En coulisses d’Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences)


Voici un petit traité qui porte bien son nom et vous mène visiter les coulisses du cerveau de l’écrivain, ou disons d’un écrivain, Evguéni Zamiatine, avec certainement une bonne dose de bon sens, mais aussi de précautions et de remarques indispensables pour se lancer dans cette aventure fort passionnante. Car quand on écrit, c’est « Comme dans les rêves, il suffit de se dire que l’on est en train de rêver, il suffit d’enclencher sa conscience, pour que le rêve disparaisse. »

Ecrire s’apparente à un acte d’amour, je ne vous apprendrai rien. Et il faut bien des précautions pour ne pas profaner une relation d‘amour. Zamiatine de poursuivre lors d’une conférence retranscrite page 43 « Si je vous promettais sérieusement que je vais vous apprendre à écrire des romans et des nouvelles, ce serait aussi aberrant que si je vous promettais de vous enseigner l’art d’aimer, de tomber amoureux car cela aussi, c’est un art, et pour cela aussi il faut avoir du talent. Ce n’est pas un hasard si j’ai pris cette comparaison : pour un artiste, créer un personnage quel qu’il soit c’est en être amoureux. »  
Ne nous attardons pas sur les nombreuses références au lien affectif qu’entretient l’écrivain avec ses personnages. Ce qui est intéressant, c’est que quand Zamiatine parle de création, il parle de cette lumière qui s’allume quand l’esprit se détache suffisamment  pour que le cerveau ne réponde plus à la conscience, sans pour autant qu’il soit endormi. Il est alors guidé par une lumière bleue – allégorie lumineuse – et poursuit son chemin avec une suite d’associations. Libère ainsi une histoire hors du corps conscient. Naît alors une fiction qui s’échappe du corps conscient.
Alors comme cette fiction prend vie dans un monde qui n’est pas le monde habituel, son déclenchement est inattendu, les sources du déclenchement sont diverses. Ce dernier peut se matérialiser après que l’on se soit attardé sur une image marquante ou alors un évènement incongru. L’image peut être enterrée et revenir. Comme l’idée que l’on poursuit. Il se fixe souvent un point de chute, quitte à s’en détourner. J’écris également souvent la dernière phrase de mes textes le même jour que la première phrase sans savoir quel chemin je vais emprunter, et je me suis longtemps demandé si c’était courant. 
De nombreux écrivains parlent de ce champ onirique qu’ils tentent d’explorer. Milan Kundera dans « L’art du roman«  paru chez Gallimard écrit page 105 :
« La narration onirique ; disons plutôt : l’imagination qui, libère du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle. Le rêve n’est que le modèle de cette sorte d’imagination que je considère comme la plus grande conquête de l’art moderne… Mais comme Kafka (et comme Novalis) j’éprouve ce désir de faire entrer le rêve, l’imagination propre au rêve, dans le roman. Ma façon de le faire n’est pas une « fusion du rêve et du réel«  mais une confrontation polyphonique. Le récit « onirique «  est l’une des lignes du contrepoint. »
Pour ceux qui ont peur de s’égarer, de se perdre, pour ceux que cette aventure du cerveau effraye, citons l’onirique Dominique Rolin, qui mettait son réveil tous les jours à 5h30 et se réveillait à 6h30, puis transcrivait ses rêves avec beaucoup de précision, mais oubliait ce qu’elle avait écrit dans son précédent roman. Dans « Plaisirs, entretiens avec Patricia Boyer de Latour » paru  chez Gallimard, sont rappelées ces phrases qu’elle avait écrites en 1964 dans un texte intitulé « Comment on devient romancier » :
« Si l’élaboration d’un roman réclame à l’auteur ses meilleurs forces, celles de l’inconscient qui ont partie liée avec la physiologie du corps et système nerveux, une fois qu’il est terminé, c’est-à-dire détaché de soi, tranché, offert à ce qui n’est plus soi-même, il cesse d’exister. Il change de matière. » (Extrait du chapitre « Les rêves« )
Précisons que Zamiatine a une formation scientifique et aime bien les analogies avec des concepts scientifiques aussi bien mathématiques que physiques, et il éclaire très bien les aspects qui sont importants une fois le premier jet lancé avec ces analogies-là.
