Une vie dans le Hopeshire (épisode 10)

Au troisième jour la voiture glissait vers le Nord inconnu. La route serpentait, contournant le relief ; forêt sombre s’étirant entre deux vertes plaines, un hameau que nous traversions, un relais poste où nous nous arrêtions. J’ai maintenu mon regard rivé vers un point imaginaire, la tête haute, craignant que tout s’écroule en un instant. Mon jeu de pédale est devenu souple. Instinctif. Frizzy à ma gauche a applaudi pendant que le visage d’Anna Brown se multipliait partout où mes yeux se fixaient.

« Alors avez-vous trouvé de petits cailloux ou des rochers à escalader ? » L’escale la plus agréable après Newcastle était certainement Alnwick avec son château imposant, sa pierre mangée par la verdure, son dynamisme villageois. Au petit déjeuner, Frizzy a parlé du livre qu’elle m’avait prêté la première nuit, m’a demandé si j’y avais trouvé des cailloux à semer. J’ai regardé par la fenêtre de notre hôtel, la rue descendait en pente. Plus bas un boucher disposait sa marchandise. Je n’avais pas envie de parler de son livre. Je lui ai parlé des vitrines pendant la guerre quand les marchands mettaient des boites vides, de chics boites à biscuits complètement vides pour égayer leur devanture pendant que la file des clients munis de leurs tickets de rationnement s’allongeait. Je lui ai parlé des bouchers qui exposaient une unique boîte de conserve de viande au milieu d’une étagère et de part et d’autre des bocaux vides de cornichons qui diffusaient une lumière grise. Je lui ai parlé des corps éteints que l’espoir d’une fin imminente ranimait quand un vendeur de journaux apparaissait. Ces chapeaux qui refusaient l’effondrement, que la moindre discussion autour d’un futile évènement faisait sautiller. Je me suis dit que Mr et Mrs Bliss avaient eu beaucoup de chance parce qu’ils possédaient alors une terre agricole et des poules qui les avaient nourris pendant tout ce temps. Qu’ils n’avaient pas eu besoin de rêver devant une vitrine de boîtes factices.

Sur la route à nouveau, elle a insisté : « Alors, que pensez-vous de ce livre, vous aimez la couverture avec la femme et son perroquet ? » Oui. « Mais à part son joli teint qui se détache d’un fond sombre, je trouve son expression éthérée. » Le visage du livre était flottant comme un reflet mouvant au-dessus de l’eau. Il y avait même une expression violente et indécise dans son regard. Troublant. N’était-ce pas exagérément théâtral tout ça ? me suis-je demandé en silence. J’ai pensé aux portraits de famille qui s’imposent avec une prestance éternelle dans le grand salon. J’ai pensé à Virginia bien sûr, à Julia qui ne m’avait peut-être pas oublié même si elle est maintenant mariée. J’ai pensé au meneur à l’aciérie : Bud et sa violence ciblée. Puis à voix haute, j’ai formulé ma question puisqu’elle attendait fermement une réponse. « Ne trouvez-vous pas que cette femme est d’une violence indécise ? » Frizzy a jeté deux yeux bigarrés sur moi. Si l’on m’avait dit qu’un jour je déstabiliserais complètement Frizzy ! Je ne voyais pas bien ce que le perroquet rajoutait au portrait de la femme, à part de la confusion à la confusion. J’ai encore senti ce câble qui nous reliait se fragiliser, et il nous restait malgré tout un trajet conséquent. Alors, j’ai très vite ressaisi le câble et lui ai dit que l’héroïne de son livre ne voyait plus que ses failles. Que moi je préférais servir les autres. « Mais son regard est tendre et généreux, certainement », me suis-je empressé de rajouter. Elle m’a demandé si je ne pensais pas qu’il fallait explorer ses failles pour être libre. J’ai trouvé sa question étrange. « Miss Fry, est-on libre de choisir sa mort ? » Elle a ravalé ses yeux comme une chouette, n’a rien trouvé à répondre. Paraissait attendre une explication. Aussi ai-je répété : « Libre au point de choisir sa mort ? » Elle s’est faite toute petite, me concédant, que toute cette incertitude avait certainement quelque chose d’éminemment assujétissant. Son ton était le ton de la confidence. Je l’ai sentie venir se blottir contre moi, de façon virtuelle bien sûr, mais enfin nos deux cercles se sont rencontrés. Et j’ai immédiatement rebondi : une verte plaine grasse et frétillante s’étendait sous nos yeux sur notre droite, nous l’avons humée à pleins poumons. Tout de même, explorer ses failles était certainement la seule voie pour être une femme libre, a-t-elle réitéré mais de façon moins convaincante, pendant que de petits cailloux que je n’avais pas remarqués sur la route s’écrasaient avec une insistance crispante sous les roues de la voiture, m’arrachant un sourire de contentement ou de circonspection, je ne saurais dire. Quelque chose dans son ton faiblissait. Pour sortir de tout ce qui nous enchaîne, a-t-elle émis d’une voix blanche. J’ai pensé que maintenant que nous avions des liens renforcés, il fallait se confier à cœur ouvert. Quitte à s’éloigner et se rapprocher à nouveau. C’était curieux de la sentir soudain démunie, elle qui avait prôné le hurlement le premier jour. La voiture grondait furieusement, réclamait de l’eau, mais Frizzy n’y a pas fait attention : elle pourchassait son idée.  

Je l’ai laissée pourchasser.

Elle a dit que les hommes ne comprennent rien aux femmes. En quoi était-ce une question de femme ? « Mais enfin, tout depuis la nuit des temps nous oblige à explorer nos sentiments ! » s’est-elle indignée. Puis, j’ai entendu sa voix flancher complètement, j’ai senti qu’elle allait s’effondrer. Heureusement que c’était moi qui conduisais. Je me suis dit que tout cela avait trop duré, que moi aussi je pouvais la rudoyer. « Nous ne sommes pas comme les hommes, a-t-elle insisté. Un homme étend son regard au-delà du domaine qu’il souhaite posséder. Nous ne sommes pas des hommes, nous ne souhaitons pas posséder des terres. » Je me suis excusé, lui ai dit que j’étais quelqu’un qui avait surtout un sens pratique, que je désirais maintenant rentrer. Que je n’avais jamais rien possédé. Ni terre, ni maison. Puis j’ai pensé à ma chambre de service où personne ne pénètre, que personne ne nettoie à part moi.

J’ai pensé que j’avais envie de revoir Anna Brown. Que pour Julia c’était trop tard. J’ai pensé à Virginia et à son atelier d’art. A ses bras, à sa danse. Me suis dit qu’elle avait trouvé un endroit où ranger ses failles. Mais dans quel tiroir, dites-le-moi, si maintenant elle fouille des terres millénaires en Ecosse ? J’ai pensé qu’actuellement, elle était en train de remuer des os dans le grand Nord. De les trier, ici un fémur là une mandibule. « Nous y sommes presque, Mr Watson, a soupiré Frizzy. Au retour, si nous sommes trois à conduire, ça ira plus vite. » Elle a énoncé cette phrase avec naturel comme si nous étions les trois doigts d’une main. De quelle main, dites-le-moi ? Une main aux doigts désarticulés à mon humble avis. Ou alors chaque doigt devait s’accrocher à l’autre. Oui c’est ça. J’ai posé ma main sur l’avant-bras de Frizzy qui m’a souri, un silence me scellait à son regard que je devinais attendri. Avec la satisfaction d’un conducteur exténué, j’ai laissé choir mon dos sur le siège.

J’ai repensé à mon frère. Pourquoi diable me parle-t-elle de sentiments alors que justement je me dis que sa disparition était d’une mystérieuse douleur. Je ne me souviens jamais avoir entendu mes parents en parler. Mais est-ce qu’un mort-né a besoin de longs discours ? Lui qui aurait pu être mon confident, peut-être mon rival pour attirer l’attention de mes parents à cet âge où l’on découvre que l’on a besoin d’être estimé à sa juste valeur. Quand cette notion de juste valeur éclot-elle ? Il ne me semble pas que je ne me sois jamais posé la question. Voilà qui est préoccupant me suis-je dis alors que Frizzy me réclamait de reprendre à nouveau le volant.

Elle a récupéré son livre avec cette femme au perroquet le soir de cette discussion. Je crois qu’elle s’attendait à un succès plus retentissant, mais je ne pouvais me forcer à dire ce qu’elle avait envie d’entendre tant j’étais fatigué. Et j’ai senti que je la soulageais en quelque sorte en n’allant pas dans son sens. Frizzy est plutôt d’une humeur joyeuse. Soucieuse de vivre à cent à l’heure. Elle a affiché un large sourire pendant toute la soirée, comme frappée par une soudaine résurrection. Comme si son âme et son corps ne faisaient plus qu’un. Prête à sauver la grande Virginia qui n’avait rien à craindre tant qu’elle serait là pour la défendre.

Un douloureux évènement m’est revenu à l’esprit. Une histoire de poule volée. Un des ouvriers, revenu estropié de la guerre, avait été soupçonné. Mr Bliss qui ne pouvait plus le faire travailler à l’aciérie lui avait demandé de se trouver un logement ailleurs, et il avait disparu en même temps qu’une poule pondeuse le lendemain. C’est arrivé l’année où j’ai été embauché à Howards Hill. Mr Bliss avait dit « Je me demande bien ce qu’il lui est passé par la tête, peut-être avez-vous une explication Mr Watson ? » Cet ouvrier et moi venons de la même région, le Yorkshire, alors peut-être que Mr Bliss avait pensé que je le comprendrais davantage. Mais, il va de soi que je n’ai pas su quoi répondre. D’ailleurs je ne comprends pas plus les accents du nord que ceux du centre. Moi j’ai maintenant un accent assez indéfinissable. Je crois que personne ne peut réellement dire d’où je viens.  

Ceux que l’on croise sur notre route sont parfois désopilants de vulgarité tant leur langue est rocailleuse. Il y a certainement dans l’âme anglaise une grande frilosité à se mêler d’une région à l’autre. Mais moi j’ai appris à contenter tout le monde et mon accent est maintenant universel. Il y a tout de même quelques histoires qui bouillonnent dans ma tête. Comme ce jour d’été où Mr Winston Churchill, notre ancien premier ministre, avait grommelé tout bas dans le bureau de Mr Bliss qu’il n’aimait pas l’accent indien. C’était au cours d’une soirée donnée par les Bliss, et je leur servais un vieux cognac pendant que les musiciens dans le grand salon couvraient la conversation. Mais enfin, j’étais suffisamment proche de lui, occupé à débarrasser un pot de tabac. Cette remarque m’a certainement poussé à améliorer mon accent qui maintenant est indéfinissable.

Cette histoire de poule volée m’a travaillé la journée entière, et je me suis demandé ce qu’il adviendrait de moi si la dragée blanche de Frizzy dérapait et se brisait contre une façade de briques ou sur le bord de la route. Et j’ai repensé à mon père et sa pension insuffisante. A l’aide que je lui fais parvenir grâce à un fermier qui livre son bétail dans le Hopeshire. Et j’ai souhaité que cela n’arrive jamais. J’ai retrouvé ma foi habituelle quand je me suis dit que je pouvais espérer une prime cette année si les affaires de Mr Bliss étaient plus florissantes, et surtout si je ramenais sa sœur à la maison.

J’ai cru que nous allions sombrer dans une franche mélancolie une fois arrivés à bon port. La lumière orange électrique comme touchée par la foudre à la nuit tombée est restée cambrée dans ma mémoire. J’ai mal dormi. Beaucoup pensé à Anna Brown. Le jour suivant a été assez mouvementé. Un trajet à peine entrecoupé de paroles brèves où l’on sentait que Frizzy et moi bataillions contre nos pensées. Cela nous a rapprochés néanmoins, nous sentions que nous avions besoin l’un de l’autre pour atteindre notre but. Malgré la densité de la circulation et la frénésie des charrettes se mêlant aux voitures, j’étais soulagé d’être arrivé à Edimbourg. Frizzy était au volant pendant que je lisais la carte. Les monuments, les bâtiments à l’architecture gothique s’élevaient sous un temps maussade dont la couleur changeait à une vitesse exténuante. Les murs suintant l’humidité et la saleté. Puis le soleil poussait les nuages et s’abattait sur une façade de suie et d’or brun. Au milieu les hommes. Des femmes. Jamais présence humaine ne m’est parue si réconfortante. Je me sentais transporté, soulagé de faire partie de ce flux dense et resserré. Je ne me souviens pas avoir pensé un instant à l’horloge de Howards Hill.

La voiture à l’arrêt devant un feu de croisement. Tous les visages soudain perplexes. L’autre exténué par un travail de bagnard. Et les obséquieux. Et le révolté. La lenteur d’un regard vieillissant et accueillant. Un cœur qui se recueille – posture indécise. L’homme au costume noir et haut de forme qui sort son paquet de tabac, s’arrête, remplit sa pipe, lève les yeux, le feu est au rouge. Nous démarrons. La femme et son landau dans la rue sombre, les deux enfants derrière qu’elle hèle d’un mouvement de main. L’oiseau qui lève sa queue sur le bord d’une profonde fenêtre en ogive, tourne sur lui-même, puis la rabat quand la position lui convient. Se soumet à la température en gonflant son torse avec la simplicité d’un être complet qu’aucun membre n’encombre.

Une nourriture à l’horizon l’appelle.

Puis à nouveau la vague déferlante de la circulation. Une sorte d’harmonie soudaine et lumineuse, une marée furieuse et colorée d’une intimité glorieuse.

Soutenue par les pas, par des roues.

Quatre sabots.

