Lumière

De pierre polie, l’escalier
hisse nos ombres, assemble
nos corps vers le vestibule
clos. Coulisse
la porte silencieuse
d’où le Miracle d’Or
inverse la nuit
noire.

Les gardiens glissent sur les parois
escortés par une armée de lucioles,
me disent que depuis toujours, se joignent
aux hommes les étoiles.

Les trésors d’ivresse,
coupe de vin de Jahangir
et ses versets mystiques de jade
néphrite, calligraphie arabe,
cristaux minuscules de pierre dure,
poussière d’or jetée depuis les lumières
persanes et ces figures aux yeux impérieux
de la taille d’un doigt dont les iris irradient
toutes les ombres devenues UNE.

La sculpture blanche sortie
de la main d’un artiste, à
4500 ans d’ici, disent-ils, si loin ?
Mains sur les seins, corps animé de la
taille d’une paume, courbure épurée blanche
immaculée, Modigliani en 2500 avant J.-C. ?
Le jade fécond, une renaissance précisent-ils,
et l’obsidienne des yeux
scrutant les étoiles millénaires comme les gardiens,

ressurgissent
« Les sources d’émerveillement de nos ancêtres préhistoriques »
de L’enfance de Parker
me dit que depuis
toujours, toujours le geste
protège ce qui s’offre à
la paume, et la paume rassasiée descend
le long de la corde de velours du
lustre, rejoint le monde d’en bas
et le ciel quadrillé de cette

lumière,
gardienne de nos pas.

Poème écrit à la suite de la visite de la collection Al Thani de l’Hôtel de la Marine

https://www.instagram.com/p/Chwg1N_o0cy/

Interview menée par Justine Rocher (lectrice de Babelio) à l’occasion de la sortie de l’enfance de Parker

Question : Qu’est ce qui a initié l’écriture de ce livre, comment l’idée t’est-elle venue ?

Rita des Roziers : Pour être honnête, je voulais écrire quelque chose de léger, de fantaisiste et de réconfortant. Et finalement l’histoire de l’enfance de Parker s’est révélée plus profonde qu’elle n’en a l’air. A la surface, ce livre accueille le lecteur dans une atmosphère chaude, à l’intérieur d’une bibliothèque vivante desservie par l’élégant couloir d’une grande demeure anglaise. Derrière les rideaux de velours, des rôtis luisants se dressent sur une nappe provençale. Et à l’extérieur, dans le jardin, des fougères entre les arbres accrochent la lumière, dissimulent une veste coupable et un amour contrarié.

Mais quand on écarte les feuilles de fougères, que l’on soulève la nappe ou enfile la veste coupable, il se passe des choses. 

Question : Est-ce que tu peux me décrire ton livre en quelques mots ?

R dR : L’enfance de Parker est l’histoire d’une crise familiale. C’est un livre qui raconte la fugue d’une jeune archéologue Virginia qui abandonne la région prospère du Sud de la Grande Bretagne, amant, meilleure amie, frère et sœur, et part à la poursuite d’un vestige enfoui dans les landes du Nord.

Question : Comment as-tu structuré ton livre et pourquoi as-tu décidé que le narrateur serait le majordome ?

R dR : Cette fugue est en effet racontée par le majordome. Je voulais un narrateur extérieur aux préoccupations de Virginia. Il me semblait qu’il était préférable d’excentrer le point de vue, même si c’est Virginia et Frizzy qui me sont apparues le plus clairement quand j’ai démarré cet ouvrage. Et je voulais surtout un personnage loin des idéaux de la bouillonnante Virginia. Un moi social opposé. Je n’étais pas forcément consciente à ce moment-là de tous ces choix, mais je pense que j’avais besoin de m’inscrire contre la domination du « Je », ce moi de l’auteur qui offre rarement un livre de portée universelle, et qui épuise notre capacité d’imagination, organe primordial. L’imagination est un organe et non une idée abstraite. Je pense qu’elle se travaille, qu’elle contribue à installer l’auteur au centre d’un processus qui entraîne son cerveau à acquérir une certaine élasticité, lui permet de transgresser les normes, de bousculer les interprétations automatiques que les récits normatifs répètent sans cesse. C’est un organe qui permet de modifier notre perception de l’expérience et donc notre regard sur le monde.

Question : D’où la citation d’Olga Tokarczuk en exergue ?

