La scoliose de la sole

Elle s’est dit que quatre filets de sole seraient faciles à détacher. D’un geste vif, elle les a séparés, puis a installé l’arête nue et nettoyée au milieu de la terre glaise. L’assiette avait l’aspect d’une assiette brute et sophistiquée. La glaise a séché un après-midi entier ; elle l’a enduite d’une eau argileuse blanche puis l’a enfournée chez le voisin, celui qui possède un vélo à remorque bricolé avec un grand cageot rose. Quand il la lui a rapportée avec les autres assiettes cuites, elle n’a pas tout de suite reconnu sa forme, a pensé que la cuisson avait transformé son œuvre. Puis elle a tracé le contour de son poisson : du bleu pour le rond des yeux, du jaune d’un trait qui s’élargit le long du flanc. Et du noir pour souligner d’un trait fin la courbure opposée. Mais l’assiette avait un aspect suspect, l’arête avait comme une encoche, un déplacement au niveau d’une vertèbre pas visible à l’œil nu. Quand on passait la main, une légère scoliose agrippait la peau du pouce. Une fois l’assiette posée loin des yeux, une fois le contour de la sole tracé, elle l’a observée un moment, se demandant ce qui pourrait bien redresser son arête. Et un jour, elle a patiemment tracé un bord orangé ajouré de points mauves tout autour de la sole. A lui seul, ce bord avait l’éclat des surprises et des prudences dévoyées.

L’assiette a trôné au milieu de la table des années. Toujours au centre. Elle avait un contour un peu gondolé, qui lui donnait un aspect brut, d’une beauté allégée des standards de l’époque, pas de forme particulièrement irrégulière ni tout à fait ronde. Le bleu des yeux disparaissait toujours sous les fruits qui s’empilaient. Le noir et le jaune des flancs jetaient une teinte particulière sur les derniers fruits mûrs comme pour dire l’urgence de consommer. Une fois l’assiette vidée, on la passait sous l’eau, un coup de savon léger, on avait peur de l’abîmer. Et alors ressortait toujours ce bord orangé ajouré de points mauves. Toujours ce bord ajouré qui une fois déchargé du monticule de fruits conférait à l’assiette son trait de caractère vif et enflammé. Le jaune du flanc, aqueux comme un citron cueilli dans une région chaude, une fois passé à l’eau, une fois l’assiette vidée de son poids, soulignait alors la belle arête bombée et sa scoliose invisible à l’œil nu.

L’assiette a longtemps alimenté les conversations. L’arête avait certainement enflammé les esprits, endiablé les imaginations galopantes, inquiété les plus aguerris : quelle colonne vertébrale pouvait rester droite, dans une position naturelle, capturée dans la profondeur d’une glaise brute ?

Une fois qu’elle changeait de foyer, l’assiette retrouvait toujours sa place centrale. Elle avait fait le tour de la terre, toujours emballée dans du papier de soie, jamais confiée à un déménageur qui l’aurait brisée. Elle s’est nichée sur l’étagère d’un buffet exigu et coloré dans une région féroce d’Espagne, a recueilli les rayons saphirs saccadés par le galop d’un élevage à Rosario de Perija, s’est transformée en lune argentée dans la clarté des nuits norvégiennes, a résisté à l’énorme explosion de l’usine de cuivre FDV près de Brazzaville.

Quand l’assiette est revenue sur son assise, ou plutôt au milieu de sa table longue où l’artiste avait jeté la première fois ses couleurs, la collection d’assiettes à poissons était haute, mais seule celle-ci avait un éclat particulier. L’éclat de l’œil qui ne cherche pas à plaire. De l’œil vierge. De l’œil qui voit tout. A chaque peine, à chaque creux, chaque remontée fastidieuse à l’âge adulte, quand l’enthousiasme l’abandonnait, à chaque fois que le désir s’affolait et se prenait les jambes dans une étoffe de paillettes sous une lumière pâle, la fille observait l’assiette, passait son pouce pour sentir l’arête. Pour sentir l’encoche, douce et inquiétante. Vibrante, la scoliose sous le pouce élargissait son souffle comme une soie sous le vent. Figée dans son cercle de lumière, la sole avait l’éclat du regard neuf. L’artiste éprouvait alors une vague impression de résister, d’affranchir sa colonne de sa droiture et de son maintien artificiel, de son conformisme réducteur.

