Le nouveau nom de l’amour de Belinda Cannone (Editions Stock)

Belinda Cannone qualifie de « phase de transition un moment où les conduites (comment on agit) et les représentations (comment on se figure les choses) ne coïncident pas. Ainsi défaisons-nous nos couples tout en rêvant d’amour éternel. La phase que nous traversons préfigure selon moi une nouvelle époque dans la conception du lien amoureux : je le nommerai du nouveau nom d’amour-désir. »

Et même si « l’amour est la réalité psychique la plus compliquée à comprendre », même si « l’amour est relation et donc à ce titre il est constamment soumis aux fluctuations des cœurs qui cherchent à s’ajuster », elle tente de dresser un « cadre général dans lequel nous le concevons et le vivons. »

Ce qui est intéressant ici, c’est qu’après être repassée par les mythes (le plus célèbre, celui du Banquet, la figure sphérique séparée, la recherche de la part manquante, l’évidence de l’amour « retrouvaille de l’être, à la fois autre et soi-même, dont on a été séparé et qui seul peut éveiller notre sentiment »),  par l’étymologie des mots (Philia, l’amour paisible, Eros, l’amour comme désir, puissance qui s’empare d’un être pour le jeter vers un autre), Belinda Cannone s’arme d’outils, construit des mots-valises pour poursuivre son analyse et rendre au désir une place centrale, le débarrasser de sa mauvaise réputation. Elle tente de prouver que l’importance accordée au désir, cette aspiration qu’elle constate dans la société contemporaine, « cette disposition humaine digne d’être pensée pour elle-même, et honorée »,  permet de faire converger représentation et conduite au sein du couple contemporain. Elle construit son argumentaire en renversant des relations de causalité qu’elle transforme en relations de signification tout en élevant le désir (sa contrainte pour résoudre son problème de convergence représentation-conduite), ce thème qu’elle explore depuis toujours sous toutes ses formes ; le désir donc, raison de vivre, donnée anthropologique s’il faut en désigner une qui nous donne envie de nous lever le matin ; le désir ressort de cet essai avec une plus grande élasticité, profondeur, s’éloignant ainsi de son caractère pulsionnel plus souvent célébré.

Elle déploie son argumentaire en dialoguant avec une rousse, bisexuelle, Gabrielle. Après avoir expliqué que « depuis que le désir, dont la temporalité n’est pas celle de l’amour, est devenu un ingrédient important de la vie du couple, il en est devenu le problème », elle introduit ce qu’elle nomme l’amour-désir. « Philia n’est qu’une partie d’Eros, Eros diminué de la composante charnelle. L’amour, le grand amour, c’est Eros. Ce que j’appelle l’amour-désir. » Elle explique comment Eros et Philia se sont historiquement confrontés dans deux pôles opposés sans intersection aucune. Puis elle retrace l’histoire du « couple conjugal pour comprendre l’histoire de l’amour », raconte comment « l’identité personnelle contre l’appartenance au clan a émergé » (Shakespeare), retrace les étapes qui ont mené du mariage de raison au mariage d’amour, électif, une idée neuve : « La conception du couple, qui a toujours varié en fonction de la classe sociale d’appartenance, s’unifiera définitivement après la première guerre mondiale… dans la bourgeoisie, une « descente sociale » qui se caractérise, par exemple, par la disparition des serviteurs nombreux… l’élévation relative de la classe ouvrière : ainsi se constitue une importante « classe moyenne » dont le modèle, celui de la famille fondée sur le sentiment amoureux, l’intimité du foyer et la stricte répartition des rôles, se répand dans la société. » Elle énumère les importantes transformations des mentalités au 18ème siècle, l’exode rurale, la famille-cellule resserrée, le « roman et le roman-feuilleton atteignent un vaste public dont ils modifient à la longue l’imaginaire. », le divorce admis au 19ème, « d’où l’idée piquante que c’est le triomphe de l’amour qui assure celui du divorce, et que de la possibilité du divorce résulte la ruine de l’adultère. » Puis l’auteur développe l’idée qui nous semble aujourd’hui naturelle selon laquelle « l’histoire de la sexualité et celle des femmes se déchiffrent ensemble… mariage, désir, amour forment une structure dont les éléments sont interdépendants. La condition des femmes en fait partie. Elle évolue du même pas que les trois autres : une femme plus libre réclame qu’on entende son désir et qu’on honore son plaisir. »