R dR : Tout à fait. « Nous observons, mesdames et messieurs que le « moi » humain s’hypertrophie, devient de plus en plus distinct et présent. Par le passé, le « moi » était discret, avait tendance à s’éclipser, à rester soumis au collectif. […] » Le moi soumis au collectif, donc. Je crois en la nécessité de transformer notre littérature pour qu’elle renoue avec notre existence réelle, qu’elle fasse entendre le battement de nos pas affolées par tous les fléaux du monde actuel, rongé par l’individualisme, l’appât du gain, l’argent-roi. Il ne suffit pas de désigner ces fléaux et de lire des essais pertinents sur le sujet pour les combattre. Il faut aussi transformer notre manière d’agir.

Nous sommes normalement libres de nos actes dans nos contrées occidentales, mais la « liberté » a un drôle de sens aujourd’hui. D’ailleurs on constatera que même quand les gens sont libres de voter, ils ne votent pas. La liberté est une vague notion galvaudée. Et on a complètement oublié qu’elle n’est pas seulement jouissance individuelle, mais une notion soumise au collectif. Il faut s’imaginer le monde aujourd’hui comme une énorme toile avec une foule de pions qui s’entrechoquent et réclament un espace de liberté. Les réseaux sociaux nous le démontrent tous les jours. De plus, la liberté de chacun est corrélée à sa propre indépendance financière, or notre société n’a jamais été aussi inégalitaire. Ce qui crée le climat réseau-sociétal que l’on connaît. Pour être libre de nos propres mouvements et se mouvoir sans cogner l’autre, il faut aussi que cet autre ait un espace où vivre, une voix qui vive, une pensée qui puisse se déployer, se heurter à celle d’autrui, s’y confronter.

Question : Pourquoi as-tu situé ton récit dans la région du Hopeshire en 56 ?

R dR : Nous avons vécu une période terrible. Souvenons-nous de l’hécatombe au début de la pandémie. Et nous entrons dans une période de guerre sociale et climatique. Les armes ne sont plus les mêmes. Les victimes, les morts sont plus difficiles à voir. Ils occupent un espace de moins en moins facile à délimiter. Ce ne sont pas des corps étendus criblés de balles. Et j’ai naturellement repris les thèmes qui me préoccupent aujourd’hui : la parole partagée, la distance sociale, l’incompréhension. L’intimité selon le milieu social, le mode de vie. La catharsis par l’expression artistique. Et aussi le rituel, le geste quotidien. Le geste de la main.

Le temps et l’espace définissent un socle, l’histoire se situe en 56 mais en réalité, les thèmes traités dans « L’enfance de Parker » sont universels.

Question : A quoi correspond le plumeau magique auquel tu fais référence en quatrième de couverture ? Y a-t-il un symbole derrière ?

R dR : Oui, le monde du plumeau magique est un monde où l’on interroge nos peurs, peur de la mort, peur de basculer dans un monde nouveau, peur de ne pas se sentir utile, peur d’être jugé, de ne pas être aimé. C’est un instrument simple d’utilisation pour un homme muni d’une main qui en quelque sorte réfléchit et sonde les profondeurs de son âme.

Question : Tu te situes en quatrième de couverture dans le droite ligne du modernisme. Peux-tu développer ? Te sens-tu rattachée à ce courant littéraire ?

R dR : Non, je ne me sens rattachée à aucun courant. Ce qui me constitue est propre à mon histoire, à l’époque dans laquelle je vis, à mes crises personnelles, ma curiosité, à mon appétit de lecture. Ensuite, l’écriture telle que je l’aime et la défend, c’est celle qui rend au lecteur son pouvoir de lecteur, d’interprète. Ce pouvoir lui est régulièrement confisqué par un marketing toujours plus bruyant. Le trajet que l’on construit depuis son propre foyer imaginaire pour rencontrer et interpréter la parole de l’autre est un pèlerinage. C’est comme cela que se construit une littérature que l’on espère universelle, un texte qui agit sur notre perception. Quand j’écris un livre, j’en ressors transformée. Je souhaite qu’il en soit ainsi pour le lecteur.

Si je devais situer mon écriture – actuellement, parce qu’évidemment cela pourrait changer dans l’avenir –, j’écris comme une portraitiste. Je m’attache à donner vie à mes personnages tels qu’ils s’offrent à moi sur le plan diégétique, en scrutant leurs gestes, en sondant leur intimité à travers leurs agissements. Cela provient probablement de mon éducation orientale.