La fille parlait à l’assiette. Cette assiette avec son jet de couleurs, de ses deux yeux et mains elle l’agrippait. A chaque fois que le désir s’érodait. Les yeux dans les yeux, ces ronds parfaitement expressifs d’un bleu vindicatif et exigeant. Elle affrontait l’encoche. En face, très près du nez, la sole nette fidèle à l’innocence du premier jet faisait tourbillonner son regard. La face droite de la sole enfonçait ses deux ronds bleus dans les yeux de l’artiste et l’artiste répondait. Elle la sommait de poser sa face gauche bien à plat comme toute sole qui se respecte au fond de l’eau jusqu’à toucher le sable. Elle posait son pouce sur l’assiette, goûtait la scoliose qui la nourrissait. Prendre la pente à droite, puis à gauche. Sentir sa déformation. Sous le pouce le plus habile. Tourner autant de fois que possible aussi loin et près du bord orangé ajouré de points mauves.

Texte écrit en souvenir d’une sole sans scoliose (et délicieuse) découverte par J. M. cet été.

Cargèse

Assise au pied du lit devant la porte-fenêtre ouverte, j’entends le roulis des vagues de l’autre côté du portail en bois. Une bande de jardin nous sépare, hérissée d’herbe, parsemée de quelques paréos se gondolant sous la brise. Je sais que cet évènement unique longtemps roulera sa fresque de vagues jamais suspendues et charriera de bleues images vagabondes.

A chaque fois, le souvenir reviendra. Aussi présent que le moineau que je vois à l’instant, aussi net que l’autre moineau qui débarrassait le sol de nos miettes ces matins-là. Depuis que j’écris, les allers-retours, l’œil qui longe un souvenir et la vie immédiate se confondent, l’œil tisse son nid.

L’oiseau lisse ses ailes.

Dans la maison au pied du lit, le calme. Les volets mi-clos se préparent à suspendre l’instant où le feu gondole d’un halo lancinant la surface de toute chose. Quand le soleil grillera la plante de pieds des vacanciers qui à toute hâte se précipiteront vers les volets clos, j’aurais les deux jambes à plat sur le carrelage. Entre temps, j’aurais songé à acheter des bricoles pour alimenter les trois becs affamés. M aura disposé sur la table quelques spécialités locales, figatelli et tomme de brebis, un pain aux noix. Moi, ce sera les figues d’où coule un miel de fraîcheur que je roulerai l’une contre l’autre sous l’eau courante. Et aussi des glaces mangées précipitamment avant le repas sous le soleil vertical. L’ordre importe peu puisque les vacances se glissent dans l’interstice de l’enfance, quand ailleurs dans un coin du jardin à l’abri d’une cabane, loin du regard des grands, tout était permis. L’ordre importe peu, c’est la loi du moins fort, de l’interstice élargi. Alors reviendront les restrictions, les interdictions, et alors l’espoir de les voir à nouveau anéantis se nourrira de l’interstice élargi.

Oui, nous irons au pied de la ville, là où les petites routes en lacet montent vers la falaise qui plonge. Cargèse la majestueuse, là où les hirondelles dressent le toit du monde. Si la fenêtre abandonnée, la plus belle fenêtre jamais construite est à nouveau prise d’assaut, alors les hirondelles tisseront l’air à nouveau, et je resterai extasiée devant ce mur roux d’où surgit la fenêtre disparue, les hautes herbes qui s’en échappent, son cadran de bois sec de guingois. Plus haut, le toit crevé et sa présence divine.

Les hirondelles rentrent à nouveau, dans un ballet interminable, par la fenêtre, sortent par le toit. Avec ce mouvement de tête volontaire et abandonnée. Une flèche crève le ciel d’un long cri vibrant.

Rentrer par la fenêtre qui n’existe plus.

Sortir par le toit crevé.

