Une vie dans le Hopeshire (épisode 3)

Revenons à Tante Lucy et à son sens de la raison. Ainsi va-t-elle, passant d’une pièce à l’autre, avec sa mince silhouette courbée et une coquetterie qui semble affligée.  La voici à nouveau dans son antre de velours. Toujours étonné, je le suis, de ses rituels et de l’attention qu’elle porte à ce boudoir alors que tout le monde est convaincu qu’elle restera vieille fille. Je l’ai débarrassée d’un vase chinois trop volumineux et elle m’a remercié d’une voix vibrante, m’a rappelé que j’étais un majordome en or ; j’étais très embarrassé. Et quand je suis embarrassé je darde ma langue sur un coin de ma bouche – un tic dont j’ai du mal à me défaire. La cloche de verre nouvellement acquise a abrité son nouveau papillon de la Barbade, puis nous l’avons installé à la place du vase dans un angle à l’abri de la lumière directe comme il sied pour un papillon exotique. Son « Morpho menelaus d’un bleu outrageusement éclatant » lui a arraché un gémissement aigu, et j’étais de plus en plus gêné devant tant d’exaltation.

Depuis toujours, Tante Lucy voue un amour frisant la vénération à ses papillons épinglés. Et ainsi auprès d’eux, quand je l’observe de loin, ses gestes sont droits et réfléchis. D’une parfaite maîtrise. J’aime la voir aligner sur la table d’un geste horizontal ses épingles et en choisir d’un geste précis une quand elle étoffe sa collection de papillons. Un geste précis qui d’un coup anéantit ses hésitations. Il est certain qu’une dame a besoin d’avoir une collection de ce type pour ne pas voir les années flétrir ses pensées. Et puis, cela semble compatible avec l’organisation de toute femme qui ponctue sa vie sociale de nombreuses rencontres, s’intègre parfaitement dans les discussions qu’elle entretient sur la rudesse de l’hiver, les courses de chevaux, la végétation qui s’endort et se réveille à nouveau, les chatoyantes étoffes venues d’Inde, les broderies surannées ou le dernier tissu « Late tulips » Sanderson repéré lors d’une visite à Londres. Je pense que moi aussi plus tard, j’aurai une collection, mais je ne sais pas encore de quoi elle sera composée.

Puis, je me suis souvenu que je devais remonter l’horloge de l’entrée. Je me suis dirigé vers la remise, j’ai glissé mes mains dans des gants de feutre précieux que j’abrite dans une trousse rigide. Hissé sur mon escabeau, j’ai épousseté l’intérieur de la frise de bois qui orne son sommet. J’aime beaucoup cette frise d’entrelacs sculptés ; je me suis appliqué à glisser mon plumeau dans les recoins les moins visibles. Soudain, j’ai réalisé que je devais profiter de cet esprit logique que Tante Lucy avait adopté en enterrant définitivement son fiancé fasciste pour glisser que j’avais versé cinq shillings au livreur de cloches. Il avait réclamé cette rallonge à cause de la glaise qui tapisse la route en bas de la colline depuis cet hiver. J’ai alors expliqué à Miss Lucy que d’après moi, la fragilité de la cloche, l’état branlant des roues de sa charrette, la couleur boueuse de ses bottes ainsi que son habit maculé le justifiaient. Je devais tenir le cahier des dépenses et le commenter à chaque fin de mois, mais je jugeais utile d’informer mes employeurs de l’évolution des dépenses non prévues en glissant l’information de manière fortuite pour éviter de me retrouver à court d’arguments comme cela m’est arrivé quand j’étais encore débutant.