Et pour revenir au modernisme ou aux modernismes, j’y fais référence surtout pour insister sur l’intimité que je sonde, avec le souci d’établir un lien avec l’autre. Avec les autres cultures. Le modernisme a touché tous les arts au début du siècle dernier et a modifié notre rapport au réel. C’est un courant qui s’est développé avec toutes les répercussions que l’on connaît à un moment de crise dans notre société. Et nous sommes à un moment de crise profonde où je pense que les récits nombrilistes n’ont plus de place. Où notre mode de vie guidé par les lois du marketing a engendré une société fortement individualisée, avec une dictature de l’évènementiel dans le monde des livres affolante qui ne peut plus alimenter nos becs affamés de sens, avides d’établir une nouvelle façon d’être au monde, avides d’agir sur le cours de nos pas.

Question : Quel conseil donnerais-tu à tout écrivain débutant ?

R dR : Il faut sceller un pacte avec le Dieu du sommeil. Il faut croire en son pouvoir, lui offrir son corps endolori, s’absoudre de tout. Et il faut écouter son corps qui reçoit le bruit du monde.

Question : Et un conseil plus pratique ?

R dR : Beaucoup lire. Et surtout bien lire. Je crois en la transformation du corps, en la capacité du corps-esprit bien nourri de produire un texte nourrissant – se transformer tout en restant soi. Chacun doit trouver sa voie. Je suis une lectrice qui aime beaucoup relire. Et chaque relecture m’apporte un angle de vue différent. J’essaie également d’écrire des textes avec plusieurs clefs de lecture, les réécris encore et encore. Plusieurs dizaines de fois. Je n’aime pas le jetable. Je lis essentiellement de la littérature traduite, anglaise et russe. Un peu de littérature française. Si je devais décrire une particularité qui m’est propre : j’écris toujours la première et la dernière phrase dans un même élan. Même si je ne sais pas où je vais, quel chemin je vais emprunter. Je n’atterris pas forcément sur cette phrase à la fin, mais elle se retrouve en dernière page. Et puis je fais confiance à la première page qui, si elle est conduite sans effet de manche pour « accrocher » le lecteur, enracine un texte qui se déploie avec une croissance organique, biologique et sans engrais.   

Question : Tu es présente depuis longtemps sur Twitter. Que t’apporte cette présence et penses-tu que ce média apporte quelque chose à la littérature.

R dR : Oui, je le pense. Evidemment, Twitter me permet d’établir des liens avec mes lecteurs. Mais je n’ai pas que des retours de lectures sur mes textes et je ne propose pas que des angles de lecture sur d’autres textes : j’ai aussi des lecteurs-contributeurs réguliers qui sont devenus des amis et m’aident quand je cherche des références, m’intéresse à un sujet particulier. J’informe mon réseau de mes lectures en cours, des perles que je déniche, de mes sujets de recherche. Je pioche des idées de lecture. Depuis mon site personnel où poésie, critiques et chroniques se répondent et s’interrogent, je poste des liens. Ces contributions d’apparence disjointes, en réalité se nourrissent mutuellement. Par exemple dans « Le petit lion » où j’invoque Mandelstam et écris-voyage entre trois pôles. Ou encore dans « Soleil levé » où je dénonce les travers du monde des livres.

Je parle également souvent de peinture. La peinture catalyse ma créativité et me permet de traverser cette frontière étonnante entre représentation désirante et production artistique. Par exemple dans ce texte où je parcours les allées du jardin de Monet, me fait balloter entre les vagues de Woolf tout en m’interrogeant sur mon rapport à l’écriture. Il en ressort que la composition de mes personnages est centrale et je le vois bien dans mes textes.

Question : Deux mots sur la littérature contemporaine, son avenir ?

R dR : Quel est le défi de la littérature contemporaine ? Je pense que le défi pour chacun est de rapprocher, de créer des liens entre ce qui n’a pas de lien, ceux qui n’ont pas de liens. Les réseaux ont pris une telle importance dans notre vie, qu’ils nous ont bien malgré nous formatés dans ce sens. La littérature contemporaine doit trouver un moyen de traduire notre monde actuel avec une grille de lecture pleine de singularités saillantes.

Interview menée par Justine Rocher @LaccrochePlume.