Puis remonter la ruelle, se rapprocher de l’église : voilà que près du clocher une nuée d’hirondelles sifflent encore plus fort qu’une cloche retenue par une étoffe. Elles tissent des ellipses de plus en plus larges, en lignes brisées, contournent toutes les arrêtes, s’abattent sur le clocher s’éloignent reviennent, et c’est comme si imbibées de la résonance de la cloche, elles diffusaient leurs cris de joie, dissipaient les quelques malheureuses pensées encore prisonnières d’un coin d’ombre.

Ici deux églises se font face, la catholique et l’orthodoxe. Et le caractère des habitants que la géographie des lieux façonne m’imbibe de cette double face. La fervente jouisseuse impose ses croyances à la mystique réaliste.

Quand nous irons encore, aussitôt entrés dans l’église, nous étoufferons Le Cri. Parce que nous reviendrons avec nos voix étouffées. Repartirons avec nos joies extirpées.  Nous pénètrerons dans cet intérieur si coloré que la victoire du cri libéré s’égrène tard dans la soirée, les pieds dans l’eau, une fois le calme murmuré par le clapotement de l’eau noire attendrie, une fois le ciel rougi par le soleil assoupi, une fois le souvenir inscrit entre une vague, puis une autre, puis la suivante qui allonge le cri libéré.

Avant de franchir la grille de bois vert une dernière fois, celle qui sépare le pied du lit de la mer, avant la dernière baignade, nous passerons chez le glacier, une boule de glace au rhum et raisins secs pour M et moi, crémeuse, qui flatte le regard. La boule aux fraises de Prima a été cueillie à l’instant, la traînée de caramel sur la joue de Seconda a l’éclat d’une peau brunie, Tertia trahie par ses yeux s’enferme dans son silence de plaisir. Et l’on songera que l’on reviendra, voir les petites maisons de pêcheurs perchées à Piana, leur écrin de granit rose, l’éclat violet sur les arêtes de la falaise que le soleil, se souvenant irrémédiablement de ces peintres qui ont su voir, dépose. Et la peau fouettée par le vent, nous filerons d’une côte à l’autre, enivrés par le parfum du rivage, d’une acuité décuplée comme les balbuzards qui nous épient accrochés tout là-haut sur la falaise, ces balbuzards que l’on aimerait rejoindre. Embrasser le vaste monde d’un battement d’aile. Nous boirons tant de sel et de vent, que la gorge rassasiée, l’œil exténué tomberont d’un sommeil lourd et profond, et la promesse du paradis se nichera à tout jamais dans le creux de l’oreiller, là où le souvenir s’accomplit, là où le récit surgit.

Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule

 
Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 
 
Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice. 
 

Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Continuer la lecture de « Le jour de la révolte a sonné »

A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train

 

A l’époque, je collais mon oreille sur les rails du train pour écouter le galop des chevaux. C’est arrivé après une séance enfumée au cinéma à Rabat. On avait vu un John Wayne avec tant de fumée dans la salle que je n’arrive pas à savoir si les nuages de poussières qui me reviennent en mémoire proviennent de la salle ou de l’écran. Je me souviens très bien du bruit de la pellicule dont la dernière languette était avalée. Cette bande qui continue à claquer comme une nouvelle histoire qui se prépare. Nous étions souvent assis au dernier rang. Et je me souviens surtout de cette recommandation de mon oncle, la tête brûlée de la famille, qui m’avait dit : si tu colles ton oreille sur un rail de train, alors tu entendras le galop des chevaux. Et je l’ai fait. Plusieurs fois. A quatre pattes, les genoux sur les cailloux – de toute façon mes genoux étaient constamment blessés – et l’oreille collée contre un rail.

C’était une expérience sensationnelle ! Inutile de dire que si une de mes filles le faisait aujourd’hui, je piquerais une colère historique qui ne lui donnerait pas l’envie de recommencer.

Mais pourquoi ce souvenir ? Parce qu’il y a eu une période ou la peur du danger était totalement inconnue Continuer la lecture de « A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train »

Tierce mineure

Délicate, vive, prudente. Un temps qu’elle n’a joué à ce jeu, trois qualificatifs pour une main sont à peine suffisants. Bien assez pour connaître une personne. L’exercice a été difficile, trop d’ellipses. Et puis son regard la trahirait, la situation devenait ambigüe, alors elle s’est concentrée sur sa bouche, ses yeux.