J’y rajouterai en ce qui me concerne que la poésie m’est indispensable. Il en parle et souligne l’importance de la rythmique dans la prose autant que pour les vers. Se laisser transporter par des vers est toujours exaltant.  Parfois hypnotisant. La musique des mots, l’éblouissement qui provient des couleurs et des associations, les fulgurances. « Dans les mots, il y a des couleurs et des sons : après la peinture et la musique vont de pair. » précise-t-il page 27. Aujourd’hui, je m’aperçois que pour moi la poésie a également une fonction détricotante. Elle permet de pulvériser (oui j’aime beaucoup René Char) les phrases toutes faites qui, qu’on le veuille ou non, finissent par peser sur notre cerveau et finissent en phrases mortes qui entravent certainement l’éclosion des phrases vivantes. Même s’il est vrai qu’en phase de création quand l’intensité de la résonnance avec les personnages est élevée, on s’éloigne de cette mer de branches mortes.  A contrario, on peut penser que défaire les phrases permet d’atteindre plus facilement cet état de résonnance, puisque le champ conscient est délivré d’un poids d’associations rendues automatiques, et donc inutiles. On en revient à cette lumière bleue qu’il faut atteindre, et finalement même si aucune technique    naturelle dois-je le préciser ? n’existe pour l’atteindre, on peut néanmoins créer des conditions idéales. Toute la difficulté, comme le précise l’auteur est que l’hypnotiseur et l’hypnotisé en phase de création sont une et une unique personne.
Citons ce passage de Josep Pla qui parle également – avec son sens de l’humour caractéristique – dans « Le Cahier gris » (Editions Jacqueline Chambon, traduction de Pascal Bardoulaud, page 325) des « phrases d’aucune utilité » :
Phrases. Il y a des phrases trop dépouillées : par exemple le silence irréprochable, la béatitude gastronomique; le printemps qui tranquillise… Souvent on peut lire dans les journaux des phrases grosses de sens. L’existence de phrases grosses de sens est passé du roman et du drame intraitable à la littérature journalistique. De toute façon il est certain que cette classe de phrases existe. « Demain est un autre jour » m’a parfois fait trembler.
Faire des phrases est relativement facile. Mais les défaire après, voilà qui est préoccupant. Il y a des phrases d’aucune utilité, dont on ne peut rien faire, des phrases fausses que l’on transporte comme un poids mort pendant des années.
Enfin le dernier paragraphe du deuxième texte aborde un point essentiel : l’agencement et la transmission des idées, d’un message dans un récit. Le rêve de tout écrivain, j’imagine, est d’écrire un livre audible pour le plus grand nombre. Compréhensible par le plus grand nombre. Un texte qui véhicule un faisceau d’idées autour d’un thème central en plongeant le lecteur dans une expérience particulière. Un texte avec différentes couches de lecture. « Cette faculté de penser par associations, si on la possède, on peut et on doit la développer au moyen d’exercices…, parmi les procédés artistiques, l’un des plus subtils, et de ceux qui atteignent le plus sûrement leur but, ce sont les calculs destinés à transmettre une idée. » (page 55)
Signalons qu’Evguéni Zamiatine ne s’attarde pas sur l’importance de la musique et on peut le regretter. En ce qui me concerne, elle m’aide à nettoyer mon cerveau et à installer un état primitif, un peu comme quand l’on passe d’une rue bruyante à une grotte. Cela revient à débruiter son cerveau, à enlever les images parasites, à atteindre plus vite une résonnance avec les personnages que je retrouve. Dans « Ce jardin qu’on aimait » paru aux Editions Grasset, Pascal Quignard écrit page 63 
« Il est possible que l’audition humaine perçoive des airs derrière la succession de sons de la même façon que l’âme humaine perçoit des narrations au fond des rêves les plus chaotiques »
Notons pour finir cette remarque judicieuse page 49 : « Plus j’acquiers d’expérience dans mon art et plus cet art devient pour moi un supplice : l’imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. » Je ne sais pas si l’imagination reste stationnaire, mais une chose est sûre, le goût grandit et c’est un supplice, car en effet, plus le goût grandit, plus on est exigeant avec soi-même. Je ne suis pas étonnée de voir des écrivains avec un long historique de lecture-écriture lire un seul ou une poignée de monuments de la littérature.
Ce petit ouvrage offre en outre un tour d’horizon de l’œuvre de Zamiatine que je vais donc explorer. Le troisième texte, une courte nouvelle illustre son propos et nous donne une idée de l’étendue de son imagination et des messages qu’il tente de véhiculer dans ses récits.
Enfin je tiens à préciser, même si vous l’avez déjà lu ici que l’objet, le livre est une œuvre d’art. Le travail de cette maison d’édition est remarquable. Deux livres par an, et toujours de jolies trouvailles, du papier au toucher très agréable, et des feuilles reliées par un fil.  

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