« La littérature, dans un mouvement d’aller-retour, édifie et structure notre imaginaire amoureux, tout en contribuant à asseoir nos manières concrètes de vivre l’amour. » C’est bien sûr en repassant par les grands mythes, Tristan et Iseult, notre héritage littéraire : Maupassant, Balzac, Marivaux, Molière, Rousseau, Flaubert, Tolstoï, ce grand réservoir de nos représentations sur l’amour, puisque nous nous formons aussi en lisant des romans, que Belinda Cannone retrace l’histoire de nos représentations, les notions et valeurs morales dont on a hérité, celles qui sont périmées. Elle introduit la temporalité des notions qu’elle introduit, comprend quelles sont celles qui arrivent en fin de course quand les romans se multiplient sur un sujet donné : on signe ainsi les derniers instants d’une « notion expirante » .

On a envie de la suivre, Belinda Cannone, même quand certains passages nous semblent rapidement bouclés, parce qu’elle nous rappelle que « la question du désir a été trop souvent négligée dans la réflexion où il n’est traité que comme une conséquence de  l’amour ou de l’instinct. Cette conception disqualifiante, déjà présente chez Platon et ardemment soutenue par les chrétiens, incite aujourd’hui encore à dévaloriser ou à minimiser l’amour-désir. »

« J’ai dit qu’au cours de l’histoire la conception de l’amour ne conditionnait pas les manières de faire couple mais en découlait. Ce n’est peut-être plus vrai… l’amour semble s’inventer en même temps que les formes d’union. » Après avoir observé les causes de la tension entre sentiment et désir dans le couple, Belinda Cannone s’intéresse à la temporalité du couple et introduit ce qu’elle nomme la polygamie lente. « La parentalité n’exige pas qu’on vive continûment avec ses enfants ; le mariage n’est qu’une des manières de faire couple, à côté du Pacs, du concubinage et même du together apart, comme dit une de mes amies qui habite à deux pâtés de maisons de son fiancé. » Elle affirme que viendra un temps où ces liaisons-déliaisons ne seront plus vues somme des échecs, mais comme la « respiration naturelle de la vie affective » même si « il existera sans doute toujours des unions « pour la vie »… un « nous » qui se déploie dans une rencontre continuée. C’est ce qu’il (le philosophe François Julien) nomme aussi « second amour » qui ouvre à une dimension d’infini. »

Dans cet essai, Belinda Cannone constate des situations, décrit de grands mouvements, et « défait » des idées (ou croyances) fermement ancrées. En particulier quand elle pointe le concept majeur du manque et l’idée de la vulnérabilité que ce manque engendre (Le mot désir dérive du latin desiderare qui signifie être face à l’absence d’étoile). « Dans les définitions, on trouve couramment l’idée, dichotomique, que « dans Eros, c’est le corps qui commande et pas la raison » ; comme si Eros n’était qu’une manifestation du corps, une de ses tocades, et comme si la psyché n’était pas convoquée par le désir. » Et même si l’on possède ce que l’on désire, il faut que l’amour dure (cet équilibre instable entre manque et puissance).

« Ainsi donc, le manque ne serait pas seulement lié au désir  de ce qu’on n’a pas. Il se manifesterait aussi dans la volonté de posséder toujours. A Platon et ses émules je demande : est-ce mal de manquer ? Quel est le fantasme sous-jacent à cette dévalorisation du manque ? Celui de vivre l’existence du fœtus, douillettement à l’abri dans le liquide placentaire ? La beauté de notre condition n’est-t-elle pas au contraire de vivre constamment tendu vers autrui, vers la connaissance (notre manque à savoir), vers le cosmos et l’inconnu ? Nous sommes des êtres en mouvement et en relation, rien dans l’humain ne se conçoit, ne se comprend, n’est admirable hors de cette tension permanente vers l’altérité – ce qui nous manque et ce que nous désirons. Rechercher l’élargissement est notre vœu et sans doute notre grandeur, et il ne s’obtient que par la mobilité. Ce désir du non-manque me rappelle la facétieuse affichette placardée sur le mur d’un bureau où j’avais à faire : « Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine… Elle est mortelle. » Si vous pensez que le manque est douloureux, essayez l’ataraxie… 