Arrivés à destination, nous nous sommes assurés qu’il y avait des chambres disponibles. Le réceptionniste de l’hôtel The Bright House a hésité à nous répondre quand nous lui avons demandé si une certaine Virginia Bliss logeait toujours chez eux. Son visage inquiet a interrogé la directrice de l’hôtel avec une telle insistance que la réponse nous est parue claire. Nous avons déposé la voiture dans un garage pour une révision tant le capot était chaud, et un chauffeur de l’hôtel nous a déposé au pied du site archéologique au bord d’une lande cuivrée étincelante.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 9)

Cette institutrice, Miss Brown, était absolument charmante ! C’est dans une pension non loin de Sheffield où nous avons logé que Miss Anna Brown, la fille de la propriétaire a fait son apparition au petit déjeuner. C’était une jeune femme aux cheveux courts plaqués sur le côté qui avait un visage rebondi autour d’un regard franc. Elle m’a fait penser à l’employée qui avait précédé Betty et qui est maintenant mariée : Julia avait la même coupe mais ses cheveux étaient plus foncés, d’un noir indépassable, brillants tel un mirage pétrifié. N’importe quel meuble d’ébène frotté avec de l’huile de lin aurait pu donner un résultat similaire mais Julia était plus proche du prédateur que du meuble. Quand elle enlevait sa coiffe blanche, j’avais un brusque mouvement de recul tant sa chevelure descendait majestueusement sur son front comme un galon cranté. Je ne la laissais pas insensible, mais comme elle a montré trop d’empressement à mon égard, j’ai fait comme si je n’avais rien vu. Au bout de trois ans, elle nous a quittés, et je me surprends à penser encore à elle quand à Howards Hill, je m’allonge juste avant de reprendre le service du soir. J’entends alors l’eau courante qui escalade le mur derrière ma tête et bouillonne comme un minuscule ruisseau s’élevant le long d’une rigole. J’entends le cœur de la maison, les assiettes de l’office dont les piles se tassent et se séparent. J’entends chaque point névralgique, les pas du personnel qui se concentrent puis se dispersent autour de la table de la salle à manger sous l’ombre des bergers. La vaste étendue d’herbe aux pointes flatteuses qui descend des tableaux. Saute par la fenêtre. Ici et là les blancs moutons comme des boucles de cheveux blancs quand on quitte les hauteurs de Howards Hill. Et j’entends mon cœur sourdre comme s’il était martelé avec du bois. Il me vient à l’instant, cher lecteur, l’impression que ma pointe de plume émet un son rond et vaste quand je reviens sur ce souvenir. Je vois son dos tapissé d’un châle de laine que rehaussait sa chevelure crantée. Un corps qui de bas en haut ou de haut en bas formait une silhouette résolue, noire. Ferme. Le contraste avec la blancheur de l’émail de l’évier. Et sa bouche aussi à table, une bouche menue qui ne laissait rien tomber de ses lèvres.

Pas une miette.

Comme la bouche d’Anna Brown. Légèrement pointue, un bec de verdier. Et d’un coup une image m’a violemment heurté – je crois qu’elle s’était dissipée parce que je n’aime pas les troncs morts. Ce jour où je l’ai vue assise sur un très haut tronçon avec ses jambes qui pendaient comme un animal en détresse. Je crois que j’aurais dû alors me demander comment elle ferait pour descendre sans se faire mal ; même si j’imagine qu’elle avait escaladé le tronc toute seule. Je me souviens de son regard hautain et lourd comme si elle attendait de moi une aide, et j’ai eu si peur qu’elle bascule sur moi quand j’ai levé les yeux vers elle que je me suis enfui.

Comment fait ce jeune homme qui travaille dans une salle de contrôle du métro devant son panneau. C’est à Stevenage, dans une station-service, que j’ai entendu parler de lui. De son travail mécanique. L’interminable rangée de boutons, le rouge qui clignote à longueur de journée. Un pincement au cœur pour lui. Je me demande à quoi ressemble sa vie à Londres. Je ne vois pas non plus d’un bon œil les innovations techniques comme ces aspirateurs Hoover dont les panneaux publicitaires telles des sauterelles se multiplient sur les portes de magasins et façades d’usine. Je ne suis pas très bavard mais enfin comment imaginer qu’une confidence puisse glisser sans bruit d’un employeur vers un employé. Comment deux cercles disjoints peuvent se croiser si un aspirateur dévore l’air alentour avec un bruit de monstre vorace ! Il n’y a rien de plus révoltant que tous ces appareils qui avalent le martellement des pas dans nos maisons. Quand je m’engage dans un couloir à Howards Hill et que j’entends des pas saccadés arriver vers moi, je m’arrête et j’évite de bouger. Et en général, c’est Mr Bliss qui me croise avec ses yeux qui fixent un long fil invisible ancré au sol. Son visage de plomb se dissout aussitôt qu’il me croise. Je vois alors qu’il n’est pas insensible à mon geste quand je me fige dans cette position. Dans un endroit bourdonnant, comme c’est le cas par exemple à Londres où la circulation est infernale, aucun majordome, j’en suis sûr, n’adopterait ce comportement. Il se contenterait de poursuivre son chemin en se tassant contre le mur, se faisant discret et espérant ne pas être pris pour cible si son employeur est en colère.

Si je reviens à ce garçon et à son gigantesque panneau plein de boutons qui régule les métros londoniens, d’association en association d’idées, j’imagine que Julia pourrait avoir épousé un garçon comme lui. Peut-être même un de ces commerciaux qui maintenant inondent les marchés, qui vont de porte à porte, ont toujours quelque chose à vendre, un aspirateur ou tout autre objet grondant ; je crois que les femmes aujourd’hui raffolent de ce genre de mari.

Il est triste de se rappeler que Julia nous a quitté avec une certaine amertume : elle était furieuse contre moi. Alors peut-être a-t-elle choisi quelqu’un de diamétralement opposé à moi. Je n’ai pas bien compris si c’était mon conservatisme ou ma discipline ou les deux qui l’ont éteinte. Car elle était très vive quand elle est arrivée, mais à la fin je n’arrivais plus rien à obtenir de convenablement exécuté. Elle ne voulait même plus mettre de coiffe blanche quand elle faisait le service dans la salle à manger. Le dernier jour, elle m’a heurté en me disant qu’elle avait tellement eu envie de m’embrasser. Tant de fois. Que j’étais froid et insensible. Qu’elle ne voyait pas comment je pouvais me consacrer autant à mon employeur et si peu à l’amour. Elle avait un regard vibrant de colère, des larmes qui ne demandaient qu’à descendre et qu’elle retenait pour une raison inconnue. Je lui ai dit « Vous savez que comme vous êtes une femme, vous avez le droit de pleurer » tant elle était tremblotante. Mais elle a claqué la porte et a dévalé l’allée à toute allure.

Le soir après le souper, Frizzy et moi sommes allés voir « La main au collet » dans un cinéma dont l’enseigne lumineuse Régal ressemblait à une réclame. Frizzy a insisté pour que je vienne. Au début je n’arrivais pas à fixer mon attention sur l’écran. Frizzy était aussi intéressante à observer que le film tant son visage se tordait, saccadé et intrigant. Son expression était extrêmement mobile mais cela semblait involontaire. Elle absorbait toutes les couleurs de l’écran, ce qui n’est pas étonnant tant son teint est diaphane. Parfois un spasme de douleur. Je me suis demandé si elle avait une grande maitrise de soi devant les situations compliquées. Moi, aucun drame de la famille Bliss ne m’a jamais atteint, et l’exigence avec laquelle j’ai exercé mes fonctions a toujours été, me semble-t-il, constante dans l’effort. Même quand Lady Katherine s’est noyée dans le lac de la propriété. Ni la profondeur de l’eau, ni son inexpérience ne semblait être en cause : elle avait la réputation d’être une très bonne nageuse, avait passé tous ses étés dans le Sud de la France à Sanary où sa famille possédait alors une maison avec un formidable maître-nageur. Pendant une scène de « La main au collet » où la voiture décapotable naviguait au bord d’une falaise, j’ai pensé à Lady Katherine car il y avait quelque chose dans le regard de l’actrice qui me l’évoquait. La falaise était brute comme à Howards Hill, d’un bleu moins profond mais assez vaste et limpide. Je me suis demandé si la caméra ne déformait pas la réalité tant la couleur paraissait irréelle.

Ce jour tragique où Lady Katherine s’est noyée, c’est moi qui l’ai extraite de l’eau et l’ai portée jusqu’à son lit. Tous les autres membres de la famille et le personnel étaient tétanisés. J’ai écarté ses longs cheveux fileux où des herbes s’étaient accrochées, j’ai rassemblé ses bras qui ne cessaient de s’écarter, son corps qui ne cessait de s’étaler, j’ai remis un peu d’ordre dans ses vêtements et l’ai hissée en la maintenant d’un bras sous ses genoux, l’autre sous sa nuque. Sa tête qui ne cessait de basculer en arrière soutirait un tel regard d’épouvante à ses enfants, tous présents : Mr Bliss, Tante Lucy, Virginia, que je l’ai rabattue à l’intérieur pour atténuer leur douleur.

Quand le rideau rouge au Régal s’est refermé, les gens ont applaudi. Puis ont applaudi à nouveau en se levant tous ensemble. Frizzy m’a demandé ce que j’en avais pensé mais je n’ai pas considéré que je devais lui parler de Lady Katherine qui n’a cessé de hanter mon esprit après le film. Je n’ai pas donné mes impressions, et nous sommes revenus vers la pension alors que son visage naviguait entre le repli et un calme inquiétant.

Dans cette pension était encadrée une photo du Jubilé du roi George V. Il nous a accueilli au comptoir avec un air grave et attendri qui m’a accompagné jusqu’à la dernière marche. Les chambres très simplement meublées étaient pourvues de rideaux d’un vert translucide de sorte que l’on pouvait être vu de l’extérieur. La maison était mitoyenne, et la nuit j’ai été dérangé par une incroyable dispute où le voisin se faisait traiter d’ivrogne, une pluie d’injures a volé pendant un temps interminable. Parce qu’elle n’avait jamais dormi dans une pension aussi simple, Frizzy a insisté pour y passer la nuit. Et le matin, j’ai eu une irrépressible envie de la sermonner pour ce choix malheureux. Heureusement l’arrivée de Miss Anna Brown au petit déjeuner a changé la donne.

La salle du petit déjeuner dans l’entresol donnait sur une sombre étendue de terre qui exhalait le fumier. Il y avait au fond du jardin une case en bois d’où émergeaient deux groins de porc et j’ai passé la journée en voiture, l’esprit balloté entre mes souvenirs d’enfance, l’école que j’ai quittée à douze ans, les différents métiers que j’ai exercés. Quand j’ai été apprenti chez un ferronnier qui me trouvait trop paresseux. On a dû arrêter la voiture car j’ai eu envie de vomir. Probablement l’odeur de fumier du petit-déjeuner s’était-t-elle accrochée à ma gorge.  

Nous avons déplié la carte pour constater que nous avions parcouru un bon bout de trajet. Frizzy a froncé son nez à plusieurs reprises pendant qu’elle prenait des nouvelles des Bliss au téléphone dans un bureau de poste. Elle m’a annoncé que Virginia avait appelé en pleurant chez ses parents ; sa fugue avait été un désastre. J’ai souhaité de tout cœur que tout cela rentre dans l’ordre mais il n’en a rien été : Virginia nous attendait de pied ferme à l’hôtel The Bright House abandonnée et sans argent. Frizzy a dit qu’il s’agissait certainement de Phil. Son regard a pris une expression macabre. « Il a dû l’abandonner après l’avoir engrossée », ses yeux étaient intensément exorbités. Je dois avouer que je n’y ai pas cru un instant, mais à sa mine révoltée, j’ai eu des doutes. Il est sûr que les passions et la raison ne font pas bon ménage.

Mes souvenirs se sont emmêlés, précipités en pagaille : sa danse sous les longues phrases de Debussy quand Virginia dépliait ses bras soudain grâcieux. Son ombre qui filtrait à travers la porte avec la persévérance d’un oiseau, dans un sens puis dans l’autre. Puis encore dans un interminable va et vient. Ses gestes qu’elle accordait avec ses joues creuses, immensément creuses malgré son alimentation pointue, très sélective, et même vorace. Je me suis dit que certainement ce Phil pouvait être avalé comme on avale un mauvais cachet. Moqué comme elle moque le Dr Worthy. Raillé comme elle raille son frère, Monsieur Charles Bliss !   

Mais que savait-elle de Phil ? « Du mal. Je pense beaucoup de mal de ce malotru, si seulement elle m’en avait parlé avant ! » Puis, Frizzy m’a dévisagé d’une manière curieuse comme si elle me trouvait attrayant : « Vous pensez quoi de la fille de la propriétaire, Anna Brown, charmante non ? » Je n’ai rien répondu. Ne lui ai pas dit qu’elle me faisait penser à Julia, celle qui voulait m’embrasser. Mais j’avoue que l’idée d’être embrassé m’est soudain devenu acceptable tant l’air était parcouru d’une vibrante courtoisie dans ce bureau de poste, et le ciel dehors comme happé par une miséricordieuse auréole argentée. Ma nausée a disparu. « Elle est célibataire », a poursuivi Frizzy dans la voiture avec un sourire agaçant, l’œil insolent. Comme ses gants crissaient sur le volant, que sa conduite était saccadée, je lui ai réclamé de me céder le volant, lui ai proposé de se reposer. J’ai fait un bout du trajet en pleine route, seul, débarrassé de toute peur, en espérant néanmoins qu’aucun policier ne nous contrôlerait. Sans cesse l’image d’Anna Brown m’est revenue. Et j’ai pensé qu’avec elle, ma vie pourrait décrire de larges boucles rondes et soyeuses qui se répètent à l’infini.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 8)

Alors que nous venions de dépasser un train sous le cri strident de Frizzy, j’ai songé qu’elle avait des impulsions tout à fait salutaires. Je me suis dit que notre relation était maintenant scellée car un simple sourire suffisait à nous faire comprendre au petit-déjeuner. Arrivé à Eaton Socon dont la tristesse des façades de briques s’étalait de part et d’autre de la route, « Une ville passionnante » d’après Frizzy, j’ai réajusté mon jugement. Je suis absolument certain qu’elle ne pourrait y vivre. Je crois que Frizzy a perdu depuis longtemps le sens de l’avis réel. Une sorte d’idéologie démocratique la pousse à dire le contraire de ce qu’elle pense réellement. Le besoin de plaire, ou encore l’irrésistible besoin de paraître originale. Ou alors un simulacre d’héroïsme.