Mes employeurs ne prennent pas en compte l’évolution des mœurs qu’il est difficile de contenir même à la campagne. Surtout depuis la fin de la guerre : la main d’œuvre qualifiée est presque impossible à trouver aujourd’hui. Et ça, Tante Lucy, Mr et Mrs Bliss ont du mal à l’accepter. D’une certaine manière, le refus de ces changements intempestifs est utile pour garder une distance de vue entre nous et un monde devenu beaucoup trop abstrait. Mais une charrette engluée qui a du mal à avancer demande réparation financière – j’ai dû insister. Lucy a acquiescé et repris sa plume qu’elle avait levée en m’adressant un sourire patient pendant que j’exposais mon argumentaire. Pendant ce temps, M. Bliss également présent dans la bibliothèque a discrètement plié son journal et tendu l’oreille. Sans doute était-il aussi en train de s’interroger depuis que les ouvriers de l’aciérie familiale s’étaient mis en grève à nouveau cet hiver. Il ne semblait pas irrité, son regard était figé en direction de la devise de la famille Bliss, comme cherchant une vérité ou un éclaircissement. Et je me suis félicité d’avoir choisi ce moment fortuit où il était présent, où Lucy avait rejoint la raison, pour présenter cette dépense imprévue. Les ouvriers ont interrompu leurs travaux sur la toiture pour débarrasser le chemin. En fin d’après-midi, j’ai entendu les roues de la voiture de Frizzy dévaler la route. Elle est revenue du village avec sa banquette chargée de paquets : du papier à cigarette, pinceaux, couteau à peindre et carnets de croquis que Virginia lui a demandé d’acheter. Cette facilité avec laquelle la voiture-dragée de Frizzy a fait l’aller-retour au village en très peu de temps m’a déconcerté, et je me suis félicité d’avoir su argumenter en faveur des cinq shillings pour le livreur en charrette. Peu de temps après, les deux jeunes femmes discutaient avec fougue et amertume de leurs années « gâchées » au pensionnat, quand je les ai surprises en train de fumer dans la bibliothèque ; je me suis immédiatement retiré.

Quand je suis remonté dans ma chambre pour ma pause juste avant le service du dîner, j’ai trouvé mon complet noir généreusement offert par Mr Bliss accroché à la poignée de ma porte. Betty avait repris les manches et la veste maintenant tombait parfaitement bien, même si elle était un peu large au niveau des épaules. Elle a remplacé les boutons avec les initiales de Mr Bliss par de simples boutons en métal lisses. Je dois ici préciser que personne ne rentre chez moi, dans ma chambre ; je me charge personnellement de son entretien : je considère qu’un majordome ne doit compter sur personne. Et je me réjouis d’ajouter que je n’ai jamais eu à me plaindre de ce principe tant que je l’ai suivi. J’ai vidé mon broc en émail comme tous les soirs et l’ai rempli d’eau propre pour le lendemain, me suis changé avant le dîner, puis j’ai déposé le complet que je portais dans le panier du personnel.

Exactement trois jours après la découverte de Sophie dans la Bergerie, le 24 mars, Virginia nous a laissé un mot où elle nous informait qu’elle était partie en Ecosse le matin même. Son billet très court disait qu’elle avait perdu la foi et qu’elle allait mourir d’épuisement si elle ne partait pas immédiatement. Frizzy et moi nous sommes précipité à la gare à East Hills pour l’intercepter, mais le premier train avait déjà quitté la station depuis une bonne heure.

Je ne connais pas très bien Frizzy, mais l’ai toujours entendue dire qu’elle accompagnerait Virginia en Ecosse. Elle n’a pas compris ce soudain départ et s’est montrée très agacée par cette trahison. Phil a disparu de la circulation sans son épouse Grace le jour même, mais celle-ci ne s’est pas montrée préoccupée par ce départ. D’après Tante Lucy qui a trouvé ça suspect, elle a même fanfaronné au téléphone qu’elle irait rejoindre son mari à Londres.