Le manque n’est pas ce qu’on croit. Contrairement à ce qu’affirme Socrate, le désir ne vient pas du manque mais du plein. Le manque conduit à la mélancolie : c’est le deuil jamais dépassé qui couvre de son ombre toute l’existence d’un sujet, ombre à laquelle celui-ci est attaché comme à sa plus sûre compagne. Le désir, lui, manifestation de l’énergie vitale, contient la promesse de la joie et, d’emblée, une forme d’accomplissement, dans la mesure où il nous fait éprouver pleinement notre participation au monde. Sommes-nous jamais si vivants que dans le désir ?  » Après la lecture de ce passage, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la littérature cocon, la littérature « qui fait du bien », ce continent littéraire qui grossit à la même vitesse que celui de l’autobiographie solipsiste, nombriliste. Et bien sûr, on pense également à cette quantité de romans ou chacun se soucie davantage de préserver son désir du manque que de le satisfaire, incessants allers-retours où le désir angoisse, provoque des positions de repli, frustrations, etc. Abondance, abondance de récits de ce type… Une notion qui expire ?

On pourra prolonger cette réflexion en lisant et écoutant le philosophe Fulcan Teisserenc pour qui la définition du désir n’est pas négative puisque le désir est fondamentalement intelligent au sens où c’est parce que nous avons du désir finalement, nous pensons.

Belinda Cannone appuie ainsi sur les verrous qui, selon elle,  empêchent  les représentations et conduites des couples de coïncider. Cet essai est particulièrement bienvenu à cette période où la structure de notre société se métamorphose considérablement. Précisons que l’auteur ne s’intéresse pas aux « nouvelles conduites amoureuses, des rencontres éphémères, de la sexualité de « consommation » favorisée par les réseaux sociaux, les sites de rencontres et les applications du type Tinder, de l’influence du capitalisme, d’une certaine façon « immature » de ne pas s’engager qui caractérisait une frange de la jeunesse… » Mais, elle tente de comprendre comment « le modèle de l’amour « pour toujours » dominant nos représentations  depuis le mariage chrétien » confronte « l’injonction à vivre dans et avec le désir », et « pourquoi la plupart de ceux qui évoquent le couple en parlent d’un modèle en crise et soulignent ses difficultés. »

Une partie intéressante se penche sur l’inégalité considérable entre hommes et femmes qui existe encore en dehors du lit, dans notre façon de se mettre en relation, où la femme ne manifeste pas verbalement son désir en première. Bélinda Cannone rappelle également que l’érotisme est un langage et il me semble qu’elle aborde là un thème majeur trop souvent sous-estimé tant la recherche de l’égalité homme-femme nous en éloigne. « Tous les humains pratiquent d’une manière ou d’une autre, raffinée ou pas, ce langage, et l’on a tort de prétendre qu’il révèlerait notre animalité : au contraire, il en exprime le dépassement et représente une pratique civilisée par excellence. Il révèle notre sauvagerie – à ne pas confondre avec l’animalité – qui est liée au fait qu’il convoque d’autres parties de la psyché que la seule rationalité, mais c’est bien le corps-esprit tout entier qui s’engage dans l’étreinte – privilège hautement civilisé. » Elle relève judicieusement cette contradiction. « On pense souvent, comme à la fin du XIX siècle, quand naissait la science moderne, qu’il existerait un « instinct de reproduction » et on en conclut que l’activité sexuelle n’a pour but véritable que la perpétuation de l’espèce. Je me demande si l’on a bien mesuré les conséquences d’une pareille idée : si, cette finalité reproductrice était la raison sous-jacente de notre désir, on devrait considérer comme perverse ou déviante toute pratique autre que la copulation hétérosexuelle, et les femmes cesseraient toute activité sexuelle après quarante ans – lorsque ça devient vraiment formidable. Quant à cette nature qui nous commanderait de nous reproduire, on se demande pourquoi elle se montre silencieuse face à la catastrophe environnementale que – si dangereusement pour la perpétuation de l’espèce – nous sommes en train de créer.  »

Un essai très intéressant qui laisse une part appréciable à l’intuition de l’auteur, sa foi inébranlable en l’énergie vitale du désir, puise dans un dialogue stimulant des questions qui éclaircissent le paysage, renverse des notions ancrées, héritées de nos représentations historiques, met l’emphase sur la structure culpabilisante de la société et de nos croyances.

