Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences)

« … la vue de la putain nue aux cheveux défaits et aux longues jambes noueuses qui est soudain sortie par la porte du mausolée en bâillant paresseusement… Nous l’avons suivi des yeux jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue ». Pour nous entraîner dans une histoire, Iouri Bouïda extirpe nos pensées les plus ténébreuses, suggère une histoire commise par une main gauche qui « nous empêche d’oublier l’existence du mal, laissant à la main droite le soin de faire le bien, et nul ne sait ce qui est le plus important ». Il nous entraîne dans nos raisonnements les plus obscurs ; et vient alors la question : comment en suis-je arrivé à cette conclusion ? Et irrémédiablement, nos conclusions interrogent nos propres agissements.

Dans les récits que compose ce recueil, Iouri Bouïda ne nous aide pas à rentrer dans la peau de ses personnages et ne fait rien d’artificiel pour les rendre attachants. Il décrit des situations en construisant peu à peu un personnage qui pourrait être vous. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirais qui tu es » est une notion bien, très bien assimilée par Iouri Bouïda.

La première nouvelle s’adresse à la main gauche, les pianistes y trouveront à redire, mais il s’agit là de la main gauche selon la symbolique biblique : c’est le péché de la chair, c’est la femme, c’est le siège des émotions comme au piano mais c’est la main qui fait exécuter ce qui est difficile à exécuter : elle exécute ce qui est répréhensible. La fin de cette nouvelle suggère que l’existence contiguë du mal et du bien est incessante car jamais nous ne nous satisfaisons du vide. Dans cette histoire courte, nous est contée l’histoire de notre civilisation, de l’humanité toute entière.

Dans la troisième nouvelle, c’est un fils qui voit le trouble que suscite une gravure sur ses parents de façon distinctive ; l’un ou l’autre, jamais les deux en même temps. « D’ailleurs, j’éprouvais la même chose quand ton père jouait du Tchaïkovski, m’a avoué ma mère, et la pudeur m’empêchait de lever les yeux sur les voisins. » Une idée a germé. La gravure évoque une femme qui fuit, qui laisse derrière elle du trouble, un corps vibrant sans visage, des pantoufles chaudes. Une ombre près de la fenêtre. L’idée s’installe tandis que dans la gravure, « là-bas, de l’autre côté de cette porte, une lumière qui vient d’en haut, pure et innocente, ruisselle sur la nuque de la femme ». 

« Lumière d’automne », résume, il me semble, assez bien l’écriture de Iouri Bouïda. Il nous raconte comment il a été saisi d’une fulgurante prise de conscience de son hypersensibilité à l’âme humaine à travers une vision, des couleurs qui l’ont ébloui ; il nous éclaire sur le rôle quasi prophétique dont il s’est vu doté depuis l’âge de 17 ans et on comprend son écriture quasi-biblique, fantastico-réaliste, très poétique, dont les interprétations multiples peuvent nous éclairer sur les tréfonds de l’âme humaine tout en nous obligeant à réfléchir sur nos propres agissements.

« Solitude avec vue sur une chambre… » nous instruit sur l’histoire de la Russie, sur les murs et les bruits de voisinage de la vie communautaire russe qui façonnent la personnalité de chacun, même si auparavant, on a compris que Iouri Bouïda ne vit pas dans un mas ensoleillé. « Le dernier » est une petite histoire de la religion et de son influence sur le monde.

Dans les quatre dernières histoires, l’auteur évoque son rapport à l’écriture, à la lecture, au monde, aux émotions communiquées à travers l’œil de l’écrivain, à la finitude. Et tout devient presque clair. Cet édifice littéraire, ces pages blanches noircies, semblent trouver leur sens à la fin de ce recueil d’histoires. Il y a une vraie progression dans les textes ; ils ne sont pas mis bout à bout au hasard ; on chemine depuis l’enfance, les symboles bibliques, le pécher de chair, les incertitudes de la condition d’écrivain, le regard de l’enfant devenu adulte sur ses parents, la découverte de la misère du monde, les désillusions, l’extrême solitude humaine ; et puis l’écriture, la lecture au milieu de cette déchèterie, seul moyen de transcender la vie, de devenir Dieu, finalement.

Ne cherchez pas un brin de soleil, il n’y en a pas dans les contrées de Iouri Bouïda. Il y a un « pâle soleil d’automne », « un crépuscule de début d’automne », « des nuages mauves flottant dans du cuivre en fusion », sauf vers la fin : « le soleil venait de se lever ». Mais tout est très poétique. Et il s’ensuit que chaque rayon de soleil qui pénètre dans la pièce est une bénédiction que l’on saisit instantanément !

Ce week-end, point de soleil. Je l’ai lu en un jour mais ce n’est pas un livre à lire d’un trait à moins d’avoir un moral d’acier. Il est constellé de questions philosophiques et dévoile à chaque fois l’absurdité du monde et les tréfonds de l’âme humaine. Iouri Bouïda peut en deux pages vous plonger dans une grande mélancolie et comme son écriture est poétique, l’état mélancolique, une saignée lente et profonde, à cause – ou grâce – à la poésie descriptive, dure quelques heures après la lecture du livre. La plaie devient assez vite purulente et ne se referme pas de sitôt. (Je souhaite bon courage à celui ou celle qui entreprendrait de mener une thèse de fin de cycle sur cet auteur…)

Je découvre un immense écrivain. Une excellente découverte comme on en fait rarement dans une vie de lecteur, un peu comme un lecteur découvrirait pour la première fois Kafka. C’est aussi une très belle traduction par Sophie Benech, qui en a exhalé toutes les saveurs. Il me semble que le travail est particulièrement méritant dans le cas de cet auteur qui fait émerger une histoire à partir des émotions suscitées par les mots et non l’inverse. Chaque phrase est reliée à la précédente avec fluidité ; tous les mots sont soigneusement réfléchis pour faire émerger la sensation qui va confirmer un peu plus la précédente de façon itérative. Je ne sais pas quelle est la définition d’une bonne traduction, mais ces textes sont à la fois surprenants, émouvants, dépaysants tout en étant intelligibles.




Epître à Madame ma main gauche ; Iouri Bouïda ; traduit par Sophie Benech ; Editions Interférence (2010).

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