Le Grand Chemin (Saint-Remy)

Nous l’arpentons depuis toujours, le Grand Chemin. A droite, la barrière de nos dessins d’enfant ; d’un bout à l’autre, attaches fragiles : roseau penché soutenu par deux bâtons hésitants ; et tout le long les iris mauves dressés, fermes sur leurs pieds, dix, vingt, trente iris serrés les uns contre les autres, notre jambe se soulève, l’autre pied la rejoint ; après la barrière, nulle maison, mais un aplat où l’on trouve toujours du bois sec pour attiser le feu, les chênes et leur tronc tortueux surpris par la pente subite tendent la tête vers le vide et la relèvent frappés par une réverbération incandescente : quelques pas et la terre se fend, les arbres descendent rejoindre les pieds de vignes roussis en rangs ordonnés enflammés par le couchant, filant jusqu’à l’horizon tendu sur un fil laineux, quelques maisons éparses à droite percent les verts variés, et à gauche les Alpilles, noyau rocheux où descend la boule de feu – la chaîne rocheuse prend le soleil dans son lit pour la nuit.

A gauche du Grand Chemin, les maisons gracieuses d’un silence absolu où la vie existe mais jamais ne se montre, les oliviers en pare-vent,  et les iris aussi, puisqu’en avril, les clairs bulbes mauves ajourés de lumière habillent les sentiers de leur jupons assemblés, le bord des murets, les pieds de grilles – ouvertes, rares sont les grilles fermées, nul mur élevé – ; puis le Grand Chemin s’enfonce, la grille du paradis où nous nous arrêterons plus tard ; et  plus loin, côté soleil couchant, perce entre un toit et un muret, le faisceau divin venant de partout, en haut, en bas où la vigne flamboie comme saisie par un peintre foudroyé, chant irréel puisque les oiseaux savent où finit l’autre monde ; mais laissons cette impression nourrir le chemin du retour, intensité phosphorescente qui à chaque fois éclate brutalement et renvoie le corps dans sa coque infinie.

Quelques mètres plus loin, en surplomb, un champ d’oliviers ; et à hauteur de nez les coquelicots, boutons d’or, valérianes, cistes, mauve sauvage, thym que parent de minuscules pétales : une brise peinte par Signac ;  papillons et parfum piquant coupé de soudaines étreintes sucrées ; les oliviers soulevés par le soleil à son zénith disparaissent – avalés, un halo cendré aspiré, une plaine vide recommencée – ; nous sommes en 2022 ou en 3022 ou en 1022 ; que sont des centaines d’années pour ces branches tortueuses, qu’est-ce à compter, que reste-t-il au zénith ? un paradis perpétué. Quelle sève et sang coulent depuis toujours sur les milliards de graines ici élevées ? qu’est-ce un champ aux tant de couleurs, tant de senteurs, tant de splendeurs ?

Une vision, la distance spectrale enflammée, l’unique histoire à l’homme proposée.  

Après le croisement, c’est la forêt dense, dans ce Grand Chemin qui sépare d’un côté le pin à la cime cendrée et de l’autre le chêne aux feuilles parfaitement découpées ; lever le nez vers le ciel pour voir l’étrange rencontre amoureuse entre ces deux êtres que tout sépare, l’un ébouriffé, comme scandalisé par une vie sèche, et l’autre gras et dense d’un vert repu d’eau et d’ombre fraîche. Puis à gauche, la petite boite postale seule sur un perchoir qui rappelle encore les dessins d’enfant, les lettres envoyées à l’esprit dépositaire des petits sentiers sous petits pas précipités. Et enfin plus loin le Grand Chemin monte vers la surface rocheuse de gris et d’escarpes où une fois arrivés, une fois le reste, tout le reste confié au chemin arpenté, l’on s’enfonce dans l’ombre fraiche, entend enfin ses propres pas, l’un posé devant l’autre ; et l’on redescend à nouveau vers le puit de lumière, de cette allure aux gestes réguliers qui signe la fin du chemin. « Il y a quelqu’un ? » La grille du paradis à nouveau : on s’y arrête. « Il y a quelqu’un ? » Sa structure fine, haute, d’un arrondi gracieux comme peut l’être une porte de paradis ; elle prolonge rien du tout à gauche, rien à droite, le chemin devant qui monte à nouveau ou redescend, l’infinie vigne derrière, et plus loin le ciel pour horizon.