Non ses mains, retournons aux mains : délicates, vives, prudentes. Elles finiront par déborder. Pour l’instant tout est très calme, le débit est lent, la parole est neutre. Elle les scrute – discrètement bien sûr. Prudentes mais élégantes, les deux mains joliment galbées, des doigts arrondis, un index se soulève, n’indique rien de particulier. Se stabilise par à coups comme une aiguille de boussole Continuer la lecture de « Tierce mineure »

Dimanche ressort au jardin du Luxembourg

Ce dimanche matin autour du bassin du jardin du Luxembourg, ça discute ferme : « hélices, fils de fer, ailes latérales, stabilité… Première Guerre mondiale… Il a failli se faire fusiller… C’est un modèle quatre. Stable ».

Un monsieur se tient à ma gauche. Veste marron, le béret gris feutre bien vissé, le regard goguenard et alerte, il me regarde observer son submersible « Vous n’auriez pas là un ressort, un ressort de stylo ? » Il pointe mon carnet en appuyant sur le « là ». Je regarde mon stylo, en effet un ressort y est logé.


Interloquée mais néanmoins curieuse de savoir ce qu’il veut en faire, j’hésite un instant. Je regarde le ciel – il me serait pourtant bien utile ce stylo – le vol des oiseaux, les courbes : des sourires sur un ciel de cire blanc. Deux pattes de goéland froissent l’eau du bassin. L’ombre du bâton d’un enfant dans l’eau fait ployer la silhouette d’un voilier. Le voilier est très coloré, comme sorti d’une usine de fabrique à la série, quelque chose d’assez commun. De périssable. L’homme me regarde avec insistance. Il a posé sa télécommande.


Il attend. Continuer la lecture de « Dimanche ressort au jardin du Luxembourg »

Musée Zadkine. « Le fauve ou le tigre »

 

 

Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.

Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait. Continuer la lecture de « Musée Zadkine. « Le fauve ou le tigre » »

Le voyage d’Eden

Deux fourmis sur une barque de noix écopaient l’eau qui avait empli leur coque. Elles s’étaient jetées d’un navire ; et devant, la mer longue, si longue, s’étirait vers le rivage, les engloutissait, s’étirait ; la rive se rapprochait.

Elles s’étaient embarquées dans le sac de Martin, puis avaient sauté à l’eau une fois l’embarcadère à proximité de l’île de Croquenbrut que Martin avait annoncée d’un air résigné en reposant ses jumelles – triste destination, puisque nulle part ne s’achevait son voyage. A bord, les deux fourmis, leur baluchon, une fiole de whisky, et leurs douze pattes perpétuellement en mouvement, s’acheminaient vers l’île où se trouvaient leurs cousins pour y passer l’été.

Chacune munie de quatre brindilles plates, elles ramaient d’un rythme soutenu. Continuer la lecture de « Le voyage d’Eden »

Un amour salé

Quand je suis arrivée à Curepipe, Thomas était amoureux d’une orque. Chercheur en biologie, Thomas réalisait des reportages pour une chaîne télévisée animalière. Son rêve le plus cher était de voir des baleines, souvent il en rêvait. Même si par-ci par-là il s’en trouverait un Mauricien pour affirmer qu’il en avait aperçu une, parfois entendu et pas vu – mais n’était-ce pas plus prudent ? –, peu de monde avait croisé ce mastodonte de quelques tonnes qui disait-on poussait une longue plainte aiguë, un gémissement, une modulation crissante d’une puissance spirituelle, une célébration de l’extase dans sa forme la plus imprévisible. Un plaisir qui désarme. La baleine se faisait rare.

