Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule

 
Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 
 
Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice. 
 

Raymond Isidore et la maison Picassiette

Imaginez un ballet de verres brisés, de cruches sans anses, d’anse sans tasse, de petits malheurs éparpillés sous un grand soleil. Imaginez une ronde de débris s’assiettes et de verres qui n’annoncent rien de sinistre. Aucun cri, aucune colère ni voix brisée. Imaginez des débris de toute sorte qui sortent de toutes les poubelles alentour, s’ordonnent sous vos yeux, orchestrés par une main magique, et tout doucement, dans un glissement silencieux, sans aucun bruit fracassant, se métamorphosent en une explosion silencieuse, harmonieuse, éclatante de beauté.

Imaginez la colère du monde soudain rassemblée en un point magique comme si l’œil avait été enfermé dans un caléidoscope.

Imaginez une colère apaisée.

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68, mon père et les clous

Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille. 

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

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Musée Zadkine. « Le fauve ou le tigre »

 

 

Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.

Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait. Continuer la lecture de « Musée Zadkine. « Le fauve ou le tigre » »

Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, théâtre La Colline.

Eitan est un scientifique juif allemand. Il ne croit pas au hasard. Il compte les probabilités d’occurrence de chaque évènement, le nombre de fois où un livre est consulté, le nombre de livres qui restent sur la table. Et Le Livre, qu’il a vu, vu et revu sur une table, durant deux ans de présence à la bibliothèque.

Le livre prophétique.
Gigantesque mur couvert de milliers de livres, table en bois robuste, lampe en laiton, abat-jour vert-bibliothèque, une femme vêtue de rouge, très belle. Le visage fermé, Wahida planche sur sa thèse. Le livre prophétique est grand ouvert ; elle tourne les pages avec frénésie, se nourrit de la vie de Hassan El-Wazzan, capturé par des pirates siciliens et offert au pape Léon X, qui le convertit au christianisme. Les deux, Léon X et Léon l’Africain, diplomate marocain du XVIe siècle, se sont mutuellement respectés.
Eitan et Wahida tombent amoureux. La machine à fantasmes se met en marche.
Vite rattrapée par la machine à broyer. 

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« Vers la lumière » de Naomi Kawase

Les films sont souvent sources d’inspiration pour les écrivains. Celui-ci, une fois n’est pas coutume, est en relation directe avec le processus d’écriture puisqu’il traite de la difficulté à transmettre une scène par les mots. C’est une question que se pose évidemment tout écrivain : comment transmettre une scène avec la bonne distance ? Et la réponse ici est apportée par les seuls qui peuvent finalement y répondre avec objectivité : les malvoyants.

« Vers la lumière » de Naomi Kawase parle du travail minutieux et patient qu’il faut déployer pour choisir les mots, de la difficulté à nommer et susciter des émotions, à dévoiler une forme de visible tout en ne la figeant pas dans une interprétation unique. On comprend que l’exercice est difficile quand on assiste à la confrontation entre une audio-descriptrice de films, Misako, et des malvoyants qui critiquent son travail pour l’aider à faire évoluer son texte. Les malvoyants ont, comme on peut l’imaginer, une imagination féconde, une capacité à ressentir des émotions avec peu de mots. Continuer la lecture de « « Vers la lumière » de Naomi Kawase »