Un amour salé

Quand je suis arrivée à Curepipe, Thomas était amoureux d’une orque. Chercheur en biologie, Thomas réalisait des reportages pour une chaîne télévisée animalière. Son rêve le plus cher était de voir des baleines, souvent il en rêvait. Même si par-ci par-là il s’en trouverait un Mauricien pour affirmer qu’il en avait aperçu une, parfois entendu et pas vu – mais n’était-ce pas plus prudent ? –, peu de monde avait croisé ce mastodonte de quelques tonnes qui disait-on poussait une longue plainte aiguë, un gémissement, une modulation crissante d’une puissance spirituelle, une célébration de l’extase dans sa forme la plus imprévisible. Un plaisir qui désarme. La baleine se faisait rare.

J’ai vu Thomas pour la première fois devant le centre de plongée de Flic en Flac. Je démarrais mon deuxième cours. Le moniteur, Patrick, était un ami de longue date ce qui apportait un peu de souplesse à mes gestes de novice. Depuis un ponton voisin, Thomas observait avec un air amusé l’acheminement du matériel et le départ de notre troupe de plongeurs. Assis sur le bord du ponton, une main ancrée de chaque côté, il plongeait son visage vers le large, avançait son cou épais prolongé par sa tête en direction de la mer ; contemplait l’horizon, le corps tendu vers le large. J’ai remarqué dès le premier jour son physique particulier, un corps athlétique aux épaules robustes, au visage buriné, avec une bouche enflée rouge et nacrée comme les valves d’un coquillage.

Thomas travaillait sur le caractère physiologique des orques. J’avais déjà constaté que les humains ressemblent à leurs animaux domestiques dans les grandes villes. Chiens et chats : même tête, même démarche. Dans les hautes mers, je constatais que c’était également le cas. Thomas, grande bouche, mâchoire avancée, des épaules robustes, une démarche légère, avait développé une spécificité physique au contact de ces mammifères : il avait un regard en circonvolution. C’était un regard très étrange ; j’avais l’impression d’être aspirée par un tourbillon d’eau dont le centre était ses yeux. Une attraction en cercles concentriques qui était à la fois profonde et répulsive.

Trois semaines après le début de notre relation, il m’a emmenée visiter une fabrique familiale de maquettes de bateaux. Nous sommes entrés dans un hangar où un homme et ses deux enfants s’activaient. L’homme, la nuque penchée, luisante et tendue par l’effort, les tendons de bras comme des cordes raides, rabotait un morceau de bois coincé entre ses deux jambes. Il portait une chemise à carreaux et un pantalon bouffant qui gondolait sous la ceinture. Les copeaux roulaient, frêles et légers ; ils voltigeaient en décrivant des trajectoires aléatoires avant de toucher le sol. Selon qu’une personne passe ou qu’une porte s’ouvre, ils se tassaient d’un côté ou de l’autre de la pièce ; quelques rouleaux traversaient un faisceau de poussière sous une fenêtre qui répandait une lumière blafarde. Quand la fille ouvrait la porte du fond, les copeaux revenaient vers l’assise sur laquelle je me tenais, puis s’immobilisaient avec des ailes tremblotantes comme des papillons de nuit.

*

La concentration était maximale quand nous sommes entrés. J’ai pris place sur une chaise à côté de la porte que Thomas a rapprochée du mur sans faire de bruit. Il m’a soufflé à l’oreille : « C’est Antoine, c’est mon ami ». Puis, nous avons observé leurs gestes dans une certaine communion d’esprit. La fille qui semblait avoir seize ou dix-sept ans vernissait de toutes petites pièces qu’elle disposait sur une étagère en choisissant la position de séchage avec précaution. Pendant qu’elle vernissait des pièces, elle vérifiait que des voliges assemblées en petits cubes, caissons, soubassements, étaient correctement collées. Un grand radiateur électrique brun était installé sous les étagères contre le mur. Elle retirait le surplus de vernis avec des cotons-tiges ou avec de petits bâtonnets très fins dont elle essuyait l’extrémité avec un chiffon. A chaque fois qu’elle finissait une pièce, elle cochait une ligne sur une liste accrochée au mur puis la disposait sur une étagère. Derrière elle, son frère plus jeune, très grand de taille, fixait des voiles aux mats d’une goélette à l’aide de fils de différentes épaisseurs. Sa sœur surveillait du coin de l’œil son travail en se retournant régulièrement.