C’est au cours de cette journée qu’elle m’a parlé d’une conférence à laquelle elle avait assisté avec Virginia : « Deux heures de torture ». Un scientifique, Dr Bilal Hassan, avait détaillé son interprétation d’une fresque qui ornaient des boucles de harnais issues d’une fouille en Egypte. « Vous vous rendez compte Mr Watson, deux heures à l’entendre divaguer sur d’hypothétiques courses de chevaux, cérémonies, sacrifices, rituels, chevaux emportés par une grâce céleste. Avec une euphorie frisant la folie, puis un axe de recherche où la mort ne cessait de relancer ses lianes voraces. Puis un mur. Et ses innombrables fissures. Et le ciel qu’il souhaitait atteindre. Mais à quoi bon ? On eut dit un rapace qui plonge son bec dans une mer d’algues. Il faisait des sauts vertigineux, porté par des considérations qui faisaient plouf ! Je n’ai rien retenu de cet étrange orateur dont l’Anglais était à couper au couteau. Absolument exécrable ! Mais Virginia, elle, a tout noté et m’a même copieusement remonté les bretelles devant le peu d’intérêt que je lui témoignais quand depuis son fauteuil immense du Fortune’s bar où nous avons bu un champagne divin après ces deux heures de torture, elle s’est mise à relire ses notes. » Puis avec un sourire navré : « Le champagne était servi avec de minuscules fraises des bois comme je n’en avais jamais mangées ailleurs, absolument merveilleuses. Un parfum d’une intensité à vous arracher le cœur ! Elle a tout gâché ! » Je me suis dit qu’avec cette avalanche de détails, il était difficile de séparer le vrai du faux. Que certainement les minuscules fraises des bois avaient jeté un parfum qui ne se prêtait pas à ce genre de considérations.  « Et je ne parle même pas de son corps qui vibrait comme une tige de fer martelée ! »  Comme un éclair, cette avalanche de confidences a fait apparaître Virginia sous mes yeux. Je me suis très bien représenté la tige de fer vibrante. Ses bras gauches. Et même son regard hypnotique quand elle ne me voit pas arriver au détour d’une allée du jardin, le corps cerclé de fougères. « Il faudra que je vous emmène un jour au Fortune’s bar à côté de Sloane Square cher Monsieur Watson ! » J’ai imaginé Miss Fry dans une de ses robes félines – une bouche fraises des bois – et comme à chaque fois que je suis embarrassé, j’ai dardé ma langue sur un coin de ma bouche.

Nécessité absolue de me débarrasser de ce tic. Quand on est dans une voiture qui file à toute allure, le vent agrippe la langue, un coup vif jeté à la figure. D’un goût pierreux. Froid. Frizzy a rajouté : « Ce que Virginia a trouvé chez Phil, c’est une passion infinie pour la vie facile. » Je suis resté stupéfait devant cette deuxième confession – une vie facile est certes un sort enviable – et me suis dit qu’il fallait absolument que j’avale ma langue à tout jamais. Puis Frizzy a accéléré avec une mine conquérante « Sauvons la grande Virginia ! » Je n’ai pas bien compris son enthousiasme, mais en moins étions-nous d’accord pour défendre cette cause commune. « Sauvons Virginia ! » ai-je répété, avec une voix enjouée qui m’a surpris. Une bien fructueuse journée ! Il y a dans les causes communes à défendre des chances inespérées de glisser vers l’autre. Enfin, de faire glisser l’autre vers soi. Tante Lucy est certainement celle qui arrive le mieux à m’attirer dans son cercle. Et pourtant il y a bien quelque chose dans sa collection de papillons qui me gêne aujourd’hui, mais je n’arrive pas à savoir quoi. Une beauté épinglée n’a rien d’effrayant pourvu que les couleurs soient chatoyantes, et les siennes le sont admirablement. Son Morpho menelaus d’un bleu iridescent paraît même si vivant que l’on a peine à croire qu’il est épinglé. Reste à savoir ce qu’il en restera dans quelques années. Peut-être une poussière salvatrice. Oh ! Qui eut cru qu’une poussière pouvait être salvatrice ! Ou alors une de ces poussières suspendue dans le soleil couchant qui insiste à l’angle d’une pièce. Avant de disparaître à tout jamais. Une empreinte indélébile sur la rétine. Une merveille concentrée dans une poussière. Je me suis précisément posé la question au moment où nous poussions la porte d’un pub assez distingué où toutes les têtes se sont retournées malgré mes efforts pour me fondre dans la foule compacte. Il est décidemment difficile de se faire passer pour un autre. Ma grande taille et mes traits anguleux ne m’y aident certainement pas.

Les bières circulaient au-dessus de nos têtes en basculant dangereusement sur un plateau gigantesque. Il y avait là de nobles commerçants, quelques gentlemen farmers, un groupe de notables et jeunes hommes désœuvrés, un groupement hétéroclite comme peu d’endroits savent en brasser. J’ai repensé à ce jour où Mr Bliss avait invectivé un de ses amis à la tête d’une briqueterie dans la région. Celui-ci vantait fièrement sa participation active à la construction de Council Houses munies de tout le confort moderne. Mr Bliss lui avait rétorqué que les cottages qu’il louait pour une modique somme au personnel de l’aciérie étaient bien plus authentiques. Ces cottages, Mr Bliss les avait conservés après avoir revendu ses terres agricoles ; il a insisté : grâce à ces parcelles chacun de ses ouvriers a maintenant son propre jardin à l’arrière, personne n’est obligé d’entendre son voisin comme c’est le cas dans ces maisons communes. Monsieur Bliss en était alors à son troisième Scotch.

J’ai souvent constaté que l’attitude de Monsieur Bliss est très réfléchie après son troisième Scotch, qu’il devient admirablement efficace. Il se fige avec le verre au bord des lèvres comme si une idée le tracassait puis se répand en longs monologues où il détaille son point de vue sur l’état de notre économie, sur la situation des gens de son rang, sur ses relations avec les métayers de la région, sur les nobles propriétaires terriens qui ne cessent de s’appauvrir. En général, Mrs Bliss est taciturne quand enfin son époux devient disert, mais son visage est empreint d’une décontraction comme si le flux de paroles tant attendu la remplissait d’une chaleur enivrante. Comme il aligne les « I think » avec beaucoup de perspicacité ! Elle le couve, d’un regard de paupières lourdes, et encore plus lourdes. Jusqu’à ce qu’elle les ferme complètement puisqu’il arrive que l’heure soit avancée et qu’elle se soit assoupie.

Je reste persuadé que Mr Bliss n’a pas de mauvais jugements sur ses propres employés, même s’il est répandu aujourd’hui de penser que les ouvriers sont sans arrêt exploités.  Mais il me semble néanmoins que toutes ces grèves dans l’aciérie et en particulier le meneur Bud qui dirige une équipe d’ouvriers commencent tout de même à l’inquiéter malgré la rigueur avec laquelle il maintient son cap. Malgré les retards de livraison de sa grosse commande pour un constructeur naval. Mr Bliss n’arrive pas à glisser dans le cercle de Bud, mais enfin c’est normal puisque c’est lui qui lui fournit du travail. Quand son épouse essaye de comprendre la situation, Mr Bliss hoche la tête et replonge dans son cahier de comptes en fustigeant l’écriture illisible de son expert-comptable.

D’après Mrs Bliss, Bud a « appris l’art de la dialectique depuis qu’il s’est marié avec Clara », l’institutrice. Peut-être y avait-il un mécontentement latent, mais Bud avait largement participé à mettre des mots sur le malaise. « Bud a nommé les rancunes », en a conclu l’expert-comptable de Mr Bliss. « Il y a malheureusement de moins en moins d’ouvriers qui se rendent à la messe le dimanche », a-t-il poursuivi d’une mine soucieuse.

Si l’on revient à cette histoire de glisser dans le cercle de l’autre,  probablement est-ce difficile quand nous n’employons pas le même langage – je devais me pencher sur le vocabulaire de Frizzy. Frizzy m’a demandé pour la deuxième fois ce que je voulais boire dans ce pub où l’on ne s’entendait plus parler. « Un scotch s’il vous plait ! » Par exemple, Miss Fry utilise souvent les mots « oser » et « fantastique ». La vie était décidemment plus simple quand nous chantions tous en chœur des cantiques le dimanche matin, ai-je pensé pendant qu’on trinquait Frizzy et moi. Je déplore moi aussi la perte de cette coutume. Il est fort à parier que ces chants qui nous unissent finiront en chants patriotiques à chaque tension politique. Ou pire en chants syndicaux quand plus personne ne s’accommodera de l’avis de l’autre. Nous avons dû lever la voix tant les conversations se couvraient l’une l’autre. J’ai pensé que quelqu’un comme Bud devait certainement faire circuler ses idées dans des lieux frénétiques comme celui-ci.

Le plus surprenant, c’est que Bud a une idée approximative, mais pas si fausse, du bénéfice de l’aciérie. Etonnant. Son épouse Clara a dû l’aider à dresser un calcul approximatif, d’après Mrs Bliss. « Certainement puisque Clara est institutrice. Tout juste lui manque-il le coût de l’entretien du matériel, le prix de toutes les cuvettes qu’il a fallu changer récemment, et le coût des pointes en diamant pour scie circulaire que vous renouvelez régulièrement », a détaillé l’expert-comptable l’autre jour devant le regard écarquillé de chacun. Une fois, Monsieur Charles Bliss s’est esclaffé de rire et a déclaré que le petit-fils de Bud serait peut-être le gestionnaire de cette aciérie dans deux générations – qui sait ? Tous les visages présents se sont figés et le rire de Mr Bliss s’est brisé contre les portraits des dirigeants alignés de part et d’autre de la cheminée : son père, son oncle, son cousin, son grand-père – le fondateur de l’aciérie « Bliss Iron » et l’instigateur de la devise de l’entreprise « Iron won’t break ». Même Tante Lucy qui d’habitude ne prête pas l’oreille à ce genre de conversation a cessé d’examiner sa vitrine de papillons. Et je me suis demandé si quelqu’un comme Bud écrirait un jour un livre sur la condition ouvrière. Il m’est d’avis que personne ne le lirait dans l’entourage direct des Bliss. Il m’est d’avis que trop de transparence dans les chiffres peut déclencher une avalanche de maux ! Il m’est d’avis qu’au train où vont les choses, télégraphie, téléphonie, si tout le monde peut donner son avis, notre équilibre est menacé !

En fin de journée, Frizzy et moi nous sommes arrêtés au Newman’s Corner Garage. Pendant que le garagiste vérifiait le niveau d’huile, elle m’a montré où se trouvait les différentes commandes. Je lui ai dit que j’aimais beaucoup le bruit du clignotant tant il me rappelle systématiquement l’horloge à Howards Hill. Elle m’a scruté d’une mine chiffonnée. De petits yeux plissés de bête battue. J’ai remarqué que ses yeux pouvaient aussi bien lui dévorer le visage que totalement se replier.

Il est utile de rappeler ici cher lecteur que quand Frizzy et moi nous sommes précipité à la gare à East Hills le 24 mars pour intercepter Virginia, elle m’avait dit que celle-ci avait eu des visions qui la sommaient de se soustraire au monde. J’ai demandé à Frizzy si elle avait déjà nagé au pied de la falaise de Howards Hill là où l’Océan a une couleur métallique, là où Virginia a nagé toute nue. Elle a répondu avec une sérénité confondante « Je ne pense pas que ce soit possible Mr Watson tant les vagues, l’écume et la roche ne font qu’un ! »

Puis Frizzy m’a demandé de m’installer à mon tour devant le volant pour me montrer les pédales et leur fonctionnement. Après la station de service qui prolongeait le garage, Frizzy a tourné dans un cul sac, et j’ai pour la première fois fait démarrer la voiture et conduit en ligne droite. Une fois au bout de l’allée, j’ai pris du temps pour manœuvrer et faire demi-tour. Plusieurs fois j’ai calé, mais j’ai réussi à faire le trajet en sens inverse sans indications. Frizzy a trouvé que j’étais doué pour une première tentative. Son regard de biais était effrayant. Un air de compassion attendrie. Peut-être était-elle en train d’essayer de glisser dans mon cercle. Cette emprise m’a quelque peu tourmenté pendant le reste du trajet où je suis resté taciturne. Mais dans ce silence mes souvenirs se sont précipités.

Pendant le souper, je lui ai raconté que petit, j’ai appris à nager tout seul dans une rivière en observant des têtards. Il ne reste malheureusement aujourd’hui de cette rivière qu’un lit de cailloux, mais à l’époque on pouvait y pêcher de tout petits poissons, des tiddlers. Un jour je suis tombé à l’eau poussé par un garnement, et j’ai attendu que mes vêtements sèchent, espérant que la punition pour mon retard à l’heure du thé serait moins grave que celle des vêtements mouillés, mais j’ai quand même reçu un coup de ceinture. Toujours est-il que je n’ai eu besoin de personne pour apprendre à nager même si tout le monde considérait que j’apprenais à parler et écrire trop lentement. Tous ces problèmes sont aujourd’hui résolus et je peux même me vanter de lire très vite et d’exprimer clairement tout ce que je veux dire dans un anglais parfait. Et d’avoir appris à nager sans l’aide de personne.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 7)

Les camions que nous dépassions un à un étaient d’une surcharge telle que nous avons remonté le toit de la voiture. Des papiers gras ont voltigé au milieu de la route, se sont plaqué contre le pare-brise de la voiture. Et pendant que les feux de la circulation nous croisaient en toute hâte à la nuit tombée, j’ai pensé avec nostalgie aux vapeurs du Cloudy Bay, ce thé rouge au pouvoir invincible qui enveloppe Tante Lucy d’une couverture chaude pendant qu’elle décortique les sulfureuses histoires du Hopeshire.

La réception du Cromwell Hotel était coquette comme peut l’être une réception de taille minuscule. A sa droite, une double-porte s’ouvrait sur une salle à manger nue et fonctionnelle. Nous avons rejoint nos chambres en montant de drôles d’escaliers raides ; une lumière blanche nous a accueillis dans le couloir où s’alignaient des fenêtres miniatures. Après le souper, Frizzy m’a demandé ce que je lisais. « Des passages de la Bible ou un livre de prière qui me vient de mes parents, et parfois un poème dans un volume de Georgian Poetry offert par mon compagnon mort pendant la guerre. » Avais-je apporté de la lecture ?  « Non. Je n’ai rien apporté. » Je me suis senti stupide. Le visage chargé de doute, Frizzy a hésité sur le pas de ma porte et j’ai remarqué que ses yeux lui dévoraient le visage. Après m’avoir assuré qu’elle avait quelque chose pour moi, elle a disparu, puis m’a tendu un livre à son retour avec une recommandation énigmatique : « Lisez sans forcément chercher à en déchiffrer le sens, vous finirez par comprendre. » J’ai pensé que Frizzy était d’une vivacité acide, que son ardeur était comme un verre de vinaigre jeté au visage contrairement à Virginia, d’une ardeur plus introvertie.