Phil a des traits anguleux comme moi ; il est très grand de taille, n’est pas beau – mais sûrement ne suis-je pas qualifié pour émettre ce jugement. Doté d’un humour tranchant, son intelligence le rend certainement très séduisant aux yeux des femmes qu’il transperce du premier regard lancé depuis ses six pieds de hauteur, ce qui je l’avoue me déconcerte. Sa grande aisance en société est très probablement un atout depuis que son mariage a solidement résolu ses problèmes financiers. Certainement valait-il mieux qu’il n’ait plus de problèmes d’argent, car il aurait été un majordome épouvantable avec de tels traits de caractère. Je dois me retenir de ne pas rire tant cette idée est extravagante. Parfois l’envie de rire me prend à des moments totalement surprenants, cela me met très mal à l’aise. Car l’heure n’est pas au rire ou au badinage à Howards Hill.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 2)

L’hiver 55 a apporté son lot de décès. Le jour où le Dr Worthy a examiné Tante Lucy, nous avons appris qu’une épidémie de grippe avait emporté cinq personnes dans la contrée. Comme à chacune de ses visites, Dr Henry Worthy a déposé un flacon de Panadol, dispensé des conseils précieux, a insisté pour que l’on ne dépasse pas la dose prescrite. Tante Lucy lui a demandé si c’était déjà arrivé : « Oui, des personnes intelligentes qui tentent de se suicider et qui y arrivent. » Il a répondu avec un sourire navré en regardant à tour de rôle Mr Bliss et moi. Je ne sais pourquoi il ne s’adresse jamais aux femmes même quand elles le questionnent. Il a rajouté en rangeant ses affaires qu’il fallait « examiner chaque chose et ne pas s’arrêter à la surface des apparences. » Il avait un sourire satisfait, le visage revigoré : Dr Worthy est un homme très élégant, extrêmement riche, qui tire beaucoup de satisfactions de son travail ; je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu de mauvaise humeur. C’est un médecin extrêmement réputé qui examine ses patients sans les toucher, et dont Virginia, comme les jeunes gens en pleine santé, moque l’autorité. Mais Mrs Bliss l’admire énormément, et elle a lui a témoigné sa reconnaissance en l’accompagnant à la porte à mes côtés, puis l’a gratifié avec beaucoup de chaleur : « Quelle chance nous avons d’avoir un médecin si qualifié, si humain, si disponible ! » Car en effet, dès que nous lui réclamons une visite, il se précipite immédiatement au volant de sa grande voiture noire et franchit le pas de la porte en soulevant son haut-de-forme d’un geste cérémonieux.

A part « le pantagruélique » Phil qui se rendait d’après son épouse souvent pour affaires à Londres, la région vivait cloîtrée entre sa falaise bordée d’écume et ses plaines verglacées tant les routes étaient devenues impraticables.

Nous étions un 21 mars quand Frizzy est venue à nouveau passer quelques jours avec nous à Howards Hill. Je me souviens qu’une lumière jaune pâlissante traversait le vitrail en ogive de l’entrée et inondait le sol dallé de couleurs enjouées. Le toit de la demeure avait souffert à cause des givres répétés ; et une équipe d’ouvriers était installée dans le hangar désaffecté pour effectuer les réparations indispensables. Cela représentait une surcharge de travail pour moi, mais j’étais néanmoins heureux de savoir que l’air froid ne s’insinuerait plus dans le couloir qui mène aux chambres de services.

A un âge considéré comme avancé pour une célibataire, Lucy était en cure de jouvence ce matin-là dans son boudoir. Des boules de coton étaient étalées sur son visage ; et de ses deux doigts elle traçait de revigorants cercles sur chacune d’elles. Allongée sur son sofa, elle faisait jouer une pantoufle de lapin qu’elle tendait au miroir latéral de la coiffeuse, qui lui-même renvoyait le reflet au miroir opposé. Quand je me suis introduit dans son antre de velours pour déposer une infusion, je me suis retrouvé nez à nez avec le reflet de trois orteils cerclés de poils blancs. Sophie m’a emboîté le pas : « On dirait une de ces fouines qui se terrent autour de la Bergerie ! Je vais voir les poules, Nounou Aline est occupée ! »