J’ai vu Thomas pour la première fois devant le centre de plongée de Flic en Flac. Je démarrais mon deuxième cours. Le moniteur, Patrick, était un ami de longue date ce qui apportait un peu de souplesse à mes gestes de novice. Depuis un ponton voisin, Thomas observait avec un air amusé l’acheminement du matériel et le départ de notre troupe de plongeurs. Assis sur le bord du ponton, une main ancrée de chaque côté, il plongeait son visage vers le large, avançait son cou épais prolongé par sa tête en direction de la mer ; contemplait l’horizon, le corps tendu vers le large. J’ai remarqué dès le premier jour son physique particulier, un corps athlétique aux épaules robustes, au visage buriné, avec une bouche enflée rouge et nacrée comme les valves d’un coquillage.

Thomas travaillait sur le caractère physiologique des orques. J’avais déjà constaté que les humains ressemblent à leurs animaux domestiques dans les grandes villes. Chiens et chats : même tête, même démarche. Dans les hautes mers, je constatais que c’était également le cas. Thomas, grande bouche, mâchoire avancée, des épaules robustes, une démarche légère, avait développé une spécificité physique au contact de ces mammifères : il avait un regard en circonvolution. C’était un regard très étrange ; j’avais l’impression d’être aspirée par un tourbillon d’eau dont le centre était ses yeux. Une attraction en cercles concentriques qui était à la fois profonde et répulsive.

Trois semaines après le début de notre relation, il m’a emmenée visiter une fabrique familiale de maquettes de bateaux. Nous sommes entrés dans un hangar où un homme et ses deux enfants s’activaient. L’homme, la nuque penchée, luisante et tendue par l’effort, les tendons de bras comme des cordes raides, rabotait un morceau de bois coincé entre ses deux jambes. Il portait une chemise à carreaux et un pantalon bouffant qui gondolait sous la ceinture. Les copeaux roulaient, frêles et légers ; ils voltigeaient en décrivant des trajectoires aléatoires avant de toucher le sol. Selon qu’une personne passe ou qu’une porte s’ouvre, ils se tassaient d’un côté ou de l’autre de la pièce ; quelques rouleaux traversaient un faisceau de poussière sous une fenêtre qui répandait une lumière blafarde. Quand la fille ouvrait la porte du fond, les copeaux revenaient vers l’assise sur laquelle je me tenais, puis s’immobilisaient avec des ailes tremblotantes comme des papillons de nuit.

*

La concentration était maximale quand nous sommes entrés. J’ai pris place sur une chaise à côté de la porte que Thomas a rapprochée du mur sans faire de bruit. Il m’a soufflé à l’oreille : « C’est Antoine, c’est mon ami ». Puis, nous avons observé leurs gestes dans une certaine communion d’esprit. La fille qui semblait avoir seize ou dix-sept ans vernissait de toutes petites pièces qu’elle disposait sur une étagère en choisissant la position de séchage avec précaution. Pendant qu’elle vernissait des pièces, elle vérifiait que des voliges assemblées en petits cubes, caissons, soubassements, étaient correctement collées. Un grand radiateur électrique brun était installé sous les étagères contre le mur. Elle retirait le surplus de vernis avec des cotons-tiges ou avec de petits bâtonnets très fins dont elle essuyait l’extrémité avec un chiffon. A chaque fois qu’elle finissait une pièce, elle cochait une ligne sur une liste accrochée au mur puis la disposait sur une étagère. Derrière elle, son frère plus jeune, très grand de taille, fixait des voiles aux mats d’une goélette à l’aide de fils de différentes épaisseurs. Sa sœur surveillait du coin de l’œil son travail en se retournant régulièrement.

C’est la fille la première à nous avoir vus. Elle a soulevé un regard plein d’espoir, puis a ravalé son sourire quand elle m’a vu arriver derrière Thomas. Elle avait en commun avec son frère un petit air renfrogné mais une allégresse se lisait dans ses yeux quand ils croisaient ceux de Thomas. Je n’étais pas aussi proche de Thomas que je l’aurais voulu à cette époque. Sûrement était-ce ses manières bourrues qui me déstabilisaient. Elle a préparé un thé à la vanille tout en me jetant des regards inquisiteurs. Antoine rabotait une pièce, il nous tournait le dos. Il travaillait désormais sur une coque renflée et seul le tas qui grossissait derrière prouvait qu’il progressait. Comme un chef d’orchestre, il rythmait ses gestes avec un effort soutenu, le corps vibrant, et nul n’osait l’interrompre. J’avais honte d’avoir si peu de callosités dans les mains quand je voyais tout ce monde tirer d’une telle besogne des maquettes de belle facture, élégantes, dont les traces de labeur s’inscrivaient sur chaque détail avec une histoire tangible.