Betty avait travaillé à Londres pendant la guerre où la rareté du personnel avait fait grimper les salaires. Elle nous a rapporté que les majordomes y lisaient un livre de culture générale, mais les majordomes de mon espèce ne s’adonnent évidemment pas à ce genre de lecture. Je crois que cette obsession pour le savoir théorique est extrêmement préjudiciable pour notre profession. Il y était détaillé les vingt romans à connaître, les vingt évènements politiques qui ont secoué la Grande Bretagne, et pour compléter le tout, les vingt scandales qui ont émaillé la cour. Et rien sur Dieu ! N’y a-t-il donc personne pour se souvenir que l’être suprême a déjà tout écrit ? Mon compagnon de guerre n’a pas été sauvé par la poésie georgienne. Et ce n’est pas le hasard, si à Howards Hill nous nous déplaçons entre les commodes aux ombres joueuses sous la lumière bleutée du soir. Je me dis que j’ai mal fait mon travail quand je vois un œil hésitant balayer l’horizon, et je m’empresse de trouver une solution pour endiguer cette errance par un moyen détourné. Je crois que j’ai acquis une certaine dextérité dans ce domaine. Et je crois que tous les esprits brillants qui se pressent entre les murs de Howards Hill réfléchissent en abattant toutes les lointaines menaces grâce à moi. Oui parfaitement. Grâce à moi. Je ne pense pas être d’un narcissisme houleux et saccageur comme Phil par exemple, mais plutôt d’un narcissisme – nous le sommes tous malheureusement un peu – pacificateur.  Ce n’est pas un hasard si ce Phil l’a harponnée dans la cabane : Virginia était très souvent en dehors de la maison ces jours-ci, et je crains qu’elle ait passé trop de temps dans cet atelier d’art que j’ai aménagé pour elle dans une pièce attenante au hangar. Il me revient en tête ce jour où elle avait expliqué à Frizzy  qu’elle aimait l’archéologie car si l’on fait glisser ses doigts comme un aveugle sur un objet, si cet objet  a survécu pendant tout ce temps, alors on le sent palpiter sous ses doigts. Alors il a quelque chose à nous dire. N’est-ce pas saugrenu de fouiller le passé en explorant un objet comme un aveugle ?

Au cours des deux récentes grèves dans l’aciérie familiale, je me suis appliqué à faire scintiller tout Howards Hill jusqu’aux alcôves des pièces les plus reculées. J’ai progressé d’une pièce à l’autre, et comme souvent, c’est perché sur mon escabeau à épousseter la frise du sommet de l’horloge que j’ai soudain eu un éclair de lucidité. Je devais absolument rester immobile quand un évènement inquiétant menaçait mon intimité. Je le ressens particulièrement en la présence de Frizzy à mes côtés. J’ai bien vu que Mr Bliss était calme et inflexible pendant les grèves à l’aciérie. De jour en jour, la colère grondait, franchissait un palier. Et cependant, fort d’un irréversible optimisme, il se posait tous les matins comme un patron souverain sur son fauteuil, et dépliait son journal dans ce crissement qui détend son visage. Avec exactement le même rituel chaque jour. Il est important d’observer cette discipline pour être aimé par les plus grands hommes. Je crois que Mr Bliss m’apprécie particulièrement car moi aussi je sais poursuivre un raisonnement sans avoir l’esprit balloté par le désir de changement. Mais Virginia n’en a malheureusement pas la moindre conscience. Je l’ai bien vu à son allure effrayée quand elle s’extrait de son atelier d’art. Quand je pense que je l’ai aidée à l’installer. Même sa grande sœur Tante Lucy a abandonné toute envie de la redresser, Virginia a poussé si vite. Installée à même le sol avec son carnet de dessin calé sur ses genoux repliés, elle parait encore très grande. Je crois que sa taille lui donne une aura qui certainement a plu au « pantagruélique » Phil. Parce qu’il faut reconnaître qu’il se dégage d’elle une grandeur, une humanité qui peut à la fois effrayer tant elle semble trop vaste, mais aussi attendrir quand ses pommettes creuses se replient derrière un sourire inattendu. Et toujours ce chapeau qu’elle incline avec grâce sur ses yeux quand le soleil l’éblouit. Je comprends que Phil ait succombé à son charme. Qu’elle ait succombé au sien ne cesse de me paraître désopilant.

J’ai toujours été honoré de la confiance de mes employeurs.  Une confiance sans doute méritée puisque je n’ai jamais laissé fuir aucune information que me confie un membre de la famille. Même les confidences de la petite Sophie – surtout devrais-je dire ! Sans doute Tante Lucy est-elle plus expansive que moi.  Et sans doute ai-je été choisi pour cette mission grâce à ce trait de caractère propre à tout majordome distingué. Je dois avouer que je n’aurais jamais cru que cette qualité me ferait sortir de la demeure des Bliss et découvrir notre royaume, mais je m’en accommodais pendant que j’admirais sous les fils électriques s’affaissant misérablement le long de la route en direction de l’Ecosse, les champs d’un brun pâle parsemés de cottages au toit de chaume. Et à nouveau un hangar abandonné.

Parfois, il y avait comme une pesanteur qui pressait la terre et j’aurais aimé qu’un vent puissant balaye l’horizon. Evidemment pendant tout ce périple, j’ai souvent pensé aux camélias se succédant le long des langues de terre qui s’étendent devant Howards Hill. Cette cour où les véhicules avancent comme accueillis par deux bras généreux. J’ai repensé à l’alignement des fenêtres qui se gorgent de soleil, reversent un à un les rayons comme un pot de miel se déverse sur le sol. Ces interminables tintements de vaisselle, clochettes. Nouvelles heures qui s’annoncent. Que la grâce de Dieu relie une à une. Cette alcôve prise d’assaut par un chuchotement. Et les tasses et sous-tasses qui chantent sur le plateau d’argent comme émoustillées par une ivresse assagie. Et les divers pots de marmelades et confitures à seize heure trente qui s’en vont racler toutes les contrariétés. Ces contrariétés que le ciel ne peut contenir. Ces contrariétés qui parfois avec une perfide majesté glissent jusque sous nos yeux. Brillent de leur mille lames diablotines.

Puis disparaissent.

Mais quel travail mes amis pour arriver à ce résultat !

Quel travail !

Le lendemain matin nous avons dégusté un revigorant thé de Chine fumé. Frizzy qui avait discipliné ses cheveux en larges rouleaux m’a averti qu’elle n’était pas matinale ; j’ai pris un journal pendant qu’elle jetait deux yeux de verre dans le fond de la salle en pelant machinalement une pomme. Il était question des tensions avec la France au sujet du Canal de Suez et j’ai repensé à Mr Bliss qui n’aime pas beaucoup les Français et les accuse de nous tenir responsables de tous leurs maux, de tous leurs échecs, alors qu’en réalité ils n’avaient plus aucun pouvoir stratégique. J’ai relu l’article et me suis arrêté sur un passage très amusant qui décrit le premier ministre français Guy Mollet, cet « européen convaincu ».

Mon employeur avec son humour tout à fait anglais énonce souvent ce qu’il appelle la loi de la répulsion du pôle Sud. Mr Charles Bliss a suivi des cours de physique à Eton ; il ne pense pas non plus grand bien du peuple arabe qu’il traite de sauvages. Enfin rajoute-t-il avec son sens de la mesure, sans doute, les arabes pensent-ils le plus grand mal du peuple noir africain ! Mr Bliss a une vision assez moderne des relations internationales ; il est capable à chaque fois d’étendre son raisonnement au-delà des frontières de notre royaume. Avec une apparente facilité il saute d’un continent à l’autre. Ces jours-ci les problèmes politiques liés au Canal de Suez le préoccupent particulièrement. « Il va falloir que l’on s’entende avec les Français, cela me fend le cœur, mais j’ai bien peur que ce ne soit possible autrement ! » se résout-il à chaque fois qu’il replie son journal. « Enfin, conclut-il, quand je reviens d’un périple, franchis nos frontières, je me dis qu’heureusement l’Océan nous sépare ! » – « Ou nous égare », complète Virginia quand elle est d’humeur taquine. Je mesure aujourd’hui à quel point cet air badin m’a empêché de voir avec plus d’acuité ses regards retranchés, sa mélancolie qu’elle tente de cacher. Je crois qu’un de mes défauts, lié à mon métier certainement, est que je regarde davantage les mains que les yeux. Les yeux de Frizzy dans la voiture, à vingt pouces de mon corps, ne cessent de m’agresser. Elle semble vouloir vous jeter à la figure tout ce qu’elle a à dire comme prise par un élan libérateur. Mais Virginia est beaucoup plus secrète. Ce petit voyage, m’est certainement profitable pour parfaire mon observation des yeux des jeunes femmes.

A ma grande surprise, dès le premier matin hors de l’enceinte de Howards Hill, je me suis aperçu que la frise du sommet de l’horloge allait me manquer terriblement. Et ce sentiment n’a fait que s’exacerber pendant tout le voyage.

S’enfoncer à nouveau dans la route m’a été très pénible. Une douleur au niveau du foie qui me relançait comme si mon organe était criblé de petits cailloux. Je constate que mon frère ressurgit de l’oubli à chaque fois que j’ai un problème de santé. Et je songe aussi aux chants des oiseaux à l’arrière de ma maison quand j’étais enfant, au vent qui chantait dans les arbres où je m’abritais, aux bourgeons que l’on surveillait pour nous débarrasser de nos chandails. Et d’un coup me revient ce rocher depuis lequel je sautais à pieds joints puis émergeais de la rivière qui contournait notre hameau.

Ma difficulté à me souvenir de chaque détail de ma jeunesse a étrangement disparu depuis que nous progressons le long de la Great North Road.

Ce frère comme effacé alors que son corps repose quelque part là-bas. Comment se fait-il que jamais la curiosité ne m’a poussé à aller voir sa tombe ? Ou même à demander où il repose ?

Une vie dans le Hopeshire (épisode 6)

Cette promiscuité dans la dragée roulante de Frizzy n’aurait certainement plu à personne. La vitesse m’immobilisait contre mon siège et m’astreignait à un retour vers le passé. Masquée par ses lunettes d’aviateur, Miss Fry qui déteste qu’on l’appelle Miss Fry fendait l’air avec une mine furibonde ; son visage blanc enflé par le vent semblait jouir à l’idée de se briser contre un arbre. De combien d’esquives et grands détours avais-je usé devant ses expressions inhumaines qui maintenant étaient à vingt pouces de mon corps ? Il est important de noter ici cher lecteur que rarement l’occasion m’a été donnée de fréquenter des Londoniens, à part aux soirées que Mr et Mrs Bliss organisent dans le grand salon. Et dans ce cas, je suis tellement absorbé par mon travail que je suis plus attentif à la main tendue vers le plateau que je fais circuler qu’à la personne qui se tient derrière cette main.

Betty nous a raconté qu’à Londres une équipe d’employés de maison est plus restreinte, mais chacun d’eux est plus qualifié. Je ne sais pas exactement de quelles qualifications il s’agit, mais je suppose que le tout est veiné d’un écheveau de brusquerie et de superficielle bienveillance. Dans notre salle commune où le personnel se rassemble, chacun de nous jette une pelletée de charbon dans le poêle le long de la journée tant l’entresol est humide, et l’on se croise sans s’attarder au courant de nos journées minutieusement orchestrées. Mais à dix heures du matin, l’heure à laquelle je rassemble le personnel pour parler de l’organisation et des points à améliorer, beaucoup de témoignages circulent. C’est un moment chaleureux où nous buvons du thé et nous racontons des expériences que l’on ne se raconterait pas autrement. Comme cette histoire où pour ne pas froisser la pudeur d’une Lady londonienne, un majordome avait fait disparaître le haut de forme de son époux qui dégageait un parfum sucré d’origine douteuse. Ce n’est évidemment pas le genre de chose qui me viendrait à l’esprit : être invisible est ma devise. Et je constate que je n’ai jamais eu à me plaindre tant que j’ai suivi cette règle.

Quand Frizzy et moi avons quitté les hauteurs de Howards Hill au début du mois d’avril, la brume serpentait jusqu’en bas de la route et perçait de tendres doigts les plaines alentour. J’ai surveillé le long de la route le ruisselet pollué qui est mon point de repère le plus lointain quand je me promène à pied ; nous l’avons rapidement dépassé. Sur notre droite le petit pont de brique qui le chevauche, puis plus loin le long panache de fumée rousse de l’aciérie. Tournant le dos à la route, un berger, les deux mains jointes sur son bâton. Sa physionomie robuste fondue dans l’étendue verte était fidèle à l’un des tableaux qui trône dans la salle à manger, une peinture aux couleurs nettes d’une gaité radieuse. En contre bas, nous sommes passés devant une fillette loqueteuse coiffée d’une grande plume qui fouillait un monticule de détritus au pied d’un muret ; elle s’est immobilisée, le regard aimanté par notre bruyante dragée roulante. Puis nous avons dépassé la rangée de maisons d’ouvriers qui travaillent pour Mr Bliss à l’aciérie, laissant derrière nous une fine bande d’un brun ocre sous un ciel immense. « Je n’avais jamais remarqué la vétusté de ces cottages d’ouvrier. Cette fillette dépenaillée… – Mais remarque-t-on quelque chose depuis Howards Hill Mr Watson ? » J’ai hésité à poursuivre mais le silence avenant de Frizzy m’y a encouragé. « En réalité, je ne suis jamais venu par ici. La route qui mène à la gare ne passe pas par ce hameau. » Puis j’ai rajouté que M. Bliss leur avait octroyé pendant la guerre une parcelle de terrain à l’arrière qui leur permet de cultiver des légumes. « Des choux, je présume ! Je préfère les gens aux choux-fleurs ! » Elle a éclaté de rire et fait gronder son moteur, a hurlé un « Dig for victory ! » Puis devant mon air soucieux : « Je suis contente que vous m’accompagniez ! » J’ai été très surpris par ce soudain câble qui nous reliait. Je me permets d’utiliser ce terme de câble, cher lecteur, car malgré tout, la traction de la voiture jetait ma tête en arrière. Mais Frizzy dont les gants noirs étaient scellés au volant semblait en dépit de tout maîtriser la bête brillante. A nouveau, elle a proposé de m’enseigner à conduire, ce que j’ai accepté malgré les réticences de M. Bliss, puisque le voyage promettait d’être long, et qu’il fallait bien être à deux pour accomplir ce trajet et revenir sur les hauteurs de Howards Hill.  J’ai songé à ma grand-mère qui me disait que tricoter un pull requiert deux mains qui se répondent, que c’était comme tenir à droite la détermination et à gauche l’attention. En quelque sorte, Frizzy et moi allions devoir trouver un moyen de nous relier pour ramener Virginia à la maison. J’ai songé avec lassitude que j’avais désobéi à Mr Bliss et gardé dans ma chambre le disque de Debussy de sa sœur. Il me paraissait inhumain de nous débarrasser de cette musique alors que Virginia avait dansé et accordé son pas sur son rythme.