L’expérience m’a appris que toute parole émise à l’intérieur du boudoir de Tante Lucy a de grandes chances de se convertir en une toute autre histoire une fois extraite de ses dorures. Et tandis que Tante Lucy qui s’efforçait de détendre son visage ressassait quelque mauvais souvenir, peut-être auprès de son fiancé italien fasciste arrêté et tué en 42, Sophie continuait de scruter d’un air amusé le pied fouineur. Et aussitôt sortie, plutôt que de faire voler les poules, elle s’est dirigée vers la petite cabane laissée à l’abandon pendant tout l’hiver. Et c’est à la Bergerie qu’elle a surpris le « pantagruélique » Phil avec sa nouvelle conquête, Virginia, tous les deux allongés sur un tapis de feuilles qu’ils avaient sûrement entassées de leurs propres mains. Le toit de la cabane formé de rondeaux de bois était maintenant moussu et quelques tiges de fleurs y avaient germé. Et Phil dont l’annulaire gauche irradiait des reflets d’or depuis plus de deux ans était allongé sur le côté, sa veste étendue sous la tête de Virginia. Sa main se promenait sur le visage de celle-ci quand Sophie s’est hissée sur la pointe des pieds devant l’unique ouverture. Comment se faisait-il qu’ils ne l’avaient pas entendu s’approcher ? Sophie n’a d’abord pas su quoi me répondre dans le corridor silencieux où elle venait de me rapporter sa trouvaille. Puis une étincelle a jailli de ses pupilles larges : tout simplement parce que John et sa flûte au loin avaient détourné l’attention des deux amoureux.  Aucun des craquements de branches sous les pieds de Sophie n’avait alerté leurs oreilles hypnotisées par la flûte enchanteresse. Alors que j’examinais la situation, elle a rajouté d’un œil impérieux : « Et puis, je me doutais qu’il se passait quelque chose entre eux ! » Elle m’a expliqué qu’elle avait reculé prudemment, puis était remontée en courant le long de la pente rocheuse qui mène à la maison. Je me souviens qu’elle a précisé que la veste de Phil était d’un « velours vert fougère ».  Ce détail a toute son importance, puisque personne n’est à l’abri d’une tache de lumière qui perce au détour d’un jardin anglais. Encore haletante, elle est venue à ma rencontre alors que je venais de quitter Tante Lucy à qui j’avais monté une décoction de shrubby everlasting pour apaiser son nez rougi par ses malheureux souvenirs.

Une fois les pas de Sophie éloignés, Lucy a émergé de son antre rose, a sifflé d’une voix rauque « Quelle importance ! Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Ce qui a confirmé que Tante Lucy pensait à son fiancé fasciste disparu en 42. Je me suis félicité de cette intuition acquise après tant d’années de service ici. Je ne questionne jamais mes employeurs bien sûr, même si je sais qu’une fois dans l’intimité de leur chambre, ils apprécient mon oreille attentive. Je suis un majordome qui s’efforce de mener une vie invisible. De ne pas me montrer intrusif tout en étant toujours là.  Et je suis toujours immensément comblé quand je vois une partie de leur fardeau rouler en toute autonomie jusqu’à moi.

J’ai entendu Sophie qui faisait vibrer le sol à l’étage, me suis demandé si elle n’avait pas inventé cette histoire dans la Bergerie ; et je suis resté un moment perplexe devant les premiers mouvements printaniers encadrés par une fenêtre dans le corridor. Et j’ai pensé à mon père vieillissant que je n’avais pas revu depuis longtemps, lui qui accueille sa broussaille de souvenirs en silence derrière sa moustache grise. Je me suis souvent demandé si je ne devais pas m’en faire pousser une, moi aussi. J’étais là, immobile, encore tout étonné d’avoir recueilli cette phrase pleine de bon sens : « Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Je dois préciser que Lucy n’est pas du tout une de ces personnes qui se résolvent à se soustraire du tumulte de la vie grâce à des raisonnements logiques, comme M. Bliss par exemple. Même s’ils ont tous les deux grandi sous l’œil vigilant de la vénérable Lady Katherine qui était une dame extrêmement réservée et très élégante : j’ai eu l’immense privilège de la servir quelques années juste avant sa disparition tragique. Et pas une fois, elle n’a fait preuve d’inconstance. Un glorieux souvenir qui ne cesse d’alimenter ma gratitude envers la famille Bliss.