*

Après un temps de flottement, je me suis penchée vers Thomas qui était assis sur le sol. Il ne connaissait pas l’âge de la fille. Elle a rangé ses outils dans une caisse métallique, puis est allée chercher un bateau qui séchait dans une pièce voisine, a montré avec fierté les chaloupes qu’elle avait attachées et la maquette dont elle s’était inspiré. Elle m’a demandé comment je m’appelle, Thomas a répondu à ma place. Puis toute la famille nous a rejoints autour d’une petite table que l’on a débarrassée. Je ne m’étonnais pas qu’Antoine soit l’ami de Thomas car nul comportement protocolaire ne pouvait me laisser croire que j’étais la bienvenue. Ni encombrante. Antoine, visage triangulaire, corps au repos, était sorti de sa torpeur depuis les coups de rabot. Il a essuyé son front avec le revers de sa chemise. Une bande luisante lui rayait le front tandis que le reste de son visage était couvert d’une poudre cannelle. Il s’est assis, a posé ses deux mains sur les genoux. Le contour de son visage penché était aussi poudreux que ses pièces rabotées. Puis il a levé les yeux dont les vaisseaux rouges dessinaient de petites fractures autour des iris. Ils étaient enchâssés, les pupilles dilatées, comme soumis à la force d’une concentration et d’un effort fiévreux.

La fille a apporté des biscuits au manioc et du thé qu’Antoine a servi. Une douceur se dégageait de ses gestes quand il s’adressait à Thomas, il se montrait plus vindicatif avec son fils. On ne distinguait pas ce qui était de la colle séchée ou de la peau au bout de ses doigts. Il a fait un signe de la tête à sa fille ; elle est allée chercher un mouchoir propre dans une armoire au fond de la pièce, un dialogue paresseux comme chez les vieux couples. Il a essuyé son visage en frottant sa barbe naissante où toute la poudre accumulée s’était logée, puis a rangé le mouchoir dans sa poche.

Il nous a montré la photo d’un bateau qu’il retape au nord de l’île à Cap malheureux. Un gros camion a fait vibrer les murs et il a dû s’interrompre. Ses épaules frêles, si frêles à côté de celles de Thomas se sont contractées. Comme ces gens qui évoluent dans un monde puissant pour combattre leur fragilité, son corps a pris une physionomie autre quand il a commencé à parler de la mise en mer, sa voix est devenue plus chaude. D’une silhouette concentrée à la nuque raide, il ne restait plus rien. Il a rallongé son cou, dressé son buste, puis a énuméré ce qui restait à faire avant la mise en mer. Il est devenu plus loquace, sa voix ondulait, il prenait son souffle, puis reprenait la parole. Il a avancé des prévisions météorologiques qui ont paru hasardeuses à Thomas. « C’est sur ce bateau qu’Antoine et moi avons acheminé du matériel pour observer la faune depuis l’Afrique du Sud avant d’échouer dans les mains de pirates somaliens qui nous ont dépouillés de ma marchandise », a expliqué Thomas. Antoine a acquiescé avec une moue dubitative comme s’il voulait amoindrir la portée de cet évènement, comme si les pirates somaliens ne méritaient pas qu’on leur prête un développement plus long. « Cette fois-ci, on embarque un ancien marin militaire reconverti en agent de sécurité », a précisé Thomas en regardant dans le vague. Je me suis demandé si cette précision m’était adressée mais tout semblait indiquer qu’il avait plutôt besoin de se rassurer.