Elle recentre les questions féministes dans un débat plus passionnant, émet des idées constructives. La grande force de cet essai réside dans le fait que Belinda Cannone relie l’amour et le désir entre eux en se penchant sur l’impensé. De plus, elle revêt l’amour dans le couple de son aspect naturellement et fondamentalement altruiste, et certainement est-ce une initiative heureuse dans l’état actuel de notre société férue d’amours malheureux . « L’amour-désir est reconnaissance et assomption de l’altérité. Il n’enlève rien à l’autre, ne le dépouille ni ne le diminue, et le plaisir réciproque lui confère une beauté supplémentaire ; ce désir en acte est création commune, comme une danse partagée, une œuvre à quatre mains, deux voix, deux corps – un accroissement de l’être. En ce sens, il se distingue de la pulsion sexuelle solipsiste : celle-ci, qui émane de moi-même, m’y reconduit au terme de son déploiement. »

Probablement est-ce naturel pour un écrivain d’assigner au désir le pouvoir absolu. En réalité, l’écrivain est, je crois, souvent poursuivi par une obsession (lire Faulkner, Olga Tokarczuk ou Virginia Woolf pour s’en convaincre). Or l’obsessionnel désire tous les matins (l’objet du désir est une recherche de vérité). Comme le répète Olga Tokarczuk, l’obsession a cela de bon, qu’elle concentre le travail en des séances de recherches approfondies. Quelques écrivains passent par cet état, lisant des dizaines de fois un livre qui les obsède, et y consacrent pleinement leur temps, parfois jusqu’à l’épuisement. Ou tournent toujours autour d’un même sujet. On se doute que la matière première qui émane du fond de l’inconscient depuis que la psychanalyse nous aide à établir des correspondances entre les différentes instances psychiques qui nous définissent est protéiforme. Tirer un fil encore et encore devient pour un écrivain une grande source de questionnement. Cet essai me permet de rebondir sur la question de l’écriture-amour-passion (obsessionnelle) ou de l’écriture-amour-désir qui chemine sur différents sujets et accouche de différents cycles. Après la lecture de cet essai, je me pose la question de l’interprétation que l’on peut avoir de l’obsession comme obstacle à dépasser. Est-ce que l’obsession et la créativité sont reliées par un principe de causalité ou une relation de signification, de connivence, l’une et l’autre étant étroitement liées. Par exemple, comment expliquerait-on qu’une obsession puisse être « dépassée » après la production d’un livre ? Est-ce qu’une œuvre se compose d’une ligne obsessionnelle et d’autres amours-écriture-désir ?

Affaire à suivre donc…

« Donnée anthropologique majeure : l’être humain aime. »

Corollaire 1 : Donnée anthropologique majeure : l’être vivant désire.

Corollaire 2 : Donnée anthropologique majeure : l’obsédé textuel doit écrire.

Le nouveau nom de l’amour ; Belinda Cannone ; Editions Stock ; septembre 2020.

Les pérégrins d’Olga Tokarczuk (Editions Noir sur Blanc)

Il faut imaginer un univers pour se représenter la réalité de notre existence. Il faut raconter nos histoires, toutes nos histoires. Donner un sens à nos désirs, « tendre vers quelque chose ». Parler de nos voyages, du syndrome des japonais à Paris, de la psychologie de l’île dans son état le plus primitif. Et de l’état d’avant. Avant  la socialisation. Il faut raconter l’énorme ferry haut comme un immeuble. Entrer dans le ferry, y installer un professeur et sa femme – beaucoup – plus jeune. Il faut observer par la lorgnette toutes nos expériences pour embrasser le monde, pour se lier à nos contemporains, interroger nos pérégrinations, raconter l’histoire de nos cellules sans cesse déplacées. Et il ne faut pas oublier que « Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. »

Il faut raconter toutes ces histoires dans un espace à définir, et ensuite relier nos expériences. Mais « Ne serait-il pas mieux d’attacher mon esprit avec une agrafe, de tirer vigoureusement les rênes et de préférer à toutes ces histoires la simplicité d’un cours magistral où, phrase après phrase, se clarifie une idée qui, dans les paragraphes suivants, sera reliée aux autres. » La question est légitime. Mais Olga Tokarczuk ne ménage pas ses efforts pour écrire ce récit, pour raconter l’histoire de nos corps en mouvement. L’histoire de notre âme, de notre esprit, du moi. « Nous observons, mesdames et messieurs que le « moi » humain s’hypertrophie, devient de plus en plus distinct et présent. Par le passé, le « moi » était discret, avait tendance à s’éclipser, à rester soumis au collectif. Il était muselé par les convenances… Autrefois, les dieux étaient lointains, inaccessibles à l’homme. »