Le jour de la malencontreuse découverte de Sophie dans la Bergerie, j’ai demandé à Mrs Bliss ce que l’on attendait de moi pour passer les commandes puisque cette fonction m’incombe depuis que notre régisseur nous a quittés. Il travaille désormais dans l’unique taverne de la contrée, l’Auberge des trois coins que je ne fréquente bien entendu sous aucun prétexte. Mrs Bliss était installée dans la bibliothèque avec Tante Lucy qui, une plume à la main, m’a demandé de commander des tranches de bifteck épaisses pour regénérer son sang. Mrs Bliss a rajouté qu’il fallait certainement discuter avec Betty et augmenter le stock de bacon, choux et avoine, un tonneau d’ale, pour alimenter les cinq ouvriers qui travaillent sur la toiture puis a replongé dans sa lecture.

Tante Lucy m’a ensuite invité à retourner avec elle dans son boudoir sous l’œil réprobateur de Mrs Bliss qui, je crois, ne trouve pas correct que j’entretienne de tels liens avec elle. Nous avons déballé et installé une cloche de verre pour abriter un nouveau papillon reçu de la Barbade, un cadeau d’un de ses anciens admirateurs Roger Flynn. Et j’ai pu constater à travers son regard et son ton ferme que le souvenir du fiancé fasciste avait été vaincu par la raison. Vaincre n’est pas un mot que j’utilise souvent cher lecteur, et j’essaierai dans la mesure du possible de ne pas trop utiliser de termes guerriers, comme il sied à notre époque au lendemain d’une guerre meurtrière. Je crois que les termes de cette catégorie sont en général utilisés pas les gens qui ne l’ont pas vraiment expérimentée, mais moi je suis très soucieux d’adapter mon langage à l’état du monde. Car quoiqu’en pensent les citadins, et les Londoniens en particulier, depuis le Hopeshire, j’ai le loisir de parfaire mon apprentissage dans tous les domaines qui garantissent une vie cohérente dans ce vaste monde qui constamment tente de nous changer. Et la précision dans le langage, sans emphase démesurée, importe bien évidemment beaucoup à un homme qui exerce ma profession. J’ai eu l’occasion de constater que Mr Bliss n’y était pas insensible au regard soudain triomphant dont il me gratifie lors de nos très rares discussions.

Une vie dans le Hopeshire (épisode 1)

Elle est arrivée dans sa voiture décapotable brillante comme une dragée : « Ah bonjour Miss Fry ! » Elle a dit «  Je déteste qu’on m’appelle Miss Fry, appelez-moi Frizzy ! », m’a tendu les clefs de sa voiture ; sa cape bleue a escaladé le perron tel un tapis volant, puis la porte de Howards Hill s’est rabattue sur elle.

La dernière fois que nous l’avions vue, c’était il y a deux ans quand enveloppée d’une robe féline, la bouche écarlate, elle chuchotait au coin du feu avec mon employeur Mr Charles Bliss. Entourée de son armée de confidentes, Mrs Bliss jouait au bridge à l’autre extrémité du petit salon. La fidèle Tante Lucy s’était fait sermonner tant son jeu était hésitant ; elle avait alors raconté d’une voix étranglée comment elle avait épinglé son dernier papillon, un papillon de très large envergure qu’elle avait eu beaucoup de mal à capturer. Sûrement était-ce le dernier de la saison, avait-elle poursuivi alors que Mrs Bliss la sommait de cacher ses cartes. Puis traversée par une soudaine euphorie, Tante Lucy avait déclaré : « Savez-vous que même Phil va se marier ? » La bouche écarlate en face de mon maître avait grimacé comme le bec de l’autruche empaillée de Sir Thomas. Frizzy avait pris son sac, abrégé la soirée prétextant une affreuse migraine, et nous n’avons plus entendu parler d’elle pendant près de deux ans.