C’est la fille la première à nous avoir vus. Elle a soulevé un regard plein d’espoir, puis a ravalé son sourire quand elle m’a vu arriver derrière Thomas. Elle avait en commun avec son frère un petit air renfrogné mais une allégresse se lisait dans ses yeux quand ils croisaient ceux de Thomas. Je n’étais pas aussi proche de Thomas que je l’aurais voulu à cette époque. Sûrement était-ce ses manières bourrues qui me déstabilisaient. Elle a préparé un thé à la vanille tout en me jetant des regards inquisiteurs. Antoine rabotait une pièce, il nous tournait le dos. Il travaillait désormais sur une coque renflée et seul le tas qui grossissait derrière prouvait qu’il progressait. Comme un chef d’orchestre, il rythmait ses gestes avec un effort soutenu, le corps vibrant, et nul n’osait l’interrompre. J’avais honte d’avoir si peu de callosités dans les mains quand je voyais tout ce monde tirer d’une telle besogne des maquettes de belle facture, élégantes, dont les traces de labeur s’inscrivaient sur chaque détail avec une histoire tangible.

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Après un temps de flottement, je me suis penchée vers Thomas qui était assis sur le sol. Il ne connaissait pas l’âge de la fille. Elle a rangé ses outils dans une caisse métallique, puis est allée chercher un bateau qui séchait dans une pièce voisine, a montré avec fierté les chaloupes qu’elle avait attachées et la maquette dont elle s’était inspiré. Elle m’a demandé comment je m’appelle, Thomas a répondu à ma place. Puis toute la famille nous a rejoints autour d’une petite table que l’on a débarrassée. Je ne m’étonnais pas qu’Antoine soit l’ami de Thomas car nul comportement protocolaire ne pouvait me laisser croire que j’étais la bienvenue. Ni encombrante. Antoine, visage triangulaire, corps au repos, était sorti de sa torpeur depuis les coups de rabot. Il a essuyé son front avec le revers de sa chemise. Une bande luisante lui rayait le front tandis que le reste de son visage était couvert d’une poudre cannelle. Il s’est assis, a posé ses deux mains sur les genoux. Le contour de son visage penché était aussi poudreux que ses pièces rabotées. Puis il a levé les yeux dont les vaisseaux rouges dessinaient de petites fractures autour des iris. Ils étaient enchâssés, les pupilles dilatées, comme soumis à la force d’une concentration et d’un effort fiévreux.

La fille a apporté des biscuits au manioc et du thé qu’Antoine a servi. Une douceur se dégageait de ses gestes quand il s’adressait à Thomas, il se montrait plus vindicatif avec son fils. On ne distinguait pas ce qui était de la colle séchée ou de la peau au bout de ses doigts. Il a fait un signe de la tête à sa fille ; elle est allée chercher un mouchoir propre dans une armoire au fond de la pièce, un dialogue paresseux comme chez les vieux couples. Il a essuyé son visage en frottant sa barbe naissante où toute la poudre accumulée s’était logée, puis a rangé le mouchoir dans sa poche.

Il nous a montré la photo d’un bateau qu’il retape au nord de l’île à Cap malheureux. Un gros camion a fait vibrer les murs et il a dû s’interrompre. Ses épaules frêles, si frêles à côté de celles de Thomas se sont contractées. Comme ces gens qui évoluent dans un monde puissant pour combattre leur fragilité, son corps a pris une physionomie autre quand il a commencé à parler de la mise en mer, sa voix est devenue plus chaude. D’une silhouette concentrée à la nuque raide, il ne restait plus rien. Il a rallongé son cou, dressé son buste, puis a énuméré ce qui restait à faire avant la mise en mer. Il est devenu plus loquace, sa voix ondulait, il prenait son souffle, puis reprenait la parole. Il a avancé des prévisions météorologiques qui ont paru hasardeuses à Thomas. « C’est sur ce bateau qu’Antoine et moi avons acheminé du matériel pour observer la faune depuis l’Afrique du Sud avant d’échouer dans les mains de pirates somaliens qui nous ont dépouillés de ma marchandise », a expliqué Thomas. Antoine a acquiescé avec une moue dubitative comme s’il voulait amoindrir la portée de cet évènement, comme si les pirates somaliens ne méritaient pas qu’on leur prête un développement plus long. « Cette fois-ci, on embarque un ancien marin militaire reconverti en agent de sécurité », a précisé Thomas en regardant dans le vague. Je me suis demandé si cette précision m’était adressée mais tout semblait indiquer qu’il avait plutôt besoin de se rassurer.