Puis, nous sommes passés devant un affreux bâtiment de guerre au toit crevé. « Avez-vous servi pendant la guerre, Mr Watson ? » C’est une question qui me met mal à l’aise, car oui j’ai été formé dans un Home Gard, puis j’ai été affecté à la mise en place de barbelés autour des mines le long de la côte Sud du pays. Un compagnon qui m’était cher y a perdu la vie. Les règles étaient pourtant strictes, mais pour une raison inconnue il avait mal lu le plan détaillé et avait marché sur un fil. Ce jour-là, nous étions sur une crête de plateau silencieuse et la guerre semblait lointaine ; les mouettes planaient longuement, jetant leurs ombres amples et vacillantes. Nous n’entendions que les outils, des masses de fils tomber, une pierre se décrocher et le son de l’éboulis dévaler la crête.

Son hurlement soudain.

Je ne sais de quoi étaient constituées mes pensées, elles évoluaient dans un labyrinthe, aucune idée claire, mais sûrement des interrogations sur mon avenir, sur les repas médiocres qui ne cessaient de dessécher mon corps. Puis tout d’un coup l’insensé. Un visage tordu et plus loin une jambe dont l’extrémité répandait chair et sang sur un rocher. Un interminable cri qui a absorbé à jamais tout souvenir de l’Océan à nos pieds, une étendue vaste dont je serais incapable aujourd’hui de dire quelle était sa couleur. Je ne sais quelle distance j’ai parcouru avec mes fils de fer barbelés, les camouflant entre les rochers, sous la végétation, sans regarder ni à droite ni à gauche, mais quand j’ai relevé la tête ce jour-là, je me suis dit que je n’avais jamais aussi bien travaillé. Seuls mes doigts ensanglantés en ont gardé des cicatrices comme si de minuscules éclats d’obus les avaient éclaboussés.

J’avais aussi aidé à transporter le mobilier de civils des zones bombardées vers des refuges bâtis en toute hâte. Bien sûr, les meilleurs d’entre nous étaient envoyés au front, mais ma constitution chétive les en avait certainement dissuadés. D’autres aussi fins que des épingles ont été sélectionnés pour des opérations de grande envergure ; probablement étaient-il plus combatifs pendant les séances d’entraînement. Nous les majordomes avons beaucoup de sang-froid, ne sommes pas sensibles aux invectives. Mais l’ordre et le sens du devoir nous importent. Nous aimons l’ordre supérieur, absolu et serein, celui contre lequel toute lutte est inutile. Mais je ne l’ai pas dit à Frizzy : je voyais bien que le câble entre nous se distendrait. Je ne sais plus comment j’ai présenté les choses, toujours est-il que Frizzy m’a dit qu’il était parfois essentiel de hurler pour obtenir quelque chose. Elle a prononcé cette phrase avec une grimace inhumaine qui m’a glacé. Son visage est devenu rose. J’ai eu peur qu’elle perde le contrôle de la dragée, mais celle-ci bondissait allègrement sur la route malgré les crevasses et poids lourds. Frizzy a répété « La modération n’est pas de mise quand le révolte gronde ! » Et c’est sur cette note dissonante que nous avons parcouru en fin d’après-midi les miles qui nous séparaient de Stevenage, une bourgade de briques rouges depuis laquelle s’étire la Great North Road.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 5)

Le départ irrévérencieux de Virginia a plongé Howards Hill dans une atmosphère de désaffection. Il y régnait une odeur de bois acide comme peut l’être celle d’une bâtisse désertée. Le geignement des portes de chambres usait tant les nefs de Mrs Bliss qu’un ouvrier a été appelé à la rescousse. On a huilé les serrures et gonds, puis déboîté la porte de la cuisine gonflée par les humides hivers dans le Hopeshire. Rabotée, limée, remboîtée, la porte a retrouvé son pouvoir d’éclipse et de lumière ; les allées et venues se sont succédé dans un mélange de grâce et de tragédie.

Bien entendu un majordome doit se résoudre à cumuler plus de charges qu’il n’en avait dans l’ancien monde, y compris assister un ouvrier dans la maison. Y compris aller chercher une Virginia qui a perdu la foi. Mais dans le fond, je n’étais pas compétent pour pareille mission. Rassembler les cartes, établir un itinéraire, mettre des croix devant les pensions et hôtels s’est fait dans une sorte d’ivresse hypnotique. Chacun a évoqué ses propres souvenirs. Mrs Bliss était convaincue que Virginia poserait ses valises à l’hôtel The Bright House en Ecosse. Perché dans un paysage inhospitalier cerné de pierres grises, l’unique hôtel à quelques miles d’un site archéologique avait accueilli la famille en quarante-six. De ce site, il était question dans un livre écrit par un de ses ancêtres que Mr Bliss a extrait de la vitrine d’objets précieux. De longues heures se sont écoulées pendant lesquelles le responsable de l’aciérie familiale « Bliss Iron », la tête recroquevillée, semblait parer un vent contraire. Figé au chapitre qui parlait de matière organique, là où Virginia avait déposé un marque-page, Mr Charles Bliss se frayait un chemin au milieu des majuscules alambiquées et d’un anglais si vieux qu’il peinait à le déchiffrer, soulevant chaque feuille de vélin comme s’il craignait qu’elle ne s’effrite.

Je suis revenu plusieurs fois lui demander s’il avait besoin de moi, mais tel un arc inflexible, il a à peine incliné la tête et soulevé un sourcil broussailleux sur son visage soudain dissymétrique. A la fin de la journée, il avait énuméré une liste de matières organiques dont des os, des peaux, tissus, morceaux d’écuelles et mandibules d’oiseaux. Ou encore une prothèse de jambe articulée que son ancêtre avait déterrée. Mr Bliss a déclaré qu’il n’était pas sûr que Virginia serait friande de poser ses mains sur des crânes et fémurs. Il a soulevé la tête et adressé à son épouse un sourire où pointait une crispation revancharde. Puis quand il a fini de dresser sa drôle de liste avec l’intention de déterminer ce qui fascinait sa sœur, il nous l’a lue puis a édicté la folle théorie poursuivie dans le livre par celui qu’il a nommé « le fantôme ». « Le fantôme pense qu’il est possible de deviner les sources d’émerveillement de nos chers ancêtres préhistoriques ! » Avec un calme relatif, Mr Bliss m’a demandé de lui servir un scotch, puis a voulu avoir mon avis. Je lui ai répondu que malgré mes faibles connaissances dans ce domaine, il me semblait que dans ces temps reculés, il fallait surtout chasser et s’assurer subsistance. Il a souri. Mr Charles Bliss aime les vérités inébranlables. Il est des instants comme ça où l’on sent qu’une forte connivence nous attache à notre employeur, et c’est là que l’on se jure fidélité même quand la demeure familiale se rapproche d’un bord vertigineux. « Je crois que notre chère Virginia va encore nous infliger une théorie loufoque. » Mr Bliss s’est interrompu et a allumé un cigare après avoir abandonné le livre du fantôme. Son épouse dont le regard illuminé semblait batailler contre une accablante détresse a laissé choir son front sur sa main. « Je prends les choses en mains, ma chère ! » Et prenant les choses en mains, il a noté sur notre carnet de route les détails de l’emplacement du vestige et l’itinéraire depuis l’hôtel The Bright House.

Quant à Tante Lucy qui a dû abandonner son manuel de réflexologie plantaire, elle a découpé dans un journal français que reçoit Nounou Aline, le portrait de Jean Gabin, puis l’a observé comme si elle en attendait une révélation. Elle a conclu que son origine n’était certainement pas noble mais que son visage était « extrêmement séduisant. »

« Et prompt à la révolte », a-t-elle rajouté, saisie par une excitation un peu hors de propos. Excédée, Mrs Bliss l’a interrompue. « Très latin ce Gabin, n’est-ce-pas ? » a tenté à nouveau Tante Lucy en me tendant sa coupure de journal. Mrs Bliss a rappelé en soulevant son front pâle que des latins, elle ne pensait pas le plus grand bien. Son mari s’est approché de nous, a jeté un œil sur le portrait. « Heureusement que vous n’en avez pas de cette pointure à l’aciérie, mon cher ! », lui a asséné Frizzy qui scrutait le portrait de l’acteur par-dessus l’épaule de Tante Lucy. Pendant ce temps, elle qui avait déjà longuement discuté des détails de ce voyage en Ecosse avec Virginia ne nous a fourni aucune information susceptible de nous aider. Mais moi je l’ai revue adossée au mur de son atelier comme si elle était encore là, avec son carnet de dessin sur les genoux ; on eut dit qu’elle était en train de gratter une plaque ou de percer quelque mystère. Au quatrième coup de l’horloge qui annonce le thé, Frizzy a demandé à Tante Lucy si Grace avait des nouvelles de son « pantagruélique » Phil. Celle-ci a répondu avec une mine attendrie et coquette que « ce Phil est un habitué de l’exil et de l’immersion dans la capitale. »

La cote mondaine de Phil lui confère une aura tout de même très éprouvante. Alors que Phil semble totalement dépourvu de morale, sa horde d’admirateurs ne cesse de grossir. Et son charme est indiscutable. Nos valeurs tanguent inlassablement. Phil se tient toujours au premier rang à l’église, a toujours un sourire pour une connaissance, puis une parole attentionnée – que de gestes inoffensifs ! Les uns succédant aux autres, ne laissant paraître aucune ombre au tableau. Et voici Phil qui saisit la balle d’un enfant en plein vol. Et son sourire vole à nouveau vers l’enfant. Il n’en reste pas moins qu’il est tout de même un peu barbare selon moi, tant il ne semble soucieux que de son propre plaisir. Il se dit même que son père n’avait pas été d’une moralité exemplaire pendant la guerre. On peut rajouter à son actif qu’avant son mariage, Phil a mené une vie dissolue à Capri et à Rome, et quoique vous en pensiez cher lecteur, il y a dans les réjouissances des comtesses italiennes une mortelle vitalité et un mépris total de l’affection civile. Et je ne parle même pas du sentiment de culpabilité qui a totalement disparu depuis que nos églises tombent en ruine pendant que l’on dore les cadres de miroirs de quantité de lieux de villégiature à travers l’Europe. Parfois je me demande si le succès croissant de Phil n’aide pas son vice à prospérer davantage par son désir de scandale que par la poursuite de son propre plaisir.

Quand je suis revenu avec le plateau de thé, chacun vaquait à ses occupations dans la bibliothèque, Nounou Aline faisait répéter à la petite Sophie des noms de plats français comme « le canard à l’orange, les calissons, la pâte de fruits, les pommes de terre grenaille en cocotte ». J’étais étonné de voir avec quelle rapidité sa langue se déliait, un Français parfait. En tout cas de mon point de vue – mais sûrement ne suis-je pas qualifié pour émettre ce jugement. Cette lecture a agacé Mr Bliss qui leur a demandé de poursuivre leur orgie romaine ailleurs. Mr Bliss peut parfois être assez cynique quand il parle de politique. Il ne lève jamais la voix : c’est l’une de ses grandes forces.  Il a de lointaines origines normandes, n’aime pas les voir ressurgir même s’il considère que toute personne bien née doit savoir parler Français.

Je ne sais malheureusement pas conduire, et c’est là un handicap majeur, mais Frizzy m’a promis de m’apprendre quelques manœuvres en rase campagne. Mr Bliss s’est redressé sur son siège avec sa mine qui me fait subitement penser à mon sergent de l’armée pendant la guerre : « Oh non ! Vous revenez au mieux avec Virginia au pire avec Mr Watson entier ! C’est le majordome le plus complet que nous n’ayons jamais eu ici ! » Puis il a hésité, et s’est demandé s’il ne serait pas plus raisonnable de s’y rendre en train, mais Frizzy avait des arguments solides pour utiliser son bolide brillant.

J’ai été touché bien entendu par l’intervention de Mr Bliss, surtout qu’il ne se prononce jamais à mon propos d’une façon si flatteuse. Il est probable que la situation le rendait nerveux, qu’il n’était pas dans son état naturel. Et je me suis dit qu’autour de moi beaucoup de majordomes avaient connu une brève gloire, souvent grâce à un maître un peu fantasque ou manipulateur. Ou alors, un coup de chance inopiné. Car des employeurs moins raffinés, moins instruits et plus vulgaires que Mr Bliss, évidemment, il en existe une quantité déraisonnable. Je me suis félicité de cette ascension régulière, de cette confiance acquise au fil du temps. Et j’ai réalisé que la mission qui m’était confiée était de toute première importance, alors que jusqu’ici j’avais cru que ma présence à Howards Hill était plus précieuse. Voire indispensable – ne suis-je pas présomptueux, me suis-je demandé ? On doit pouvoir quitter une demeure avec ses plats d’argent incrustés d’initiales sans que tout s’écroule.

Vaniteux Mr Watson !