Soleil levé

Dans certaines régions du monde, de petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. D’un bond léger, ils avalent une brebis, délogent un poil – blanc –, desserrent leurs dents.

Soleil levé à Millelangues, sons fins et aigrelets lacérés par quelques plaintes aiguës ; le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Ce premier dimanche du mois, ivre de vie – la chance d’avoir enjambé un carnage –, la brebis rousse, Rousseau de son vrai nom, en boule sur son lit de brindilles, savoure son jour nouveau.

Chaque soir, le rassemblement des félins sonne le début des hautes flambées saphir. Feu ravivé d’une giclée d’huile, main trempant une lance dans la coulée. La brebis Rousseau, cachée au fond d’un trou, boule rousse que l’on ne voit jamais sous le soleil, se dépêche d’étaler brindilles et plumes douces dans son abri. Elle s’attèle à sa nuit nouvelle, prépare sa vie chaque jour célébrée. On lui a dit que chaque être nait blanc, pur comme une boule de coton, mais de sa rousseur, elle a dû tirer substance pour célébrer chaque jour le soleil mortel.

Ailleurs dans le monde, en dehors des frontières de Millelangues, au milieu des hommes, on se rassemble. S’extasie du nombre croissant de guerres. Pourvu que les guerres ne cessent, toute cette agitation rend chaque cadavre encore plus savoureux. Le cours du blé explose, les riches cachent leur blé. Il y a un équilibre de pensées, poussée de dents comblées, la chair appelle la chair criblée – un chanteur solitaire sur son Mont Douleur falsifie la flore, pleure, oh malheur ! Un pacifiste traine encore son sac d’or ; les autres, donc l’essentiel, payent leur ration d’os. Un homme surgi du néant contredisant ce commerce équitable y aurait laissé plus d’un poil, jusqu’à deux jambes, tant la roue du temps prévu tourne avec une justesse inusable. Tous les soirs, en haut  d’une terrasse débordant de géraniums, le cœur en extase, un poète que l’on dit occidental chante l’amour de la rose. Le rose de sa rose soutient son amour immodéré pour sa douleur qui n’émeut plus que lui, mais il continue, chante chante devant un amas de pétales arrachés au râteau d’un agriculteur. Il chante son amour pour son portefeuille. Il pleure des larmes de crocodile. Ses larmes tombent avec un bruit de petits pois.

Pendant ce temps, à Millelangues, tous les jours la brebis Rousseau se faufile entre deux monts dont l’ombre avale toutes les crevasses, tout abri en dehors duquel son corps pourrait trépasser. Elle saute d’obstacle en obstacle, elle a le rythme vertical dans le cou, elle entend le cliquetis des pinces, crocs et canines qui d’un coup de rage s’encastrent dans le vide, elle sent sous sa peau la marque des griffes crissant à la périphérie de son trou. Elle entend elle acquiesce : à chaque dent enfoncée, elle salut sa rousseur, blanche jamais elle ne l’a été, elle écoute, s’arme, rythme sa marche, sort la tête, saute, esquive encore huit dents – clac ! – copeaux de bois sur sa tête, et hop encore un obstacle qu’elle franchit. Arrivée chez son amie providentielle, elle s’allonge reprend ses forces. Ah que cette position de naïade est douce ! Mais vite vite, pas de temps à perdre avec ces idées d’un autre temps, que la lumière enchanteresse jette par habitude, par courtoisie, ou par mimétisme – tant de livres et de tweets écrits par habitude enchanteresse. L’heure rose : lugubre comme un œil vide. Demain elle gagnera une nouvelle vie, la brebis Rousseau, dans son trou roux, avec ses poils roux, son long cou d’une particulière frénésie, rapide comme une fouine, elle passera d’une ombre à un trou, d’un coup esquissé à une trappe brisée, puis rejoindra  en boule son lit de brindilles.

Sauver sa nouvelle vie.

Ah comme c’est bon de se lever riche d’une nouvelle vie, d’un jour volé, d’une nuit gagnée d’un sommeil de brebis !

Rien, mais rien absolument rien, aucune ombre sombre ne viendra l’avaler. Elle sait, sa rousseur l’a toujours sauvée. Le Professeur au chapeau pointu lui a dit, Turlututu, aidez-vous, et point tu ne tomberas sur un pic pointu.