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Le lendemain nous sommes allés voir le bateau de huit mètres de long à l’abri dans un gros hangar. Trois autres bateaux étaient logés au même endroit. Des sons lointains de radio nous parvenaient, un air de Bob Dylan. Antoine nous a servi un verre de rhum après avoir sorti une bouteille qu’il cachait dans un creux du châssis de la coque. Pas habituée à avaler des alcools aussi forts, j’ai goûté le breuvage avec une grande lampée. Des flammes m’ont léché les parois du ventre jusqu’à en expulser la boule d’anxiété qui grésillait. J’ai parcouru des yeux la coque, caressé des mains sa surface fraîchement rabotée, traversé la structure porteuse pour aller voir un pan de balustres polies qui séchaient à côté. J’ai senti mon sang bouillonner. Thomas m’observait avec un certain contentement et un sourire plein de défi. Son sourire m’exhortait à réclamer de les accompagner mais je n’en ai rien fait. Antoine a dit que le calfatage pouvait commencer, qu’il en aurait pour une semaine s’il y consacrait toutes les matinées, son fils l’aiderait. Ensuite il a sorti un échantillon de peinture antisalissure et Thomas a approuvé le choix de la teinte. Une fois les questions techniques débattues, nous nous sommes assis sur des caissons et nous avons discuté de la saison des pluies. Antoine a allumé une cigarette, a précisé qu’il ne partait jamais en mer après la fin du mois de janvier ; il repartait en mars, souvent fin mars. Il a pensé que j’aimerais le savoir : le mois de février n’était vraiment pas le meilleur mois sur l’île. Je me suis demandé s’il avait envie de m’éloigner de Thomas. Ces mois pourtant porteurs de nouvelles expériences, porteurs d’espoirs, se sont morcelés d’un coup. Antoine avec son visage buriné, ses épaules frêles, ses yeux veinés, me regardait avec attention. Peut-être avait-il lu dans mes yeux mouvants mon envie de me joindre à eux. J’ai repensé au sourire contenu de sa fille et à l’indéchiffrable gêne quand celle-ci passait à côté de Thomas. Je l’ai soupesé du regard, il a plissé les yeux, s’est figé à nouveau, a attrapé ses genoux de ses deux mains ; j’ai vu les fissures rouges de ses yeux s’enfoncer.

Comme j’hésitais sur la date de mon départ, Antoine a esquissé un sourire plutôt satisfait. Le moindre contentement jaillissait de son regard contrairement à Thomas qui brouillait les pistes avec ses yeux tournoyants. Je ne crois pas que c’était conscient chez Thomas ; il est possible qu’il ait tout simplement perdu l’apprentissage du langage des yeux, car c’est avec Thomas que j’ai appris que rien n’est plus inconscient que ce langage. Les miens virevoltaient toujours à la recherche d’une bouée de sauvetage alors que les siens tournoyaient avec une assurance rare. C’était très déstabilisant. Après avoir entendu que je repartirais probablement en novembre, Thomas a fait mine de ne pas avoir entendu. Il a été trahi par ses épaules : un léger tressaillement. Comme ces militaires qui trimballent fièrement leurs insignes de grade sur les épaules, Thomas avait une certaine conscience de ses épaules – encore une de ses mimiques d’orque.

Des oiseaux pépiants cherchaient désespérément la sortie dans cet immense hangar où la nourriture manquait. Les coups de marteau du bateau voisin avaient cessé. Les deux hommes qui le retapaient fumaient maintenant une cigarette à l’entrée. Ils déambulaient lentement devant la gigantesque porte. Le sillage de leur fumée donnait un air mystérieux à la lumière de fin de jour qui rosissait. Quelques oiseaux à l’horizon se balançaient de droite à gauche suspendus au zénith, puis fondaient au loin comme un sillage de navire. Ils éveillaient une terrible envie de prendre le large. Cette perspective depuis l’intérieur était aussi étourdissante qu’une mer infinie.

*

Dans la voiture, Thomas m’a déclaré de but en blanc que normalement il ne prenait pas de filles avec lui à cause du risque de croiser des pirates. Je n’ai rien dit. Je ne voulais pas savoir ce que se cachait derrière ce « normalement », je ne voulais pas savoir si c’était une règle de principe ou une vérité historique. Et puis il avait prononcé le mot fille avec une intonation de petit garçon qui dit : « Je n’aime pas les filles ». Je dois préciser que Thomas était un grand gaillard de trente-sept ans.