La structure narrative fort ingénieuse qu’adopte Olga Tokarczuk dans ce livre lui permet de redéfinir sans cesse son espace topologique. Et c’est ce qui en fait l’unité idéologique. Son unité idéologique est dans la redéfinition de son espace topologique d’un sous-texte à l’autre. Sa démarche est scientifique. Elle jongle entre expérience et essai. Et à chaque fois, elle se repositionne. Elle aborde une multitude de thèmes avec cette approche tout en maintenant une structure symétrique classique dans son livre, avec une courbe en cloche. Au sommet, au milieu du texte, l’obsession érigée en grande vérité, puis la deuxième partie qui se raccorde aux histoires ouvertes dans la première. Tout en construisant cette structure fort complexe, une grande unité se dégage, et une souplesse d’esprit étonnante s’articule, ce qui génère un texte extraordinaire, rempli de stupeur et d’étonnement. Un texte où des lignes topographiques émergent, se dessinent, invitent le lecteur à se lier au monde. O.T. explore notre intimité contemporaine plurielle. Notre intimité corporelle. Nos déplacements physiques, nos déplacements sur le réseau. Elle est novatrice en ce sens. Et classique aussi : elle tente de relier notre corps, notre âme, notre esprit, cet invariant anthropologique vieux comme le monde. L’intuition, la libre interprétation, le tâtonnement sont caractéristiques de son écriture. La narratrice qui nous raconte toutes ces histoires jette comprimé effervescent sur comprimé effervescent dans notre cerveau. Comme ces « mots sans rapport ni avec une nuit d’insomnie ni avec la journée bien chargée. Il y a quelque chose qui fait des étincelles dans ses neurones, les impulsions se propagent, bondissent de place en place. »  Elle allume tant d’étincelles que ce livre devient une obsession.  Chaque sujet est  creusé dans une logique narrative poussée, même les sujets les plus rebutants. Comme lorsqu’elle s’attaque à la conservation des corps depuis le cœur de Chopin, en passant par la jambe gauche amputée de Philippe Verheyen au 17ème siècle. « de l’obsession. Elle est très positive. Nous n’ignorons pas que l’obsession peut nous détruire, mais à mon sens, l’obsession est simplement une manière de concentrer l’énergie sur un point donné. Elle peut être douloureuse, mais aussi éminemment fructueuse . » Olga Tokarczuk fait confiance à l’obsession, comme on fait confiance à un incipit, à l’obsession qui éclaire une première page. Quand une obsession la gagne, elle la creuse jusqu’à épuiser son sujet. La vérité de sa narration repose sur l’obsession. C’est en saturant, en inondant l’esprit que les idées nouvelles surgissent. Il y a beaucoup de paraboles dans l’écriture d’Olga Tokarczuk. Et elle pousse la logique de ses paraboles jusqu’au bout, jusque dans sa façon de dérouler son récit. Elle construit son arche de Noé pour échapper au déluge des idées figées parasites. O.T. revisite tous les mythes fondateurs avec un regard neuf.

Dans cette lecture-pérégrination, le corps est sans cesse bousculé. On recule, on avance par curiosité, on s’étonne. La stupeur nous saisit. Une grande part de liberté est donnée (rendue) au lecteur à travers cette très belle traduction de Grazyna Erhard. Il y a une tractation permanente entre la narration et l’espace qui la génère qui se tirent l’un l’autre. O.T. fait de cet espace, un espace de jeu, un espace d’expérience, de réflexion. La perception de l’espace est reliée à notre imaginaire, et O.T.  redessine sans arrêt cette perception. Elle élargit sans cesse notre domaine de réflexions, aussi bien en l’étendant, le déformant qu’en générant l’éclosion d’angles de vue. Elle multiplie les expériences, mêle essais et narration, mais donne aussi des clefs de lecture à travers une multitude de métatextes éclairants. « L’acquisition des connaissances par strates successives ; chaque couche ressemble, mais seulement à grands traits, à la suivante ou à la précédente, le plus souvent, elle en est une variation, une version modifiée, qui vient contribuer à l’ordre de l’ensemble, encore que l’on ne peut pas s’en rendre compte lorsqu’on les examine séparément, une par une, sans se référer à l’ensemble. » Elle s’attaque au caractère non linéaire de la perception, sème des images qui évoluent avec leur propre vitesse, leur propre viscosité. Et des lignes de lectures topographiques finissent par émerger, donnant à ce récit une unité que je n’ai encore jamais lue dans un récit à l’apparence si fragmentaire.