Un jour une catastrophe s’abat sur les arbres et le monde entier s’arrache de ses abris, inonde les rues, les grains amassés s’éparpillent, pourris de sucs, tout sort de son lit, bouche les termitières, la terre se craquèle, car point d’eau, mais du soleil à n’en plus finir. C’est que de ce côté, là où les riches envoient les pauvres au graillon, la distance entre ciel et terre rétrécit, et le globe s’aplatit. Beaucoup de gens disent maintenant que plus rien ne les étonne : la terre devait être plate depuis toujours puisque les scientifiques la disaient sphérique.  Elle l’a toujours été, qui en a douté ? Les rétropédalages sont fréquents. La terre est plate, le soleil tue, les virus frondent, la vie est ronde. Chacun a envie de retrouver une vie meilleure, la parole recouvre le progrès, ou alors est-ce l’inverse. Les séparations de territoire deviennent le seul sujet. L’origine de l’homme : une histoire falsifiée. Le vie de milliards de gens se trouve coincée dans la réflexion de deux neurones espacés d’un centimètre cube de plis. Les médias envoient de petits messages moites pacifistes. Un Arabe bien intégré, une juive noire qui adore les blancs, le Goncourt a été remis à un inconnu, les éditeurs rassemblent deux-trois transhumains dans une éditions de luxe « Spéciale Rue ». Pendant ce temps de vrais gens meurent d’une vraie guerre. S’exilent, ne sont accueillis nulle part si aucun projecteur ne les accueille. Quelques vaillants écrivains ne se sentant nulle part chez eux, transfuges, exilés, dé-trans-sous-sur-figurés sont démunis devant ce cruel réel : le monde des lettrés se rassemble pour décerner le #PrixdelExil. L’héroïque lauréat du prix de l’exil défile sur les plateaux télé. Le prix de la blessure intime a été créé.

On invite des intellectuels blancs à la télé qui se saoulent d’une giclée de bravoure, mais l’audimat en Occident n’aime plus le blanc. Une fois invités, ils sont éjectés. Parfois un sérieux personnage remet les idées en place aux cols blancs, mais enfin ce type d’évènement se fait rare. Et de toute façon, la terre est plate quoiqu’il dise. La guerre éclate quoiqu’il fasse. Dans le passé bien des choses fausses sont passées pour vraies, il faut aujourd’hui renverser l’ordre.

Et la petit brebis Rousse, Rousseau de son vrai nom, que fait-elle ? La voilà bien démunie. Elle se sent responsable, peu courageuse. Se dit que de son trou elle ne peut se satisfaire. De deux choses l’une : soit elle devient gardienne d’un fort pour réfugiés sanguins, ceux qui ont pour habitude de rougir dès que la direction, les zélés, les braves soldats du monde dangereux des livres les attaquent. Soit elle indique où sont ses trous. Là où le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Dans ce monde où les petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. Petits félins, vous avez entendu les petits félins ? Partout de petits félins qui d’un bond léger, avalent une brebis, puis d’une épingle étincelante, pivot dansant entre deux pattes, délogent un poil.

Desserrent leurs dents.

Le petit lion

Voici venu le temps des plis intérieurs, du coquelicot frissonnant, et tout au fond un petit point doré d’où surgit écumant de vie un horizon de blé.

Le blanc du ciel fabrique une pluie de confettis. Et sous chacun de nos pieds, précisément là où l’on se tient, le chant des oiseaux rabattu par le froid éclate par petites phrases effrontées.  

L’hiver dans nos tanières et ses bûches crépitantes n’ont pas dit leur dernier mot ; le givre a fendu les commissures des fenêtres ; s’attardant sur les étendues d’herbes jaunies, il enlace des bulles de sons encore racornis.

Oubliée la chaleur du sable.

Oublié le crâne qui divague.

Oublié le corps

agile.

Un vêtement frôle le sol sur un pas de danse.

Sous un givre à peine luisant,  plusieurs graines cuisent leurs dernières substances : elles comptent leurs réserves – de la folie ordonnée, un peu d’illusion, beaucoup de croyances –, débrident un œil, concoctent une percée soudaine.