Par la suite, Mr Bliss a gardé le livre du fantôme sur sa table de chevet. Je l’ai soigneusement traité avec une lotion à base d’huile de pied de bœuf et d’une goutte d’essence de térébenthine mélangée à de la cire d’abeille. Je me suis empressé de dresser par écrit toutes les recommandations orales que j’ai coutume d’énoncer au personnel de la maison ; et j’ai rassemblé dans la salle commune Betty à qui j’ai confié les rênes de Howards Hill, les femmes de chambre Jessy et Phryne, et le valet Ferguson. Aline, la nounou, qui dépend de Mrs Bliss a proposé d’assister à notre réunion. Evidemment je me suis empressé d’accepter, et sa présence a certainement apporté du réconfort à Phryne à qui elle a proposé de prendre en charge le brossage des capelines et manteaux disposés dans le vestiaire du vestibule.

Frizzy avec son visage blanc comme une coquille d’œuf avait les cheveux comme frappés par un orage. J’avoue que je trouvais son visage presque indéchiffrable tant il se déformait avec force et passion. Parfois sa voix prenait des intonations aigües, et dans un flux ininterrompu entrecoupé de folles remarques, elle parlait de trahison pendant qu’elle rangeait ses affaires. J’étais tout de même très inquiet à l’idée de faire tout ce trajet dans sa dragée blanche. D’autant plus qu’elle la conduit avec beaucoup de désinvolture à en croire les recommandations répétées de Mrs Bliss. Puis je me suis dit qu’en ma présence, elle serait bien obligée de prendre un visage plus humain. Puis je me suis dit que dans une voiture, si c’est elle qui conduit, mon pouvoir modérateur serait fragile. Puis je me suis empressé de préparer le panier qui contient un thermos de thé dans lequel j’ai ajouté une boîte de biscuits au gingembre, ceux dont le sésame craque entre les dents, et un rafraichissement.

Frizzy a insisté pour emporter des chaussures de montagne. J’ai dû rembourrer une paire échouée dans le hangar pour la rendre praticable. Elle a aussi rangé dans sa valise une robe longue de charmeuse bleue parcourue d’iris bruns comme on en trouve sur les paons et papillons. Drapée de plusieurs pans de mousseline, la robe fragile a été enveloppée dans une housse de satin avant de rejoindre sa valise. « Pensez-vous que ce soit nécessaire de la prendre ? a demandé Tante Lucy ― Je pourrais en avoir besoin ! ― Ma chère Frizzy, cette robe n’est pas appropriée pour un périple en Ecosse, a protesté Mrs Bliss, n’est-elle pas plus adaptée pour une soirée vénitienne ?  ― On ne sait jamais ma chère, une invitation est si vite arrivée ! » Cette fille de banquier reste pour moi une énigme, et Mr Bliss a également eu beaucoup de mal à l’accepter comme souvent avec cette catégorie de personnes qu’il nomme les parvenus, cette bourgeoisie londonienne qu’il n’affectionne pas particulièrement. Ces temps-ci, depuis qu’ils le tirent d’embarras quand il a un problème financier dans l’aciérie, il semble que son avis soit cependant plus mesuré. Toujours est-il que Frizzy a considéré que même avec les cheveux d’une fureur rougeoyante, elle devait toujours être prête à se rendre à une soirée.

J’ai rassemblé deux costumes dans une valise neuve que Lucy m’a prêtée. La petite Sophie m’a entendu me plaindre de leur matière inadaptée à une assise prolongée et a dit qu’elle tenait une solution. Elle a disparu comme un vent côtier puis est réapparue dans la salle commune essoufflée avec une veste de velours verte pleine de brindilles que Betty a secouée et brossée. Cette dernière m’a invité à l’essayer, j’ai refusé : il était hors de question que je porte la veste « vert fougère » sur laquelle Virginia avait été vue allongée dans la cabane. Sophie a pouffé de rire. Et comme Betty a demandé d’où venait cette veste, j’ai bien dû accepter de l’essayer. Je dois avouer qu’elle m’allait parfaitement bien une fois les manches retroussées de deux pouces. La doublure de satin bleu était brillante, l’ensemble plutôt élégant. La veste et mon pantalon écossais offert par mon père lors de mon embauche ici ont fait l’affaire. Betty a dit que mon pantalon était trop démodé, mais comme la veste était diablement rutilante, j’ai trouvé que l’ensemble s’équilibrait.

Ainsi vêtu, j’ai glissé dans la voiture dragée avec Frizzy à mes côtés le long du chemin qui descend, maintenant parfaitement débarrassé de sa glaise. Celle-ci m’a tendu une paire de lunette assez curieuse et a insisté pour que je la porte pour ne pas finir avec les yeux gonflés. Elle a emprisonné sa mousse de cheveux dans un foulard bariolé, puis le regard protégé par des lunettes d’aviateur qui lui conféraient une allure de grande aventurière comme sur ces couvertures de magazines que Virginia garde près de son lit, elle a empoigné le volant en criant à tue-tête « Here we are my dear Virginia, don’t you dare discover anything that matters without me ! »

Une vie dans le Hopeshire (épisode 4)

Le lendemain matin, Mr Bliss lisait son journal, plongé dans son mutisme des mauvais jours. Tante Lucy nous a rapporté que Grace avait reçu un appel de son cher Phil depuis Londres. Elle m’a demandé ce que je pensais de Grace et de son malheureux mariage pendant que je servais un thé aux baies rouges. Invité à prendre une tasse, je me suis assis en face d’elle. Dans le fond, a poursuivi Lucy à cette heure où les vapeurs du Cloudy Bay remplissent l’air d’un délicieux parfum sauvage, dans le fond certainement a-t-il rejoint une de ses conquêtes : une actrice de théâtre, ou une de ces filles rencontrées au bord de la mer cet été. Peut-être même une jolie guide, une de ces Promettes de Brighton. Et sûrement, a-t-elle rajouté d’une voix perchée, Grace s’est-elle inquiétée que tout finirait par se savoir tandis qu’elle pleurait au-dessus du billet que ce genre d’homme sème : « Je pars pour affaires à Londres ! » Tante Lucy a répété d’un ton exagérément outrancier « Ma chère, je pars pour affaires à Londres ! » en jetant une main fébrile sur son front. Tout le monde s’est réjoui de cette représentation théâtrale sauf Frizzy qui adossée au manteau de la cheminée fixait le sol avec une mine renfrognée. Tante Lucy a enserré sa tasse de ses deux mains en me jetant un de ses battements de cils reconnaissant pour le service attentionné, ce qui je dois l’avouer m’a mis dans une humeur somptueuse pour le restant de la journée.

Le reste de la semaine, une frénésie incommensurable s’est emparée de Howards Hill. Un incessant courant d’air rabattait une porte, puis une porte puis une autre. Depuis que nous avons modernisé l’électricité le long des murs du grand salon, le gigantesque lustre tremble au bout de sa corde au moindre coup de vent, à se demander si le poids des bougies des ancêtres de la famille Bliss n’était pas nécessaire à son équilibre. Pendant tout ce temps, Frizzy est restée enfermée dans sa chambre. Elle faisait de rares apparitions, semblait dans l’attente d’une nouvelle. Son comportement nous a tous surpris, et nous nous attendions à la voir d’un instant à l’autre jeter ses affaires dans sa voiture et retourner à Londres.

John et moi avions aménagé en atelier d’art une pièce attenante au hangar, nouvelle lubie de Virginia. Elle avait pour référence un certain Jean Gabin, et disait vouloir « ne pas dissocier son visage de son corps » comme elle l’a vu faire à l’Institut Français à Londres. Retournée de fond en comble, la pièce n’a pas donné le moindre indice sur le départ précipité de Virginia qui y avait effectué chaque matin des pas de danse, vêtue d’un pantalon de zouave noir et chemisier à collerette montante. Sur la platine du gramophone, trônait toujours le même disque de Debussy. En tunique de brocart orientale, pieds nus, elle s’y était adonnée au dessin ces derniers jours. Lucy les a retournés et examinés un à un. Les deux nouveaux chevalets n’avaient nullement servi à sa petite sœur ; Virginia s’installait à même le sol et calait son carnet sur ses genoux repliés. Et tout ce que nous avons trouvé, c’est une pile de représentations de la fuite en Egypte, Joseph et son bâton, la mère et l’enfant sur un âne. Seul le regard énigmatique de l’enfant a retenu son attention : « Soit elle a encore la main incertaine, soit cet enfant nous somme de lui répondre, vous en pensez quoi, Mr Watson ? » J’ai rassuré Lucy : « Virginia a maintenant vingt ans, c’est une adulte responsable. » Mais Tante Lucy m’a rappelé son dernier éclat cet été, quand toute nue elle avait été aperçue en train de se baigner au crépuscule « Dans le lac ? – Non, en pleine mer ! » s’est-elle offusquée. Et nous avons marché ensemble jusqu’au bout de la terrasse, puis nous avons pris le chemin bordé de graminées qui mène au bord de la falaise. Depuis cette extrémité, cette idée m’est parue indéfendable. Nous nous sommes accordés sur le fait que le remous incessant de la mer sous nos pieds, là où la côte est si escarpée rendait toute baignade dangereuse. Et que le plus grave dans cette histoire, c’est qu’elle se soit rendue seule là où personne ne pouvait la secourir.

Rejointe par la raison, Lucy a acquiescé.

Ensuite, je me suis promené seul le long de la côte, le vent m’a tant refroidi le corps que j’ai regretté de ne pas avoir pris mon chandail de laine. J’ai repensé à toute cette frénésie que Virginia avait déployée avant son départ, aux achats de toutes sortes et poussées artistiques désordonnées dont nous n’avions pas vraiment pris la mesure. A cette vie où elle allait « mourir d’épuisement ». N’étais-je pas moi aussi imbibé de ce paysage d’une précision monotone après onze années de présence ici ? Mon grand âge, plus de quarante automnes, m’a renvoyé aux difficiles années de guerre. J’ai jeté un œil sur le sommet de l’église dont toujours, sous pluie, brume ou rafale, la pointe émerge du petit vallon derrière la maison. Ces jours-ci, Virginia parlait souvent de la poésie du geste. J’avoue ne jamais y avoir réfléchi auparavant. Elle parlait sans cesse du mouvement, mouvement des bras, du corps. Mais l’immobilité n’avait-elle pas elle aussi ses vertus ?

Oui, mes employeurs, Mr et Mrs Bliss, Miss Lucy Bliss, avaient toujours été très généreux envers moi. Certes, mes journées étaient chargées, et certes je n’avais pas la possibilité d’exercer quelque expression artistique comme Virginia. Mais enfin, lisser chaque aspérité dans cette demeure, était-ce si différent dans les faits ? Mes talents sont certainement perfectibles, mais mes tâches comme par exemple lorsque j’époussette et remonte l’horloge principale ou réordonne les rayons de la bibliothèque ; toutes ces actions répétées de jour en jour, ne sont-elles pas aussi utiles que les touches déposées par un peintre ? Oui j’ai envie de le croire, toutes ces actions me permettent certainement aussi de séparer les perspectives proches des perspectives lointaines.

Mrs Bliss et Virginia ne cessent de se quereller au sujet des perspectives, de ces couleurs que les peintres travaillent. D’après Mrs Bliss, certains peintres diluent les contours et d’après Virginia, ces même peintres les creusent ; elles n’ont jamais réussi à s’accorder sur le sujet. Tout ça est bien abstrait à mes yeux. Virginia a accroché sur son lit un poster de Monet représentant un saule pleureur avec un dégradé de mauves qui tire sur le jaune, d’une mélancolie certaine tant les couleurs plongent dans une eau d’un pourpre sombre. Je le trouve étonnant mais pas net. Un peu difficile à comprendre. Mais étonnant certainement. Cela étant dit, le pourpre des iris plantés par John le long de la rocaille du plan d’eau retient davantage mon attention. Et de toute façon, moi je préfère les tables, les chaises, les tasses de porcelaines et leur vie réelle. Oui, ce que je préfère moi c’est la vie réelle. Et je fais tout ce que je peux pour rendre notre vie ici consistante et réelle. Oui certainement. Chacune de mes tâches parfait cette vision, permet au regard de se poser sur un détail qui mérite toute notre attention. Je ressens cette nécessité impérieuse quand je refais un dernier tour dans le salon avant l’arrivée des invités avec ma pelle pour ramasser là une fleur échouée, ici un éclat de charbon, plus loin un châle égaré. Ce sont des actions que j’accomplies avec la plus sereine minutie. Et ma balayette, avant l’arrivée des invités, croyez-le ou non, me remplit d’une immense satisfaction. Absolument. Probablement est-ce une façon de maintenir à distance les grands drames de ce monde, les querelles, guerres. Notre guerre qu’on ne peut oublier tant les ruines hantent encore nos villes et campagnes.

Il se dit de concert que dans toute l’Angleterre, dans les champs survivent encore des fouillis de tôles ondulées. Que les bourgeons éclosent sur des fosses verdoyantes cernées de détritus. Que des bâtiments éventrés à Londres n’ont pas encore retrouvés leur faste d’antan.

Tous ces gens qui ont essayés de s’abriter chez eux et ont perdu la vie.

Tous ces gens qui se sont enfermés, se sont confinés entre des murs épais et ont perdu la vie.

Sombre époque.

Et ceux qui ont perdu la raison sous les tirs, bombes et éclats d’obus. Sombre époque.

Soulever les lourds rideaux de velours pour les bomber d’un air souverain, n’est-ce pas là prôner un comportement altier ? Nous sommes un pays de rois et de reines, ne l’oublions pas. Nous aimons multiplier les replis, lumière à l’ombre d’un pli. Eloignons les échos des drames innombrables qui échouent loin du Hopeshire. Diffractons d’un chatoiement d’étoffe tous les malheurs que de toute façon nous ne pouvons examiner un à un. Comment voulez-vous faire autrement pour absorber les dissonances d’un monde si désordonné ? Dites-le moi, comment faire, sinon ? Car nous vivons certes sur une île, loin des remous du monde, mais l’expérience a prouvé que cette étendue d’eau n’était pas suffisamment vaste pour nous protéger de la folie des autres. Pour nous protéger des excès des autres. Et si j’en crois le regard dont Mr Charles Bliss me fait grâce quand je jette dans l’âtre la dernière bûche avant qu’il ne s’endorme, mon travail ici est nécessaire. Et il n’est pas présomptueux de penser que je m’efforce d’administrer cette demeure de sorte que l’habitude comme une étoffe soyeuse soit un hymne au temps qui s’arrête.