Aussi rebutants soient-ils, les récits très détaillés des méthodes de conservation d’anatomies humaine et animale, d’organes, sont racontées avec une plume d’une grande précision, vélocité, d’une élégance exemplaire. Elles ont le mérite de nous questionner sous forme d’images bien nettes sur des sujets contemporains universels. Sur l’égalité des races, des sexes, des espèces. Les multiples parallèles qu’O.T. dresse entre nos croyances religieuses et nos croyances profanes vont également dans ce sens. Nos mythes fondateurs sont sans cesse revisités, extrapolés. Et aussi des sujets contemporains comme la notion d’individuation. Il y a dans ce livre matière à réfléchir, et quantité de sujets philosophiques pour les décennies à venir. Depuis l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Aucun jugement de valeur chez les personnages que l’on côtoie ici. Mais parfois, des situations cocasses. Beaucoup de personnages font sourire. Comme Anouchka et son tempérament d’écrivaine (ceci est mon interprétation…) qui décide de ne pas rentrer chez elle où elle a laissé son enfant handicapé, et marche sur les pas des marginaux. Ou le docteur Brau qui prend des photos de jeunes étudiantes nues et se retrouve pris au piège de la séduction avec une femme bien plus âgée qui détient les recettes de conservation de corps léguées par son mari défunt. Ou encore Kunicki qui a perdu femme et enfant dans l’île VIS (Visible Imaging System), et maintenant « se sent tout drôle » dans « cette bibliothèque située au cœur de la ville, dans des bâtiments anciens cernant une petite cour intérieure, magnifiquement restaurée après l’inondation. »

On referme ce livre en prenant conscience un peu plus de l’énorme impasse littéraire dans laquelle la littérature française s’est engouffrée. J’ai parfois pensé à Iouri Bouïda, qui jongle également avec les époques, multipliant les paraboles universelles. Ce livre rejoint mon rayon précieux de littérature contemporaine dans lequel je m’abreuve. On voit là émerger à travers ces récits, une forme de narration, qui pourrait être un embryon de littérature européenne. O.T. s’attaque à tous les verrous narratologiques qui bloquent l’éclosion d’idées neuves et font que le mimétisme d’un livre à l’autre perdure. Tous ces livres vides de désirs, vides d’obsessions. Ce qui est remarquable dans l’écriture d’Olga Tokarczuk, c’est que de toute part les idées fusent, déconstruisent, abattent des digues ; mais jamais je ne me suis sentie si près de toute femme, animal, homme. Elle démontre de façon empirique l’égalité des sexes, des genres. Elle dénonce le voyeurisme, l’individualisme, le capitalisme. Elle déverrouille toutes les déductions psychanalytiques que  notre héritage freudien nous a léguées. La pluralité est dans le savoir. L’unicité est dans le corps. Tous semblables, faut-il le rappeler ? L’œuvre d’Olga Tokarczuk est humaniste. Véritablement humaniste. Elle englobe sous un coup d’aile ample et ambitieux, avec une dextérité étonnante, un univers immense, où tout un chacun se pose l’éternelle question : qu’est-ce être au monde ? L’étonnement, d’être ici, d’être au monde, c’est la petite fille qui ouvre ce roman qui nous le raconte : « J’ai cinq ou six ans. Je suis assise sur l’appui de la fenêtre et je regarde mes jouets éparpillés… »

Les pérégrins ; Olga Tokarczuk ; Editions Noir sur blanc ; 2010.

Vie du poème de Pierre Vinclair (Editions Labor & Fides)

Il y a quelque chose d’extrêmement touchant dans la manière qu’a le poète Pierre Vinclair d’aborder la fabrique du poème. Il y a chez lui cette conscience de la détermination réciproque de l’effort tendu – du don – et de sa réception.