*

Le lendemain nous sommes allés voir le bateau de huit mètres de long à l’abri dans un gros hangar. Trois autres bateaux étaient logés au même endroit. Des sons lointains de radio nous parvenaient, un air de Bob Dylan. Antoine nous a servi un verre de rhum après avoir sorti une bouteille qu’il cachait dans un creux du châssis de la coque. Pas habituée à avaler des alcools aussi forts, j’ai goûté le breuvage avec une grande lampée. Des flammes m’ont léché les parois du ventre jusqu’à en expulser la boule d’anxiété qui grésillait. J’ai parcouru des yeux la coque, caressé des mains sa surface fraîchement rabotée, traversé la structure porteuse pour aller voir un pan de balustres polies qui séchaient à côté. J’ai senti mon sang bouillonner. Thomas m’observait avec un certain contentement et un sourire plein de défi. Son sourire m’exhortait à réclamer de les accompagner mais je n’en ai rien fait. Antoine a dit que le calfatage pouvait commencer, qu’il en aurait pour une semaine s’il y consacrait toutes les matinées, son fils l’aiderait. Ensuite il a sorti un échantillon de peinture antisalissure et Thomas a approuvé le choix de la teinte. Une fois les questions techniques débattues, nous nous sommes assis sur des caissons et nous avons discuté de la saison des pluies. Antoine a allumé une cigarette, a précisé qu’il ne partait jamais en mer après la fin du mois de janvier ; il repartait en mars, souvent fin mars. Il a pensé que j’aimerais le savoir : le mois de février n’était vraiment pas le meilleur mois sur l’île. Je me suis demandé s’il avait envie de m’éloigner de Thomas. Ces mois pourtant porteurs de nouvelles expériences, porteurs d’espoirs, se sont morcelés d’un coup. Antoine avec son visage buriné, ses épaules frêles, ses yeux veinés, me regardait avec attention. Peut-être avait-il lu dans mes yeux mouvants mon envie de me joindre à eux. J’ai repensé au sourire contenu de sa fille et à l’indéchiffrable gêne quand celle-ci passait à côté de Thomas. Je l’ai soupesé du regard, il a plissé les yeux, s’est figé à nouveau, a attrapé ses genoux de ses deux mains ; j’ai vu les fissures rouges de ses yeux s’enfoncer.

Comme j’hésitais sur la date de mon départ, Antoine a esquissé un sourire plutôt satisfait. Le moindre contentement jaillissait de son regard contrairement à Thomas qui brouillait les pistes avec ses yeux tournoyants. Je ne crois pas que c’était conscient chez Thomas ; il est possible qu’il ait tout simplement perdu l’apprentissage du langage des yeux, car c’est avec Thomas que j’ai appris que rien n’est plus inconscient que ce langage. Les miens virevoltaient toujours à la recherche d’une bouée de sauvetage alors que les siens tournoyaient avec une assurance rare. C’était très déstabilisant. Après avoir entendu que je repartirais probablement en novembre, Thomas a fait mine de ne pas avoir entendu. Il a été trahi par ses épaules : un léger tressaillement. Comme ces militaires qui trimballent fièrement leurs insignes de grade sur les épaules, Thomas avait une certaine conscience de ses épaules – encore une de ses mimiques d’orque.

Des oiseaux pépiants cherchaient désespérément la sortie dans cet immense hangar où la nourriture manquait. Les coups de marteau du bateau voisin avaient cessé. Les deux hommes qui le retapaient fumaient maintenant une cigarette à l’entrée. Ils déambulaient lentement devant la gigantesque porte. Le sillage de leur fumée donnait un air mystérieux à la lumière de fin de jour qui rosissait. Quelques oiseaux à l’horizon se balançaient de droite à gauche suspendus au zénith, puis fondaient au loin comme un sillage de navire. Ils éveillaient une terrible envie de prendre le large. Cette perspective depuis l’intérieur était aussi étourdissante qu’une mer infinie.

*

Dans la voiture, Thomas m’a déclaré de but en blanc que normalement il ne prenait pas de filles avec lui à cause du risque de croiser des pirates. Je n’ai rien dit. Je ne voulais pas savoir ce que se cachait derrière ce « normalement », je ne voulais pas savoir si c’était une règle de principe ou une vérité historique. Et puis il avait prononcé le mot fille avec une intonation de petit garçon qui dit : « Je n’aime pas les filles ». Je dois préciser que Thomas était un grand gaillard de trente-sept ans.