Un petit lion m’accompagne depuis que je l’ai sorti d’une brocante où il tournait en rond comme un vagabond. Contre toute attente, une fois relié à ma table de travail, il a gardé son étiquette, majestueux avec son prix qui ne l’estime pas au juste poids : deux petites billes humides qui fondent sous mon pouce, le col moelleux et le poil doux : on s’y logerait. Je l’ai installé sur une branche d’olivier trouvée à Saint-Rémy, noueuse, d’une patine centenaire, l’ai entouré de mousse, quelques fruits ramassés ; cette nature exubérante autour remplit la pièce d’un bruissement de savane, gueules affamées, roues crissant sur des cailloux saturés. Une terre aride et suintante. La longue tyrannie du voyage désiré file son ronronnement sans fin pendant que les doigts courent sur les deux billes de la taille d’un demi grain de riz.

Il y a un temps, c’était les minuscules coquillages emplis des vagues de l’autre continent que je roulais sous un pouce. La fabrique des souvenirs n’avait alors pas ce rugissement du lion affamé. Elle avait la voix d’une sirène attentive, raffolait du long rassemblement de la vague sans cesse roulant d’une rive à l’autre se logeant dans le lobe. Elle répandait ce son qui extirpe du Sens, avale d’un coup d’eau les interminables Songes, goûte à la certitude d’être.

Là.

Tout simplement.

Un de ces rares temps où la rumination se suspend au bruit du temps. Présence en lévitation sans rien pour distraire l’air qui soulève.

Puis le petit lion a fait son apparition, et la fabrique à souvenir a étoffé sa musique, a rajouté des coups de tambour. Elle s’est enfouie dans une brèche, fouillant au plus profond – Le temps se fend en dynasties et en siècles, Mandelstam – a hissé mes songes sur de nouvelles marches où jamais pieds n’avaient risqué s’enfoncer-glisser. A gonflé l’univers de féroces couleurs, comme devinant que les flèches maudites aiguisaient leurs pointes au pied de notre porte.

L’homme traqué court dans le royaume des mots – Un morceau de citron, c’est un billet pour la Sicile, Mandelstam.

Il est difficile de savoir aujourd’hui si la machine à souvenir a tracté cette histoire que je raconte ou si les évènements tractent la machine à songes. Pourquoi les faire coïncider ? Maintenir chacun à son plus haut, comme une injonction. Un art de vivre.

Une idée de ce que serait la littérature :

L’imagination,  

l’histoire.

Et ce que l’on vit.

Ce grand voyage entre les trois pôles, pour que chacun culmine à son plus haut      – Comme saute-ruisseau, ma conscience a deux ou trois petits mots : « Et voici que », « déjà », « soudain », Mandelstam.

Youkali, 2122.

Le couloir qui longe ma maison n’est pas délimité par deux murs ; de part et d’autre, s’élève une accolade d‘une consistance poudreuse.

Jadis ici coulait une rivière d’un bleu de mer que des rochers clarifiaient. La porteuse d’eau qui la longeait, une main sur une hanche, une tête sous la cruche, se déhanchait sans jamais s’arrêter, des poissons jaillissaient – arcs de cercles échappant à l’œil – et l’œil aimait les entendre s’échapper.

Aujourd’hui, le couloir à force d’oubli est d’une épaisseur indéfinie ; et pourtant, une figure agite la paroi, s’en détache en boursouflures de surface. Une figure humaine que nulle apparence ne pourrait suspendre. Juste une figure comme vous, moi, que tant d’autres visages pourraient incarner.  

Je me souviens, autrefois, la vue s’étendait selon l’inclinaison du soleil ; le miroitement de la lumière sur l’eau n’était pas fixé par une couleur, tant partout les ailes des libellules frétillantes de désirs chatoyaient, virevoltaient ; l’une d’elles s’élevait avec un froufroutement ravissant, une onde de plaisir parcourait notre corps, rebondissait contre les synapses, deux étincelles jaillissaient des yeux ; puis l’onde s’enfonçait jusque sous nos pieds où les orteils surpris s’agitaient ; on trempait les mains dans l’eau, les ressortait, et soudain les mains avait une appétence d’eau miséricordieuse, soulevaient une barque naufragée, éteignaient même les feux de forêt. Agiles, aimantes, elles couraient vers d’autres eaux aimantes.

Agiles.

Aujourd’hui, si l’embouchure du couloir s’est élargie, c’est parce que le couloir est plus court. Oui à force de le parcourir, force est de constater qu’il se rétrécit, mais que de le voir rétrécir n’est pas un malheur.

Si l’on remonte à quelques générations derrière, l’embouchure n’avait pas cette clarté soudaine reconnaissable entre toutes, cette clarté de couloir trop court.

