Youkali, 2122.

Le couloir qui longe ma maison n’est pas délimité par deux murs ; de part et d’autre, s’élève une accolade d‘une consistance poudreuse.

Jadis ici coulait une rivière d’un bleu de mer que des rochers clarifiaient. La porteuse d’eau qui la longeait, une main sur une hanche, une tête sous la cruche, se déhanchait sans jamais s’arrêter, des poissons jaillissaient – arcs de cercles échappant à l’œil – et l’œil aimait les entendre s’échapper.

Aujourd’hui, le couloir à force d’oubli est d’une épaisseur indéfinie ; et pourtant, une figure agite la paroi, s’en détache en boursouflures de surface. Une figure humaine que nulle apparence ne pourrait suspendre. Juste une figure comme vous, moi, que tant d’autres visages pourraient incarner.  

Je me souviens, autrefois, la vue s’étendait selon l’inclinaison du soleil ; le miroitement de la lumière sur l’eau n’était pas fixé par une couleur, tant partout les ailes des libellules frétillantes de désirs chatoyaient, virevoltaient ; l’une d’elles s’élevait avec un froufroutement ravissant, une onde de plaisir parcourait notre corps, rebondissait contre les synapses, deux étincelles jaillissaient des yeux ; puis l’onde s’enfonçait jusque sous nos pieds où les orteils surpris s’agitaient ; on trempait les mains dans l’eau, les ressortait, et soudain les mains avait une appétence d’eau miséricordieuse, soulevaient une barque naufragée, éteignaient même les feux de forêt. Agiles, aimantes, elles couraient vers d’autres eaux aimantes.

Agiles.

Aujourd’hui, si l’embouchure du couloir s’est élargie, c’est parce que le couloir est plus court. Oui à force de le parcourir, force est de constater qu’il se rétrécit, mais que de le voir rétrécir n’est pas un malheur.

Si l’on remonte à quelques générations derrière, l’embouchure n’avait pas cette clarté soudaine reconnaissable entre toutes, cette clarté de couloir trop court.

Aujourd’hui, l’on sait, c’est acquis et prouvé, que même le couloir le plus épais, même celui dont la consistance échappe à l’œil du géomètre, à l’expérience de l’ethnologue, aucun, absolument aucun ne peut résister au travail de l’archéologue. Ces experts de l’intime emmagasinent depuis des siècles et des siècles d’existence la connaissance précieuse. Ils butinent au fond de la terre dans chaque alvéole telle une abeille fait son miel. Quelque idéalistes soient-ils, ne doutons pas qu’eux aussi manient un langage profane pour subvertir les esprits, tracent un trait d’une main ferme, séparent le précieux du périlleux – mais de quel côté se trouve le précieux, là tout est à prouver, je vous laisse seuls maîtres de ce trait.

Parfois je me dis que l’œil agile peut transmettre le couloir devenu tronçon de tube à la main gauche qui transmet l’autre bout de tuyau à la main droite ; et le convertit en un nœud de réglisse appétissant. Je vous invite à en faire l’expérience et en retour à m’envoyer les réglisses ainsi fabriquées.

Mais revenons à cette rivière où coulait une eau de mer et Antigone, sa porteuse d’eau, majestueuse – sa cruche couleur ruche – et les libellules qui dansaient sous ses yeux. La voici qui continue son chemin. Elle a à son bras, l’homme de stature aimante. Il s’est longtemps soustrait au regard de l’eau, préférant les forêts et fougères silencieuses. Mais à force de persévérance, les moineaux au ventre tendre, rebondis d’un chant sans cesse reconduit, lui ont rappelé que la couleur verte, noire ou dense, voire gris cendre à fleur de sol,  ou perchée sur un arbre d’un vert de bourgeon n’a pas la mémoire de l’eau qui court. Le pérégrin qu’il était a oublié de quelle eau vive son sang s’abreuve. Il habite là où s’ébrouent quelques brebis. Le matin, aussitôt extrait-il le lait  que hâtivement à la tâche il s’attelle, restaure les mailles de son écumoire au goût de paille. Lait en phase une, puis deux, séparer l’eau de la masse grasse. Il éponge le pourtour de sa bassine de fer dont les dépôts irisent le fromage ainsi épaissi. Nul doute que la bassine avec sa longue vie suivra la cambrure de la rivière ; de sa béance surgiront marmottes et flancs de poules graciles ; Puis roussiront les feuilles qui s’y déposeront, voguant ainsi, acheminant  la connaissance vers la main de l’homme.

Le faiseur de fromage de l’an 2122 se souvient que du mélange du mucus de l’homme et de la femme et de leur amour étincelant, le processus de fabrication du fromage a fait un bond dans l’humanité. Ces bactéries dont il a tiré ce met précieux – ce virus qui a tué tant d’hommes au siècle dernier. Il trempe son doigt dans la masse nouvelle, s’adresse à ses brebis qui offrent leur lait toujours, mais avec moins d’empressement : elles ont aussi leur mot à dire. Se soulevant ainsi à flanc de rocher, mais à plein corps comme dans ces villages corses, mais en dehors de la Corse – nulle enclave pour vivre heureux. Le pays sera Corse. Sans doute aura-t-il fallu avant enfermer quelques marchands de rêves, prêtres éditoriaux, deux-trois hommes de loi et leur aréopage. Libérer les ouvriers et soldats les servant.  Mais enfin, aucune eau ne se clarifie sans sang, et le sang n’est pas forcément couleur sang, il est aussi blanc du cerveaux des rusés et des aliénés. Alors supposons que nous avons atteint cet état de grâce, et oublions le blanc du sang répandu.

Et nous aussi, dit la brebis, on dine, on dort, on se prend le choux – blanc – on attelle nos questions à une existence appauvrie. Depuis que l’homme est devenu notre esclave, nous affrontons nos démons, nous ne savons dépenser nos heures, et puis vient le jour, et puis suivent les nuits, mais quand viendra le tout, cet instant unique qui suit le cliquetis des chaînes, des anneaux ouverts de la pince incisive, celle qui couple la chair à l’esprit, délivre le corps de ses tourments.

De cet instant unique, de sa jouissance criée s’élève le cliquetis des ciseaux.

Du jardinier cette fois-ci.

Revenons donc à nos rosiers. 

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