A peine est-elle réapparue en ce jour d’automne sec et ensoleillé que tout le grillage du poulailler s’est mis à trembler. Tante Lucy est redevenue la plus active organisatrice du traditionnel tea time, et sa collection de papillons a été reléguée au second plan. Je dois préciser que les liens qui m’unissent à Tante Lucy sont aussi solides qu’une bâtisse victorienne. Elle me répète que je suis un membre du personnel indispensable à la tenue et à la bonne marche de cette maison. De cette demeure qui m’a ouvert les portes il y a maintenant onze ans. Et cette reconnaissance, je dois l’avouer, me remplit de satisfaction. J’ajouterais que j’apprécie ces après-midi où elle s’entoure de femmes cultivées : j’apprends énormément de choses sur la culture du thé dans nos anciennes compagnies en Asie et en Inde et les grands bienfaits que nos compatriotes ont rendus à ces nations. Je n’ai bien sûr aucune connaissance dans le domaine du commerce international, même si de temps à autre je parcours le journal de Mr Bliss sans le déplier avant de le déposer sur son plateau. Mais je sais tendre l’oreille, et parfois j’ai même le privilège de confronter mes connaissances avec celles de Mr Harvey, le majordome de Sir Thomas qui parfois se joint à moi quand par bonheur il accompagne son employeur. 

Tante Lucy est universellement réputée pour son réseau solide de connaissances. Elle entretient non seulement d’excellentes relations avec le personnel de notre maison, mais aussi avec celui des maisons voisines dans un rayon de dizaines de miles. Ses relations sont tout aussi excellentes avec les commerçants et fermiers du Hopeshire que d’autres personnes du même rang traitent avec condescendance. Et l’annonce du mariage de Phil avait été un évènement sans doute suffisamment important pour qu’immédiatement après, chacun de nous soit interrogé. « John, avez-vous des nouvelles du pantagruélique Phil ? » John, le jardinier, lui avait répondu de son habituel sourire ombreux, puis il avait repris sa besogne : il creusait un trou pour planter un saule à côté du plan d’eau. Quand il avait à nouveau soulevé son képi après quelques coups de pioche,  la fille de Mr et Mrs Bliss, la petite Sophie qui nous avait rejoints, dardait ses yeux bleus de glace sur sa bêche. « Dites-moi Miss, comment se portent vos genoux depuis que vous avez dévalé le toit du hangar ? – Je peux leur donner à manger ? » A contre-cœur, John lui avait tendu les clefs, et les poules s’étaient mises naturellement à caqueter et à éparpiller des volées de plumes. Puis quand le saule avait été planté et maintenu par des tiges de bambou, Sophie était réapparue munie d’un de ces tuteurs. John le lui avait retiré avant qu’elle ne dévale la pente rocheuse pour rejoindre La Bergerie, la petite cabane en bois entre la maison et la route principale construite par Virginia il y a quelques années.

Virginia, la petite sœur de Mr Bliss, a depuis toujours des ambitions qui soulèvent des inquiétudes au sein de la demeure et au-delà : elle sera archéologue, clame-t-elle à qui veut l’entendre. Elle se moque de savoir si ce métier est un métier de femme. Et comme Virginia ne se satisfait jamais d’une idée incomplète, elle irait exercer son talent dans les terres millénaires écossaises. « Certainement pas en Egypte où je croiserai plus de compatriotes terreux que de trésors vivants ! »   Elle est persuadée que les monstres du Loch Ness et toute la brume qui les entoure ont été inventés pour éloigner les curieux des richesses écossaises. Une analyse qu’elle a maintes fois exposée, documents et cartes à l’appui dans la bibliothèque à l’heure du thé. Et elle sera la première à dévoiler au public ces trésors dont quelques éléments sont documentés par son ancêtre : celui qui trône sur la cheminée sous la devise de la famille Bliss « In arduis fidelis ». L’idée de ce périple en Ecosse a toujours fait frémir Tante Lucy qui malgré son intuition et sa faconde n’a jamais affiché sa désapprobation devant Virginia, considérant sans doute que chaque âge a son lot d’extravagances. Et que de toute façon, puisqu’elle est jolie, Virginia serait sans doute très vite mariée. Et ses idées folles aussi vite envolées. Comme le voile de mariée de Mrs Bliss qui s’était décroché et avait malencontreusement atterri sur la grille du petit cimetière attenant à l’église. Je me doute que ce rapprochement peut paraître suspect à vos yeux, mais Mrs Bliss est la dame la plus heureuse que je connaisse dans un rayon de plusieurs dizaines de miles.