Dans cet essai, Pierre Vinclair analyse rétrospectivement comment tous ses poèmes se sont formés, comment il a appris à les redresser, pour leur donner une « dignité » dans un effort tendu vers un lecteur donné. Après une période où il a dressé les axes d’un projet pour une résidence de Kyoto, il a appris à entrelacer les trajectoires déterministes et le hasard, à inviter les anachronismes dans son histoire, à dégager de sa succession de notes prises sur le vif une sonorité urbaine, dans un marché-crawlé dans les rues des grandes villes où s’activent les travailleurs transparents. Il fait danser ses phrases âpres en s’adressant à ses frères, en racontant une vie mangée par la laideur ; il est sans cesse interrompu dans ses gestes quotidiens par les gestes prosaïques des vies d’ailleurs.

Doté d’une conscience aigüe de l’importance de la réception d’une œuvre, du jeu qui se joue derrière cette réception, Pierre Vinclair n’aime pas flouer son public. Et, chose rare, il saisit pour vous toutes les étapes intermédiaires avant de tirer les fils du nœud final,

avant l’instant où les

« Mots, vers, strophes sonnets filent en dialectique

Le discret et le continu, cousent un rythme :

Une unité retient l’autre en figure, écho

Ouvert, puis clos à terme sur le mètre échu.

            La prose a besoin d’un volcan pour sa lave

            avance – et le poème est un carillonnage. »

( Sonnet 36 de « Sans adressse» )

Il vous donne ce que peut donner un poète de terrain. « Je dis que le poème est dressé, je pourrais dire redressé ― au même sens où on dit à quelqu’un d’avachi de se redresser pour la photo : le poème final n’est plus en coulisses comme sa version de carnet. Il pose dans l’espace public, il sait qu’on le regarde, il est sur scène. J’expliquerai dans un prochain chapitre la parenté que je lui trouve avec le rituel. » Et il illustre ce redressement par des exemples concrets, comment il reprend ses vers jetés sur le vif, concentre sa vision, comment « une forme apparaît peu à peu dans ce redressement, et dans cette forme le type de dire qui définit l’existence et la dignité du poème. Une nouvelle expérience prend alors le relais, qui se déploie cette fois dans l’attention, non au réel, mais aux possibilités de la langue. »

Pierre Vinclair raconte les crises qui l’ont fait, les amitiés qui l’ont nourri, les poèmes adressés. Les poètes qui ont jalonné son parcours, en particulier dans son investissement politico-poétique – Claude Pinson qu’il a invité dans la revue Catastrophes, d’où sont nés « La Sauvagerie » et « Agir non agir » parus l’an passé.  Un passage traçant un rapide tour d’horizon du courant moderniste nous rappelle judicieusement que toutes les écoles de cette riche période, malgré les batailles de prises de pouvoir, nous ont légué un héritage qui  « consiste essentiellement en un point, qui empêche de le restreindre à un courant, à savoir : le refus de faire du poème une activité séparée de la vie, qui consisterait, comme de la broderie, à orner par un recours à une rhétorique traditionnelle élaborée (avec ses rimes, ses strophes, etc.) des discours idéalistes ou édifiants. Mis à l’endroit, cette définition négative devient : le modernisme est une tentative de rendre compte de la vie par l’exploration formelle. »

La langue de Pierre Vinclair s’est nourrie entre la médiathèque de Nantes au rayon poésie qu’il a souvent fréquenté, la scansion rapide de lignes de rap écrites pendant son adolescence, la rigueur de sa formation scientifique (sans cesse une recherche de consistance, d’unicité, de définition d’une base de projection), sa formation philosophique, sa lecture assidue des objectivistes américains, son travail de thèse à travers l’œuvre de William Carlos Williams, Paterson, ses traductions du Chinois, du Japonais et de l’Anglais (lire à ce propos les très belles traductions de John Donne qu’il a récemment postées sur Catastrophes).

A l’heure où la parole se fait flot, ce livre est une belle invention. Parce que les fabriques à illusions prolifèrent. Pour illuminer une opacité entretenue, faire briller un déclaré Grand Ecrivain de quelques pages supplémentaires à la Sainte Beuve (grand-père, père, mère, la vie dure, voyez comme j’ai souffert… ) qui viendront compléter les photos des carnets étalés. Les traits tirés. Renforcer les postures. Il y a un vrai renversement de valeurs dans cet essai : Pierre Vinclair choisit d’installer la pérennité du geste poétique, le distribue à qui veut s’en saisir, relance la machine du poème. Tout est élan.