Car, quoiqu’en disent les étrangers, nous savons accueillir nos drames et nos malheurs avec intelligence et dignité. Nous savons que le bonheur et le malheur sont séparés d’une fine membrane et nous nous efforçons de ne pas ruer sur cette membrane comme le ferait un latin avec une fourche qui embroche et une pelle qui ramasse les têtes qui roulent. Nous tentons simplement de traverser la membrane avec grâce. De vivre avec grâce.

Mourons avec grâce.

Tout en cheminant le long de la falaise, je me posais un tas de questions. Et c’est à partir de ce jour que j’ai décidé de consigner ma journée dans un petit carnet que je glisse sous mon oreiller avant de m’endormir.

J’ai observé le toit de la demeure des Bliss qui perçait le ciel blanc à ma droite ; le corps de la maison était comme enraciné dans la végétation qui moutonnait autour. Ce toit érigé avec une stabilité immuable malgré le fracas des vagues sous mes pieds avait quelque chose de céleste et de réellement ancré au sol. On y voyait les corps des ouvriers s’élever et disparaître, comme si des fourmis s’activaient pour fabriquer une tanière.

En retournant sur mes pas, j’ai croisé John, le jardinier, qui poussait sa brouette où une serpe enfoncée dans une montagne de lianes de lierre dépassait. Il s’est arrêté au bout de l’allée et a observé Mrs Bliss dont la nuque penchée sur un rosier lui donnait soudain un air abandonné que je ne lui connaissais pas. Et j’ai songé à son feu qu’elle entretenait elle-même, à cette nuque penchée sur l’âtre. A ce départ précipité, qui décidemment faisait naître de bien curieuses pensées dans mon esprit.

Le lendemain, Mr Bliss m’a annoncé que je devais retrouver Virginia. Qu’il avait pensé lui envoyer le révérend mais celui-ci avait formellement refusé après les dernier propos aberrants que Virginia avait tenus dans son dos. J’ai essayé de le raisonner car non seulement il n’y a plus de régisseur, mais un valet nous a quittés pour travailler dans un vulgaire pub ; et la bonne tenue de Howards Hill m’importe plus que tout, surtout depuis que nous ne sommes plus que cinq à assurer sa gestion. Mais Mr Bliss a répliqué que Howards Hill ne ressemblait plus à rien. Il m’a demandé de jeter le disque de Debussy de Virginia qu’il ne voulait plus entendre, et de préparer mes affaires pour prendre la route vers le grand Nord.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 3)

Revenons à Tante Lucy et à son sens de la raison. Ainsi va-t-elle, passant d’une pièce à l’autre, avec sa mince silhouette courbée et une coquetterie qui semble affligée.  La voici à nouveau dans son antre de velours. Toujours étonné, je le suis, de ses rituels et de l’attention qu’elle porte à ce boudoir alors que tout le monde est convaincu qu’elle restera vieille fille. Je l’ai débarrassée d’un vase chinois trop volumineux et elle m’a remercié d’une voix vibrante, m’a rappelé que j’étais un majordome en or ; j’étais très embarrassé. Et quand je suis embarrassé je darde ma langue sur un coin de ma bouche – un tic dont j’ai du mal à me défaire. La cloche de verre nouvellement acquise a abrité son nouveau papillon de la Barbade, puis nous l’avons installé à la place du vase dans un angle à l’abri de la lumière directe comme il sied pour un papillon exotique. Son « Morpho menelaus d’un bleu outrageusement éclatant » lui a arraché un gémissement aigu, et j’étais de plus en plus gêné devant tant d’exaltation.

Depuis toujours, Tante Lucy voue un amour frisant la vénération à ses papillons épinglés. Et ainsi auprès d’eux, quand je l’observe de loin, ses gestes sont droits et réfléchis. D’une parfaite maîtrise. J’aime la voir aligner sur la table d’un geste horizontal ses épingles et en choisir d’un geste précis une quand elle étoffe sa collection de papillons. Un geste précis qui d’un coup anéantit ses hésitations. Il est certain qu’une dame a besoin d’avoir une collection de ce type pour ne pas voir les années flétrir ses pensées. Et puis, cela semble compatible avec l’organisation de toute femme qui ponctue sa vie sociale de nombreuses rencontres, s’intègre parfaitement dans les discussions qu’elle entretient sur la rudesse de l’hiver, les courses de chevaux, la végétation qui s’endort et se réveille à nouveau, les chatoyantes étoffes venues d’Inde, les broderies surannées ou le dernier tissu « Late tulips » Sanderson repéré lors d’une visite à Londres. Je pense que moi aussi plus tard, j’aurai une collection, mais je ne sais pas encore de quoi elle sera composée.

Puis, je me suis souvenu que je devais remonter l’horloge de l’entrée. Je me suis dirigé vers la remise, j’ai glissé mes mains dans des gants de feutre précieux que j’abrite dans une trousse rigide. Hissé sur mon escabeau, j’ai épousseté l’intérieur de la frise de bois qui orne son sommet. J’aime beaucoup cette frise d’entrelacs sculptés ; je me suis appliqué à glisser mon plumeau dans les recoins les moins visibles. Soudain, j’ai réalisé que je devais profiter de cet esprit logique que Tante Lucy avait adopté en enterrant définitivement son fiancé fasciste pour glisser que j’avais versé cinq shillings au livreur de cloches. Il avait réclamé cette rallonge à cause de la glaise qui tapisse la route en bas de la colline depuis cet hiver. J’ai alors expliqué à Miss Lucy que d’après moi, la fragilité de la cloche, l’état branlant des roues de sa charrette, la couleur boueuse de ses bottes ainsi que son habit maculé le justifiaient. Je devais tenir le cahier des dépenses et le commenter à chaque fin de mois, mais je jugeais utile d’informer mes employeurs de l’évolution des dépenses non prévues en glissant l’information de manière fortuite pour éviter de me retrouver à court d’arguments comme cela m’est arrivé quand j’étais encore débutant.

Mes employeurs ne prennent pas en compte l’évolution des mœurs qu’il est difficile de contenir même à la campagne. Surtout depuis la fin de la guerre : la main d’œuvre qualifiée est presque impossible à trouver aujourd’hui. Et ça, Tante Lucy, Mr et Mrs Bliss ont du mal à l’accepter. D’une certaine manière, le refus de ces changements intempestifs est utile pour garder une distance de vue entre nous et un monde devenu beaucoup trop abstrait. Mais une charrette engluée qui a du mal à avancer demande réparation financière – j’ai dû insister. Lucy a acquiescé et repris sa plume qu’elle avait levée en m’adressant un sourire patient pendant que j’exposais mon argumentaire. Pendant ce temps, M. Bliss également présent dans la bibliothèque a discrètement plié son journal et tendu l’oreille. Sans doute était-il aussi en train de s’interroger depuis que les ouvriers de l’aciérie familiale s’étaient mis en grève à nouveau cet hiver. Il ne semblait pas irrité, son regard était figé en direction de la devise de la famille Bliss, comme cherchant une vérité ou un éclaircissement. Et je me suis félicité d’avoir choisi ce moment fortuit où il était présent, où Lucy avait rejoint la raison, pour présenter cette dépense imprévue. Les ouvriers ont interrompu leurs travaux sur la toiture pour débarrasser le chemin. En fin d’après-midi, j’ai entendu les roues de la voiture de Frizzy dévaler la route. Elle est revenue du village avec sa banquette chargée de paquets : du papier à cigarette, pinceaux, couteau à peindre et carnets de croquis que Virginia lui a demandé d’acheter. Cette facilité avec laquelle la voiture-dragée de Frizzy a fait l’aller-retour au village en très peu de temps m’a déconcerté, et je me suis félicité d’avoir su argumenter en faveur des cinq shillings pour le livreur en charrette. Peu de temps après, les deux jeunes femmes discutaient avec fougue et amertume de leurs années « gâchées » au pensionnat, quand je les ai surprises en train de fumer dans la bibliothèque ; je me suis immédiatement retiré.

Quand je suis remonté dans ma chambre pour ma pause juste avant le service du dîner, j’ai trouvé mon complet noir généreusement offert par Mr Bliss accroché à la poignée de ma porte. Betty avait repris les manches et la veste maintenant tombait parfaitement bien, même si elle était un peu large au niveau des épaules. Elle a remplacé les boutons avec les initiales de Mr Bliss par de simples boutons en métal lisses. Je dois ici préciser que personne ne rentre chez moi, dans ma chambre ; je me charge personnellement de son entretien : je considère qu’un majordome ne doit compter sur personne. Et je me réjouis d’ajouter que je n’ai jamais eu à me plaindre de ce principe tant que je l’ai suivi. J’ai vidé mon broc en émail comme tous les soirs et l’ai rempli d’eau propre pour le lendemain, me suis changé avant le dîner, puis j’ai déposé le complet que je portais dans le panier du personnel.

Exactement trois jours après la découverte de Sophie dans la Bergerie, le 24 mars, Virginia nous a laissé un mot où elle nous informait qu’elle était partie en Ecosse le matin même. Son billet très court disait qu’elle avait perdu la foi et qu’elle allait mourir d’épuisement si elle ne partait pas immédiatement. Frizzy et moi nous sommes précipité à la gare à East Hills pour l’intercepter, mais le premier train avait déjà quitté la station depuis une bonne heure.

Je ne connais pas très bien Frizzy, mais l’ai toujours entendue dire qu’elle accompagnerait Virginia en Ecosse. Elle n’a pas compris ce soudain départ et s’est montrée très agacée par cette trahison. Phil a disparu de la circulation sans son épouse Grace le jour même, mais celle-ci ne s’est pas montrée préoccupée par ce départ. D’après Tante Lucy qui a trouvé ça suspect, elle a même fanfaronné au téléphone qu’elle irait rejoindre son mari à Londres.

Phil a des traits anguleux comme moi ; il est très grand de taille, n’est pas beau – mais sûrement ne suis-je pas qualifié pour émettre ce jugement. Doté d’un humour tranchant, son intelligence le rend certainement très séduisant aux yeux des femmes qu’il transperce du premier regard lancé depuis ses six pieds de hauteur, ce qui je l’avoue me déconcerte. Sa grande aisance en société est très probablement un atout depuis que son mariage a solidement résolu ses problèmes financiers. Certainement valait-il mieux qu’il n’ait plus de problèmes d’argent, car il aurait été un majordome épouvantable avec de tels traits de caractère. Je dois me retenir de ne pas rire tant cette idée est extravagante. Parfois l’envie de rire me prend à des moments totalement surprenants, cela me met très mal à l’aise. Car l’heure n’est pas au rire ou au badinage à Howards Hill.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 2)

L’hiver 55 a apporté son lot de décès. Le jour où le Dr Worthy a examiné Tante Lucy, nous avons appris qu’une épidémie de grippe avait emporté cinq personnes dans la contrée. Comme à chacune de ses visites, Dr Henry Worthy a déposé un flacon de Panadol, dispensé des conseils précieux, a insisté pour que l’on ne dépasse pas la dose prescrite. Tante Lucy lui a demandé si c’était déjà arrivé : « Oui, des personnes intelligentes qui tentent de se suicider et qui y arrivent. » Il a répondu avec un sourire navré en regardant à tour de rôle Mr Bliss et moi. Je ne sais pourquoi il ne s’adresse jamais aux femmes même quand elles le questionnent. Il a rajouté en rangeant ses affaires qu’il fallait « examiner chaque chose et ne pas s’arrêter à la surface des apparences. » Il avait un sourire satisfait, le visage revigoré : Dr Worthy est un homme très élégant, extrêmement riche, qui tire beaucoup de satisfactions de son travail ; je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu de mauvaise humeur. C’est un médecin extrêmement réputé qui examine ses patients sans les toucher, et dont Virginia, comme les jeunes gens en pleine santé, moque l’autorité. Mais Mrs Bliss l’admire énormément, et elle a lui a témoigné sa reconnaissance en l’accompagnant à la porte à mes côtés, puis l’a gratifié avec beaucoup de chaleur : « Quelle chance nous avons d’avoir un médecin si qualifié, si humain, si disponible ! » Car en effet, dès que nous lui réclamons une visite, il se précipite immédiatement au volant de sa grande voiture noire et franchit le pas de la porte en soulevant son haut-de-forme d’un geste cérémonieux.

A part « le pantagruélique » Phil qui se rendait d’après son épouse souvent pour affaires à Londres, la région vivait cloîtrée entre sa falaise bordée d’écume et ses plaines verglacées tant les routes étaient devenues impraticables.

Nous étions un 21 mars quand Frizzy est venue à nouveau passer quelques jours avec nous à Howards Hill. Je me souviens qu’une lumière jaune pâlissante traversait le vitrail en ogive de l’entrée et inondait le sol dallé de couleurs enjouées. Le toit de la demeure avait souffert à cause des givres répétés ; et une équipe d’ouvriers était installée dans le hangar désaffecté pour effectuer les réparations indispensables. Cela représentait une surcharge de travail pour moi, mais j’étais néanmoins heureux de savoir que l’air froid ne s’insinuerait plus dans le couloir qui mène aux chambres de services.