De grande taille, Virginia a des pommettes creuses qui de loin donnent l’impression qu’elle est fardée. Ses tenues garçonnes soulèvent un regard courroucé quand elle traverse l’opaque fumée de cigarettes dans la bibliothèque. Le dimanche, vêtue d’une de ses robes de velours à collerette blanche pour se rendre à la messe, elle avance avec sa démarche soudain malaisée, sa tête enfoncée dans ses épaules résignées : son corps émerge de la procession pour qui regarde la famille descendre par le chemin de l’église. Souvent elle ferme la marche et se détache. Puis les autres membres comme pour s’assurer qu’elle avance dans la bonne direction l’entourent à nouveau ; et sûrement que si quelque vagabond lui empoignait le coude pour l’entraîner au loin, elle s’évaderait. Tandis que je les rejoins d’un pas alerte, après avoir répété à Betty les consignes habituelles pour le repas du dimanche, j’observe sa tête qui émerge au loin, et cette distraction m’enjoint invariablement à me questionner sur cette différence si étrange qu’il peut y avoir entre frères et sœurs, même si moi-même, je n’ai jamais eu ni frère ni sœur. Enfin si, un frère mort en couche, mais le sujet n’a jamais été abordé par ma mère du temps où je travaillais plus près de la maison familiale et lui rendais visite. Car enfin pour revenir à cette différence de calibre entre les grains d’un même moulin, Mr Bliss, Tante Lucy et Virginia la petite dernière, sont très différents. Totalement différents. Quoiqu’issus du même sang. Et Virginia est certainement la plus énigmatique aux yeux de tous, ce qui ne manque pas de m’alerter sur l’influence qu’elle exerce ou exercera plus tard sur sa nièce la petite Sophie depuis qu’elle s’est installée définitivement avec nous dans le Hopeshire.

Le jour où Frizzy est réapparue, nous étions en train de stocker la première réserve de bûches dans un coin de la salle commune. Je lui ai préparé la chambre d’amis qu’elle occupait habituellement, et j’ai pensé avec beaucoup de satisfaction que  l’hiver qui s’approchait allait s’écouler à la vitesse d’un feu crépitant.

Le Bruit du départ / Extrait

Paris. Hiver 1956-57

Priscilla soulève les quatre couvertures. Entre les rais de lumière, les rideaux bruns à losanges jaunes. A sa gauche sur le mur, une grande flaque sombre comme un passage qui s’ouvre sur l’autre pièce. Elle imagine que Brad s’y engouffre pour la rejoindre, voit des scènes surgir, puis revient à des considérations à la fois réalistes et inimaginables, avec toujours cette question qui l’obsède : va-t-elle devoir rentrer à Brooklyn ? Elle se voit gravir les marches du perron de leur maison d’un air penaud, la porte bleue de la maison en briques rouges est ouverte. Lawrence se tient sur le seuil, les bras ballants. Sa mère l’accueille avec une effusion de paroles de bienvenue, la serre, l’embrasse, la harponne vigoureusement et l’entraîne à l’intérieur dans le ventre de l’horloge monumentale du vestibule.

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Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy traduit de l’anglais par Céline Leroy (Editions du sous-sol)

 
A tous ceux qui fustigent les autobiographies (j’en fais partie, autant l’avouer), ce petit livre, tout petit, minuscule, aussi fin qu’un clou, est fait pour vous. Il a le pouvoir de s’insinuer à coup de burin dans la conscience pour se poser la question, la seule qui vaille : combien de temps vais-je contourner « ce que je ne veux pas savoir » ?
 