Je finirai par cette citation de mon cru : « Aujourd’hui, était dissipée l’obscurité qui divise les sexes et qui abrite, bien dissimulées, d’innombrables impuretés et, si ce que dit le poète de la vérité  et de la beauté est vrai, la tendresse d’Orlando gagna en beauté ce qu’elle perdit en mensonge. » Virginia Woolf (traduction de Catherine P-Musard)

PS : On pourra compléter la lecture de « Vie du poème » par l’indispensable « Sans adresse », très beau recueil de sonnets qui revisite l’intime, s’accroche au monde à travers les tours de Shangaï, brise son propre élan par un sarcasme, avec un goût prononcé pour le Conceit, (a comparaison becomes a conceit when we are made to concede likeness while being strongly conscious of unlikeness, définition du Conceit par Margaret Llasera).

En coulisses d’Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences)


Voici un petit traité qui porte bien son nom et vous mène visiter les coulisses du cerveau de l’écrivain, ou disons d’un écrivain, Evguéni Zamiatine, avec certainement une bonne dose de bon sens, mais aussi de précautions et de remarques indispensables pour se lancer dans cette aventure fort passionnante. Car quand on écrit, c’est « Comme dans les rêves, il suffit de se dire que l’on est en train de rêver, il suffit d’enclencher sa conscience, pour que le rêve disparaisse. »

Ecrire s’apparente à un acte d’amour, je ne vous apprendrai rien. Et il faut bien des précautions pour ne pas profaner une relation d‘amour. Zamiatine de poursuivre lors d’une conférence retranscrite page 43 « Si je vous promettais sérieusement que je vais vous apprendre à écrire des romans et des nouvelles, ce serait aussi aberrant que si je vous promettais de vous enseigner l’art d’aimer, de tomber amoureux car cela aussi, c’est un art, et pour cela aussi il faut avoir du talent. Ce n’est pas un hasard si j’ai pris cette comparaison : pour un artiste, créer un personnage quel qu’il soit c’est en être amoureux. »  
Ne nous attardons pas sur les nombreuses références au lien affectif qu’entretient l’écrivain avec ses personnages. Ce qui est intéressant, c’est que quand Zamiatine parle de création, il parle de cette lumière qui s’allume quand l’esprit se détache suffisamment  pour que le cerveau ne réponde plus à la conscience, sans pour autant qu’il soit endormi. Il est alors guidé par une lumière bleue – allégorie lumineuse – et poursuit son chemin avec une suite d’associations. Libère ainsi une histoire hors du corps conscient. Naît alors une fiction qui s’échappe du corps conscient. Continuer la lecture de « En coulisses d’Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences) »

Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

 

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse. Et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Continuer la lecture de « Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock) »

Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont)

Dans l’imaginaire collectif, il y a cette croyance que les mathématiques pures sont la discipline qui se rapproche le plus de l’Être. Quand un mathématicien voit pour la première fois une démonstration, cela lui donne le sentiment de soulever un nouveau pan de vérité absolue et universelle, de s’approcher de Dieu.

Il porte en lui en quelque sorte la parole de Dieu.

Les mathématiques décrivent des vérités qui existent indépendamment du monde matériel, ce qui en fait une discipline à part. Fouad Laroui, dans cet essai, nous rappelle que c’est la secte religieuse des pythagoriciens qui appela ses initiés « mathématiciens », c’est-à-dire ceux qui détiennent le savoir. Continuer la lecture de « Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont) »

De l’ardeur de Justine Augier (Editions Actes Sud)

Comme moi, vous achèterez ce livre et le laisserez peut-être traîner pendant quelques jours sur une table. Puis vous en achèterez d’autres plus légers que vous empilerez au-dessus. Puis vous vous direz « Je vais attendre d’avoir un moral d’acier avant de l’ouvrir ». Et enfin, vous trouverez un subterfuge pour l’entamer. Pour moi, le subterfuge a consisté à commencer la lecture pendant que mes enfants jouaient calmement à côté alors que d’habitude je préfère lire seule. Continuer la lecture de « De l’ardeur de Justine Augier (Editions Actes Sud) »