Une incroyable scène d’amour. Je l’ai vu se contorsionner, se mouvoir avec une orque géante d’une sensualité insoupçonnable. Une plongée mémorable. Un large arc blanc, puis noir, puis une torsade noire et blanche, l’orque s’entortillait avec un plaisir certain près de Thomas, décrivant un cercle qui s’élargissait, comme un prédateur tourne autour de sa proie, l’orque paradait, puis l’orque frôlait Thomas et le même manège recommençait. Le plus troublant c’est qu’il y avait dans l’eau une telle parenté entre Thomas et l’orque que j’en étais jalouse. Jalouse d’une orque. Mathilde en aurait bien ri – Mathilde est ma meilleure amie. Et pourtant il se dégageait de lui une dose de phéromones comme jamais il n’en avait dégagé devant moi et j’étais terriblement jalouse. Je ne l’ai évidemment pas montré et j’en ai été bien avisée, puisque j’ai tiré bénéfice de cette relation triangulaire le soir même.  Après ce partage, j’avais mis un pied dans son univers. La nuit tombée, sous une plantation de yuccas dont les branches poussaient au-dessus de l’eau sur une rive de la rivière noire, à côté d’un banian qui se dressait au-dessus de nos têtes comme un animal des mers surgit du néant, quelque chose est arrivé.

Il m’a parlé des orques de Valdès, m’a montré des photos d’éléphants de mer sur une lagune à la saison des amours et des prises de vue bouleversantes de ces orques de quelques tonnes qui se jettent sur eux avant de remonter le courant avec leur proie. Il m’a raconté comment les orques attaquent, risquent leur vie, bravent la mort, puis rebroussent chemin, lentement, avec cette conscience de la vie et de la mort, l’une et l’autre. L’une dans l’autre. Le retour à la vie et leur ventre qui coule à l’eau libre, se recharge, s’enfonce dans l’eau dense et frémissante ; le fond de l’océan absorbe tout, la surface se fend, le banc de sable doux, il se creuse, l’onde à la surface, elle se tend ; l’océan se referme. Le calme des reliefs escarpés. Et l’image de ce ventre lisse blanc. Cette éponge de douceur, ces tonnes raclant le sol, m’ont fait frémir de douleur. Cette vie et cette mort qui se côtoient ont exercé une fascination sur moi.

*

Thomas n’était pas homme à se laisser dériver dans une passion amoureuse. En tout cas c’était le langage qu’il tenait. Il avait bien plus d’aisance dans l’amour des mammifères marins, il préférait observer la vie dans l’eau loin des secousses de la vie terrestre. Il produisait une quantité hallucinante de rapports, croquis, dessins, films, photos, et sa maison en était pleine. Mes petits carnets paraissaient bien maigres en comparaison. Une histoire avait dû précéder pour me préparer le terrain, car je sais maintenant que le dépit attendait pour mieux rebondir.

Plus tard autour d’un civet d’« ourites » accompagné d’un « rhum-combawa », on a parlé de la mise en mer, et évidemment, j’ai été conviée. On a pris un filet, une canne à pêche, des appâts, nos tenues de plongée, et avons embarqué à quatre, Antoine, sa fille, Thomas et moi. On s’est arrêté devant la barrière de corail pour une plongée ; un peu plus loin devant une grotte, Thomas et moi sommes descendus à nouveau. Puis, on s’est dirigé vers la haute mer pour remplir le seau de poissons : Antoine s’est acquitté de cette tâche avec brio. Au retour, alors que le soleil, une boule jaune bien nette, n’avait plus qu’une demi-heure avant de se coucher, on a aperçu une bosse. Une bosse qui gonflait, puis une grosse vague, puis une gigantesque masse a surgi. Au regard éberlué de Thomas, j’ai compris qu’il s’agissait d’une baleine, la baleine tant attendue. Elle élançait son corps à la perpendiculaire, virevoltait, puis retombait dans l’eau avec un geste à la fois lourd et gracieux ; une vague de plus en plus grosse nous soulevait.

Quand elle a disparu, on se tenait chancelants, les mains sur le bastingage. Antoine fixait la surface de l’eau. Sous le choc. Thomas observait au loin avec un regard direct, aimanté par la bosse qui coulait.


Rita dR

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