Une incroyable scène d’amour. Je l’ai vu se contorsionner, se mouvoir avec une orque géante d’une sensualité insoupçonnable. Une plongée mémorable. Un large arc blanc, puis noir, puis une torsade noire et blanche, l’orque s’entortillait avec un plaisir certain près de Thomas, décrivant un cercle qui s’élargissait, comme un prédateur tourne autour de sa proie, l’orque paradait, puis l’orque frôlait Thomas et le même manège recommençait. Le plus troublant c’est qu’il y avait dans l’eau une telle parenté entre Thomas et l’orque que j’en étais jalouse. Jalouse d’une orque. Mathilde en aurait bien ri – Mathilde est ma meilleure amie. Et pourtant il se dégageait de lui une dose de phéromones comme jamais il n’en avait dégagé devant moi et j’étais terriblement jalouse. Je ne l’ai évidemment pas montré et j’en ai été bien avisée, puisque j’ai tiré bénéfice de cette relation triangulaire le soir même.  Après ce partage, j’avais mis un pied dans son univers. La nuit tombée, sous une plantation de yuccas dont les branches poussaient au-dessus de l’eau sur une rive de la rivière noire, à côté d’un banian qui se dressait au-dessus de nos têtes comme un animal des mers surgit du néant, quelque chose est arrivé.

Il m’a parlé des orques de Valdès, m’a montré des photos d’éléphants de mer sur une lagune à la saison des amours et des prises de vue bouleversantes de ces orques de quelques tonnes qui se jettent sur eux avant de remonter le courant avec leur proie. Il m’a raconté comment les orques attaquent, risquent leur vie, bravent la mort, puis rebroussent chemin, lentement, avec cette conscience de la vie et de la mort, l’une et l’autre. L’une dans l’autre. Le retour à la vie et leur ventre qui coule à l’eau libre, se recharge, s’enfonce dans l’eau dense et frémissante ; le fond de l’océan absorbe tout, la surface se fend, le banc de sable doux, il se creuse, l’onde à la surface, elle se tend ; l’océan se referme. Le calme des reliefs escarpés. Et l’image de ce ventre lisse blanc. Cette éponge de douceur, ces tonnes raclant le sol, m’ont fait frémir de douleur. Cette vie et cette mort qui se côtoient ont exercé une fascination sur moi.

*

Thomas n’était pas homme à se laisser dériver dans une passion amoureuse. En tout cas c’était le langage qu’il tenait. Il avait bien plus d’aisance dans l’amour des mammifères marins, il préférait observer la vie dans l’eau loin des secousses de la vie terrestre. Il produisait une quantité hallucinante de rapports, croquis, dessins, films, photos, et sa maison en était pleine. Mes petits carnets paraissaient bien maigres en comparaison. Une histoire avait dû précéder pour me préparer le terrain, car je sais maintenant que le dépit attendait pour mieux rebondir.

Plus tard autour d’un civet d’« ourites » accompagné d’un « rhum-combawa », on a parlé de la mise en mer, et évidemment, j’ai été conviée. On a pris un filet, une canne à pêche, des appâts, nos tenues de plongée, et avons embarqué à quatre, Antoine, sa fille, Thomas et moi. On s’est arrêté devant la barrière de corail pour une plongée ; un peu plus loin devant une grotte, Thomas et moi sommes descendus à nouveau. Puis, on s’est dirigé vers la haute mer pour remplir le seau de poissons : Antoine s’est acquitté de cette tâche avec brio. Au retour, alors que le soleil, une boule jaune bien nette, n’avait plus qu’une demi-heure avant de se coucher, on a aperçu une bosse. Une bosse qui gonflait, puis une grosse vague, puis une gigantesque masse a surgi. Au regard éberlué de Thomas, j’ai compris qu’il s’agissait d’une baleine, la baleine tant attendue. Elle élançait son corps à la perpendiculaire, virevoltait, puis retombait dans l’eau avec un geste à la fois lourd et gracieux ; une vague de plus en plus grosse nous soulevait.

Quand elle a disparu, on se tenait chancelants, les mains sur le bastingage. Antoine fixait la surface de l’eau. Sous le choc. Thomas observait au loin avec un regard direct, aimanté par la bosse qui coulait.


Rita dR