A un âge considéré comme avancé pour une célibataire, Lucy était en cure de jouvence ce matin-là dans son boudoir. Des boules de coton étaient étalées sur son visage ; et de ses deux doigts elle traçait de revigorants cercles sur chacune d’elles. Allongée sur son sofa, elle faisait jouer une pantoufle de lapin qu’elle tendait au miroir latéral de la coiffeuse, qui lui-même renvoyait le reflet au miroir opposé. Quand je me suis introduit dans son antre de velours pour déposer une infusion, je me suis retrouvé nez à nez avec le reflet de trois orteils cerclés de poils blancs. Sophie m’a emboîté le pas : « On dirait une de ces fouines qui se terrent autour de la Bergerie ! Je vais voir les poules, Nounou Aline est occupée ! »

L’expérience m’a appris que toute parole émise à l’intérieur du boudoir de Tante Lucy a de grandes chances de se convertir en une toute autre histoire une fois extraite de ses dorures. Et tandis que Tante Lucy qui s’efforçait de détendre son visage ressassait quelque mauvais souvenir, peut-être auprès de son fiancé italien fasciste arrêté et tué en 42, Sophie continuait de scruter d’un air amusé le pied fouineur. Et aussitôt sortie, plutôt que de faire voler les poules, elle s’est dirigée vers la petite cabane laissée à l’abandon pendant tout l’hiver. Et c’est à la Bergerie qu’elle a surpris le « pantagruélique » Phil avec sa nouvelle conquête, Virginia, tous les deux allongés sur un tapis de feuilles qu’ils avaient sûrement entassées de leurs propres mains. Le toit de la cabane formé de rondeaux de bois était maintenant moussu et quelques tiges de fleurs y avaient germé. Et Phil dont l’annulaire gauche irradiait des reflets d’or depuis plus de deux ans était allongé sur le côté, sa veste étendue sous la tête de Virginia. Sa main se promenait sur le visage de celle-ci quand Sophie s’est hissée sur la pointe des pieds devant l’unique ouverture. Comment se faisait-il qu’ils ne l’avaient pas entendu s’approcher ? Sophie n’a d’abord pas su quoi me répondre dans le corridor silencieux où elle venait de me rapporter sa trouvaille. Puis une étincelle a jailli de ses pupilles larges : tout simplement parce que John et sa flûte au loin avaient détourné l’attention des deux amoureux.  Aucun des craquements de branches sous les pieds de Sophie n’avait alerté leurs oreilles hypnotisées par la flûte enchanteresse. Alors que j’examinais la situation, elle a rajouté d’un œil impérieux : « Et puis, je me doutais qu’il se passait quelque chose entre eux ! » Elle m’a expliqué qu’elle avait reculé prudemment, puis était remontée en courant le long de la pente rocheuse qui mène à la maison. Je me souviens qu’elle a précisé que la veste de Phil était d’un « velours vert fougère ».  Ce détail a toute son importance, puisque personne n’est à l’abri d’une tache de lumière qui perce au détour d’un jardin anglais. Encore haletante, elle est venue à ma rencontre alors que je venais de quitter Tante Lucy à qui j’avais monté une décoction de shrubby everlasting pour apaiser son nez rougi par ses malheureux souvenirs.

Une fois les pas de Sophie éloignés, Lucy a émergé de son antre rose, a sifflé d’une voix rauque « Quelle importance ! Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Ce qui a confirmé que Tante Lucy pensait à son fiancé fasciste disparu en 42. Je me suis félicité de cette intuition acquise après tant d’années de service ici. Je ne questionne jamais mes employeurs bien sûr, même si je sais qu’une fois dans l’intimité de leur chambre, ils apprécient mon oreille attentive. Je suis un majordome qui s’efforce de mener une vie invisible. De ne pas me montrer intrusif tout en étant toujours là.  Et je suis toujours immensément comblé quand je vois une partie de leur fardeau rouler en toute autonomie jusqu’à moi.

J’ai entendu Sophie qui faisait vibrer le sol à l’étage, me suis demandé si elle n’avait pas inventé cette histoire dans la Bergerie ; et je suis resté un moment perplexe devant les premiers mouvements printaniers encadrés par une fenêtre dans le corridor. Et j’ai pensé à mon père vieillissant que je n’avais pas revu depuis longtemps, lui qui accueille sa broussaille de souvenirs en silence derrière sa moustache grise. Je me suis souvent demandé si je ne devais pas m’en faire pousser une, moi aussi. J’étais là, immobile, encore tout étonné d’avoir recueilli cette phrase pleine de bon sens : « Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Je dois préciser que Lucy n’est pas du tout une de ces personnes qui se résolvent à se soustraire du tumulte de la vie grâce à des raisonnements logiques, comme M. Bliss par exemple. Même s’ils ont tous les deux grandi sous l’œil vigilant de la vénérable Lady Katherine qui était une dame extrêmement réservée et très élégante : j’ai eu l’immense privilège de la servir quelques années juste avant sa disparition tragique. Et pas une fois, elle n’a fait preuve d’inconstance. Un glorieux souvenir qui ne cesse d’alimenter ma gratitude envers la famille Bliss.

Le jour de la malencontreuse découverte de Sophie dans la Bergerie, j’ai demandé à Mrs Bliss ce que l’on attendait de moi pour passer les commandes puisque cette fonction m’incombe depuis que notre régisseur nous a quittés. Il travaille désormais dans l’unique taverne de la contrée, l’Auberge des trois coins que je ne fréquente bien entendu sous aucun prétexte. Mrs Bliss était installée dans la bibliothèque avec Tante Lucy qui, une plume à la main, m’a demandé de commander des tranches de bifteck épaisses pour regénérer son sang. Mrs Bliss a rajouté qu’il fallait certainement discuter avec Betty et augmenter le stock de bacon, choux et avoine, un tonneau d’ale, pour alimenter les cinq ouvriers qui travaillent sur la toiture puis a replongé dans sa lecture.

Tante Lucy m’a ensuite invité à retourner avec elle dans son boudoir sous l’œil réprobateur de Mrs Bliss qui, je crois, ne trouve pas correct que j’entretienne de tels liens avec elle. Nous avons déballé et installé une cloche de verre pour abriter un nouveau papillon reçu de la Barbade, un cadeau d’un de ses anciens admirateurs Roger Flynn. Et j’ai pu constater à travers son regard et son ton ferme que le souvenir du fiancé fasciste avait été vaincu par la raison. Vaincre n’est pas un mot que j’utilise souvent cher lecteur, et j’essaierai dans la mesure du possible de ne pas trop utiliser de termes guerriers, comme il sied à notre époque au lendemain d’une guerre meurtrière. Je crois que les termes de cette catégorie sont en général utilisés pas les gens qui ne l’ont pas vraiment expérimentée, mais moi je suis très soucieux d’adapter mon langage à l’état du monde. Car quoiqu’en pensent les citadins, et les Londoniens en particulier, depuis le Hopeshire, j’ai le loisir de parfaire mon apprentissage dans tous les domaines qui garantissent une vie cohérente dans ce vaste monde qui constamment tente de nous changer. Et la précision dans le langage, sans emphase démesurée, importe bien évidemment beaucoup à un homme qui exerce ma profession. J’ai eu l’occasion de constater que Mr Bliss n’y était pas insensible au regard soudain triomphant dont il me gratifie lors de nos très rares discussions.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 1)

Elle est arrivée dans sa voiture décapotable brillante comme une dragée : « Ah bonjour Miss Fry ! » Elle a dit «  Je déteste qu’on m’appelle Miss Fry, appelez-moi Frizzy ! », m’a tendu les clefs de sa voiture ; sa cape bleue a escaladé le perron tel un tapis volant, puis la porte de Howards Hill s’est rabattue sur elle.

La dernière fois que nous l’avions vue, c’était il y a deux ans quand enveloppée d’une robe féline, la bouche écarlate, elle chuchotait au coin du feu avec mon employeur Mr Charles Bliss. Entourée de son armée de confidentes, Mrs Bliss jouait au bridge à l’autre extrémité du petit salon. La fidèle Tante Lucy s’était fait sermonner tant son jeu était hésitant ; elle avait alors raconté d’une voix étranglée comment elle avait épinglé son dernier papillon, un papillon de très large envergure qu’elle avait eu beaucoup de mal à capturer. Sûrement était-ce le dernier de la saison, avait-elle poursuivi alors que Mrs Bliss la sommait de cacher ses cartes. Puis traversée par une soudaine euphorie, Tante Lucy avait déclaré : « Savez-vous que même Phil va se marier ? » La bouche écarlate en face de mon maître avait grimacé comme le bec de l’autruche empaillée de Sir Thomas. Frizzy avait pris son sac, abrégé la soirée prétextant une affreuse migraine, et nous n’avons plus entendu parler d’elle pendant près de deux ans.

A peine est-elle réapparue en ce jour d’automne sec et ensoleillé que tout le grillage du poulailler s’est mis à trembler. Tante Lucy est redevenue la plus active organisatrice du traditionnel tea time, et sa collection de papillons a été reléguée au second plan. Je dois préciser que les liens qui m’unissent à Tante Lucy sont aussi solides qu’une bâtisse victorienne. Elle me répète que je suis un membre du personnel indispensable à la tenue et à la bonne marche de cette maison. De cette demeure qui m’a ouvert les portes il y a maintenant onze ans. Et cette reconnaissance, je dois l’avouer, me remplit de satisfaction. J’ajouterais que j’apprécie ces après-midi où elle s’entoure de femmes cultivées : j’apprends énormément de choses sur la culture du thé dans nos anciennes compagnies en Asie et en Inde et les grands bienfaits que nos compatriotes ont rendus à ces nations. Je n’ai bien sûr aucune connaissance dans le domaine du commerce international, même si de temps à autre je parcours le journal de Mr Bliss sans le déplier avant de le déposer sur son plateau. Mais je sais tendre l’oreille, et parfois j’ai même le privilège de confronter mes connaissances avec celles de Mr Harvey, le majordome de Sir Thomas qui parfois se joint à moi quand par bonheur il accompagne son employeur. 

Tante Lucy est universellement réputée pour son réseau solide de connaissances. Elle entretient non seulement d’excellentes relations avec le personnel de notre maison, mais aussi avec celui des maisons voisines dans un rayon de dizaines de miles. Ses relations sont tout aussi excellentes avec les commerçants et fermiers du Hopeshire que d’autres personnes du même rang traitent avec condescendance. Et l’annonce du mariage de Phil avait été un évènement sans doute suffisamment important pour qu’immédiatement après, chacun de nous soit interrogé. « John, avez-vous des nouvelles du pantagruélique Phil ? » John, le jardinier, lui avait répondu de son habituel sourire ombreux, puis il avait repris sa besogne : il creusait un trou pour planter un saule à côté du plan d’eau. Quand il avait à nouveau soulevé son képi après quelques coups de pioche,  la fille de Mr et Mrs Bliss, la petite Sophie qui nous avait rejoints, dardait ses yeux bleus de glace sur sa bêche. « Dites-moi Miss, comment se portent vos genoux depuis que vous avez dévalé le toit du hangar ? – Je peux leur donner à manger ? » A contre-cœur, John lui avait tendu les clefs, et les poules s’étaient mises naturellement à caqueter et à éparpiller des volées de plumes. Puis quand le saule avait été planté et maintenu par des tiges de bambou, Sophie était réapparue munie d’un de ces tuteurs. John le lui avait retiré avant qu’elle ne dévale la pente rocheuse pour rejoindre La Bergerie, la petite cabane en bois entre la maison et la route principale construite par Virginia il y a quelques années.

Virginia, la petite sœur de Mr Bliss, a depuis toujours des ambitions qui soulèvent des inquiétudes au sein de la demeure et au-delà : elle sera archéologue, clame-t-elle à qui veut l’entendre. Elle se moque de savoir si ce métier est un métier de femme. Et comme Virginia ne se satisfait jamais d’une idée incomplète, elle irait exercer son talent dans les terres millénaires écossaises. « Certainement pas en Egypte où je croiserai plus de compatriotes terreux que de trésors vivants ! »   Elle est persuadée que les monstres du Loch Ness et toute la brume qui les entoure ont été inventés pour éloigner les curieux des richesses écossaises. Une analyse qu’elle a maintes fois exposée, documents et cartes à l’appui dans la bibliothèque à l’heure du thé. Et elle sera la première à dévoiler au public ces trésors dont quelques éléments sont documentés par son ancêtre : celui qui trône sur la cheminée sous la devise de la famille Bliss « In arduis fidelis ». L’idée de ce périple en Ecosse a toujours fait frémir Tante Lucy qui malgré son intuition et sa faconde n’a jamais affiché sa désapprobation devant Virginia, considérant sans doute que chaque âge a son lot d’extravagances. Et que de toute façon, puisqu’elle est jolie, Virginia serait sans doute très vite mariée. Et ses idées folles aussi vite envolées. Comme le voile de mariée de Mrs Bliss qui s’était décroché et avait malencontreusement atterri sur la grille du petit cimetière attenant à l’église. Je me doute que ce rapprochement peut paraître suspect à vos yeux, mais Mrs Bliss est la dame la plus heureuse que je connaisse dans un rayon de plusieurs dizaines de miles.

De grande taille, Virginia a des pommettes creuses qui de loin donnent l’impression qu’elle est fardée. Ses tenues garçonnes soulèvent un regard courroucé quand elle traverse l’opaque fumée de cigarettes dans la bibliothèque. Le dimanche, vêtue d’une de ses robes de velours à collerette blanche pour se rendre à la messe, elle avance avec sa démarche soudain malaisée, sa tête enfoncée dans ses épaules résignées : son corps émerge de la procession pour qui regarde la famille descendre par le chemin de l’église. Souvent elle ferme la marche et se détache. Puis les autres membres comme pour s’assurer qu’elle avance dans la bonne direction l’entourent à nouveau ; et sûrement que si quelque vagabond lui empoignait le coude pour l’entraîner au loin, elle s’évaderait. Tandis que je les rejoins d’un pas alerte, après avoir répété à Betty les consignes habituelles pour le repas du dimanche, j’observe sa tête qui émerge au loin, et cette distraction m’enjoint invariablement à me questionner sur cette différence si étrange qu’il peut y avoir entre frères et sœurs, même si moi-même, je n’ai jamais eu ni frère ni sœur. Enfin si, un frère mort en couche, mais le sujet n’a jamais été abordé par ma mère du temps où je travaillais plus près de la maison familiale et lui rendais visite. Car enfin pour revenir à cette différence de calibre entre les grains d’un même moulin, Mr Bliss, Tante Lucy et Virginia la petite dernière, sont très différents. Totalement différents. Quoiqu’issus du même sang. Et Virginia est certainement la plus énigmatique aux yeux de tous, ce qui ne manque pas de m’alerter sur l’influence qu’elle exerce ou exercera plus tard sur sa nièce la petite Sophie depuis qu’elle s’est installée définitivement avec nous dans le Hopeshire.

Le jour où Frizzy est réapparue, nous étions en train de stocker la première réserve de bûches dans un coin de la salle commune. Je lui ai préparé la chambre d’amis qu’elle occupait habituellement, et j’ai pensé avec beaucoup de satisfaction que  l’hiver qui s’approchait allait s’écouler à la vitesse d’un feu crépitant.