la pellicule dont la dernière languette était avalée. Cette bande qui continue à claquer comme une nouvelle histoire qui se prépare. Nous étions souvent assis au dernier rang. Et je me souviens surtout de cette recommandation de mon oncle, la tête brûlée de la famille, qui m’avait dit : si tu colles ton oreille sur un rail de train, alors tu entendras le galop des chevaux. Et je l’ai fait. Plusieurs fois. A quatre pattes, les genoux sur les cailloux – de toute façon mes genoux étaient constamment blessés – et l’oreille collée contre un rail.

C’était une expérience sensationnelle ! Inutile de dire que si une de mes filles le faisait aujourd’hui, je piquerais une colère historique qui ne lui donnerait pas l’envie de recommencer.

Mais pourquoi ce souvenir ? Parce qu’il y a eu une période ou la peur du danger était totalement inconnue Continuer la lecture de « A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train »

Une année qui s’achève

 

Une autre, me direz-vous. Pas vraiment en ce qui me concerne, puisque j’ai mis un point final à mon roman. J’ai mis beaucoup d’énergie à écrire ce livre, alors il ne suffit pas maintenant de trouver un éditeur ou un simple distributeur, mais de trouver le bon moyen  de défendre ce livre sans le noyer dans une masse compacte et… liquide.


Ce site qui devait initialement être un site de lecture et d’écriture s’est modifié au cours du temps et il y a désormais une rubrique dédiée aux musées, théâtre ou cinéma. L’occasion de revenir sur les messages que vous m’envoyez dans ma messagerie privée, sur Twitter ou Babelio. En ce qui concerne mes billets de lecture – puisque c’est de là que tout a démarré –, vous ne trouverez pas sur ce site un résumé de l’intrigue, mais une esquisse des thèmes qui occupent l’auteur et du terreau de son imagination, les interrogations qu’il soulève, son regard sur le monde, ce que la lecture du texte a modifié dans ma perception du monde. Cette fin d’année m’offre l’occasion de remercier ceux qui apprécient mes critiques et qui m’écrivent aimer venir ici parce qu’ils n’y lisent pas le énième article qui résume un livre, parce qu’ils découvrent une grille de lecture, des détails qui ne les ont pas frappés. Ce recul (et ce luxe puisque je n’ai aucune contrainte) que je garde ici, pour parler des livres que j’aime, et uniquement des livres dont j’ai envie de parler, est un vrai plaisir car évidemment ces lectures alimentent mon écriture. Bien que je lise et remplisse mes livres de post-it depuis quelques années, mes lectures attentives, le crayon et un carnet à la main sont plus récentes, et cet œil critique m’aide certainement à écrire avec plus de dextérité et à faire évoluer mes textes.
 

Il me semble que comme pour l’écriture, il faut réussir à garder cette flamme allumée en tant que lecteur, celle qui nous éclaire sur le chemin de notre inconscient, celle qui réveille des sentiments en sommeil, celle qui nous donne une grille de lecture qui nous éclaire sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. De même que l’écriture biographique sombre quelque fois dans un « je » effusif, la lecture autocentrée sur des thèmes que l’on croit être nos thèmes de prédilection enferme dans un cercle qui se réduit peu à peu à un point. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » est une pensée fréquemment répandue et vraie, mais je crois que l’on peut l’étendre à dis-moi ce que tu lis, les chemins de traverse que tu empreintes pour élargir ton horizon, et je te dirais ce que tu souhaites modifier. Se laisser bousculer par la lecture est important, très important même (d’où la nécessité de récolter des conseils de lectures chez un très bon libraire, ou un critique ou lecteur éclectique). La lecture pour le devenir, donc. Et la lecture également en tant que nourriture pour l’écriture. Et toujours ce va-et-vient perpétuel entre le choix conscient et l’étincelle de lumière inconsciente qui clignote au fond d’un chemin de traverse.

Continuer la lecture de « Une année qui s’achève »

Dimanche ressort au jardin du Luxembourg

Ce dimanche matin autour du bassin du jardin du Luxembourg, ça discute ferme : « hélices, fils de fer, ailes latérales, stabilité… Première Guerre mondiale… Il a failli se faire fusiller… C’est un modèle quatre. Stable ».

Un monsieur se tient à ma gauche. Veste marron, le béret gris feutre bien vissé, le regard goguenard et alerte, il me regarde observer son submersible « Vous n’auriez pas là un ressort, un ressort de stylo ? » Il pointe mon carnet en appuyant sur le « là ». Je regarde mon stylo, en effet un ressort y est logé.


Interloquée mais néanmoins curieuse de savoir ce qu’il veut en faire, j’hésite un instant. Je regarde le ciel – il me serait pourtant bien utile ce stylo – le vol des oiseaux, les courbes : des sourires sur un ciel de cire blanc. Deux pattes de goéland froissent l’eau du bassin. L’ombre du bâton d’un enfant dans l’eau fait ployer la silhouette d’un voilier. Le voilier est très coloré, comme sorti d’une usine de fabrique à la série, quelque chose d’assez commun. De périssable. L’homme me regarde avec insistance. Il a posé sa télécommande.


Il attend. Continuer la lecture de « Dimanche ressort au jardin du Luxembourg »