Aujourd’hui, l’on sait, c’est acquis et prouvé, que même le couloir le plus épais, même celui dont la consistance échappe à l’œil du géomètre, à l’expérience de l’ethnologue, aucun, absolument aucun ne peut résister au travail de l’archéologue. Ces experts de l’intime emmagasinent depuis des siècles et des siècles d’existence la connaissance précieuse. Ils butinent au fond de la terre dans chaque alvéole telle une abeille fait son miel. Quelque idéalistes soient-ils, ne doutons pas qu’eux aussi manient un langage profane pour subvertir les esprits, tracent un trait d’une main ferme, séparent le précieux du périlleux – mais de quel côté se trouve le précieux, là tout est à prouver, je vous laisse seuls maîtres de ce trait.

Parfois je me dis que l’œil agile peut transmettre le couloir devenu tronçon de tube à la main gauche qui transmet l’autre bout de tuyau à la main droite ; et le convertit en un nœud de réglisse appétissant. Je vous invite à en faire l’expérience et en retour à m’envoyer les réglisses ainsi fabriquées.

Mais revenons à cette rivière où coulait une eau de mer et Antigone, sa porteuse d’eau, majestueuse – sa cruche couleur ruche – et les libellules qui dansaient sous ses yeux. La voici qui continue son chemin. Elle a à son bras, l’homme de stature aimante. Il s’est longtemps soustrait au regard de l’eau, préférant les forêts et fougères silencieuses. Mais à force de persévérance, les moineaux au ventre tendre, rebondis d’un chant sans cesse reconduit, lui ont rappelé que la couleur verte, noire ou dense, voire gris cendre à fleur de sol,  ou perchée sur un arbre d’un vert de bourgeon n’a pas la mémoire de l’eau qui court. Le pérégrin qu’il était a oublié de quelle eau vive son sang s’abreuve. Il habite là où s’ébrouent quelques brebis. Le matin, aussitôt extrait-il le lait  que hâtivement à la tâche il s’attelle, restaure les mailles de son écumoire au goût de paille. Lait en phase une, puis deux, séparer l’eau de la masse grasse. Il éponge le pourtour de sa bassine de fer dont les dépôts irisent le fromage ainsi épaissi. Nul doute que la bassine avec sa longue vie suivra la cambrure de la rivière ; de sa béance surgiront marmottes et flancs de poules graciles ; Puis roussiront les feuilles qui s’y déposeront, voguant ainsi, acheminant  la connaissance vers la main de l’homme.

Le faiseur de fromage de l’an 2122 se souvient que du mélange du mucus de l’homme et de la femme et de leur amour étincelant, le processus de fabrication du fromage a fait un bond dans l’humanité. Ces bactéries dont il a tiré ce met précieux – ce virus qui a tué tant d’hommes au siècle dernier. Il trempe son doigt dans la masse nouvelle, s’adresse à ses brebis qui offrent leur lait toujours, mais avec moins d’empressement : elles ont aussi leur mot à dire. Se soulevant ainsi à flanc de rocher, mais à plein corps comme dans ces villages corses, mais en dehors de la Corse – nulle enclave pour vivre heureux. Le pays sera Corse. Sans doute aura-t-il fallu avant enfermer quelques marchands de rêves, prêtres éditoriaux, deux-trois hommes de loi et leur aréopage. Libérer les ouvriers et soldats les servant.  Mais enfin, aucune eau ne se clarifie sans sang, et le sang n’est pas forcément couleur sang, il est aussi blanc du cerveaux des rusés et des aliénés. Alors supposons que nous avons atteint cet état de grâce, et oublions le blanc du sang répandu.

Et nous aussi, dit la brebis, on dine, on dort, on se prend le choux – blanc – on attelle nos questions à une existence appauvrie. Depuis que l’homme est devenu notre esclave, nous affrontons nos démons, nous ne savons dépenser nos heures, et puis vient le jour, et puis suivent les nuits, mais quand viendra le tout, cet instant unique qui suit le cliquetis des chaînes, des anneaux ouverts de la pince incisive, celle qui couple la chair à l’esprit, délivre le corps de ses tourments.

De cet instant unique, de sa jouissance criée s’élève le cliquetis des ciseaux.

Du jardinier cette fois-ci.

Revenons donc à nos rosiers.