Cette confession étant faite, retournons au projet défendu par Deborah Levy, poétesse, écrivaine et dramaturge anglaise née en Afrique du Sud, qui dans une conférence a déclaré . “I want to create something vulnerable and real,” Ce livre est la première brique de ce projet. Continuer la lecture de « Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy traduit de l’anglais par Céline Leroy (Editions du sous-sol) »

Impossible de Erri De Luca traduit de l’italien par Danièle Valin (Editions Gallimard)

 
 
 

Il y a un côté très rassurant à s’embarquer dans un livre où est inscrit dès le départ « Vous décidez des sujets, mais moi je décide si j’ai envie de livrer ou non un souvenir. » On sait dès la première page que l’on va assister à une démonstration empirique. Et on jubile parce que l’on sait que la montagne qu’Erri de Luca s’apprête à gravir lui est très familière. Qu’il est tout autant capable de faire tomber ses propres résistances pour explorer sa vérité intérieure que résister aux assauts extérieurs et la sauvegarder. On sait qu’il a le pouvoir de résister à l’ennemi.

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Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule

 
Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 
 
Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice. 
 

Montedidio de Erri De Luca traduit de l’italien par Danièle Valin (Editions Gallimard)

 

« La journée est une bouchée ». La voici donc la bouchée dont j’avais besoin ces jours-ci. Posée au sommet de ma tour italienne, ce « Montedidio » attendait que ma soif d’ascension se déclare. Une envie d’ailleurs, un voyage à Montecatini dans une pension que j’aime beaucoup annulé, un besoin de lumière crue et de sauvagerie. Le souffle du grand placard de livres de quatre-vingt centimètres de profondeur où je déplace les montagnes selon la météo (une photo pour illustrer peut-être un jour) a frappé les flancs du Montedidio, et je l’ai lu en un jour Continuer la lecture de « Montedidio de Erri De Luca traduit de l’italien par Danièle Valin (Editions Gallimard) »

L’imitation de Bartleby de Julien Battesti (Collection l’Infini, Editions Gallimard)

 

« Dans le silence et le repos, l’âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu’il y a de caché dans l’Ecriture. » ”L’imitation de Jésus-Christ”, cité en exergue, ainsi qu’une phrase de Melville invoquant Lazare, personnage biblique sorti vivant de sa tombe sur l’ordre de Jésus, illustrent les deux rives de la crête que Julien Battesti parcourt dans ce texte. 
 
Toute écriture sérieuse engage le corps, et entre les corps des écrivains se dressent des passerelles qui mènent au verbe. Tel un écrivain, le narrateur a une fascination pour un livre, ”Bartleby”, dont il a annoté et analysé le contenu Continuer la lecture de « L’imitation de Bartleby de Julien Battesti (Collection l’Infini, Editions Gallimard) »

Un jeune garçon de Catherine Vigourt (Editions Stock)

Aujourd’hui, les succès faciles et convoités par nos amis écrivains ont établi une règle dans le vaste « marché » du livre : il n’existe presque plus de livres à « croissance organique ». Il faut soulever le lecteur (et non sa propre plume) dès la première page, et donc c’est souvent la dynamique inverse qui domine sur les tables des nouveautés.

Alors, quand commence un livre par « Un jeune garçon, très beau, sourit dans le soleil », et que les idées (de meurtre) s’articulent, que d’un souvenir à l’autre émerge une histoire, s’élève, escalade et colère. Que l’aveu de l’image tant convoitée, boule de feu protéiforme, jaillit d’un volcan jamais éteint, et qu’enfin retombent les étincelles lumineuses d’un récit vers l’accomplissement final ; eh bien quand tout ça a eu lieu, je me réjouis. Continuer la lecture de « Un jeune garçon de Catherine Vigourt (Editions Stock) »