Le train zéro de Iouri Bouïda traduit du russe par Sophie Benech (Collection l’imaginaire chez Gallimard)

Les grands écrivains écrivent pour ne pas devenir fous, partons de ce postulat. Certains se démultiplient. Quelques-uns sanctifient un point d’orgue, s’installent sur un minuscule point saillant et s’immobilisent le corps tremblant. De rares courageux secouent le diable par la queue et envoient leur double fictif vers le suicide. 

Iouri Bouïda précipite un train dans un bruit de ferraille : le train Zéro.
 

Sans oublier de vivre. « De toute façon, il fallait bien vivre. Planter les pommes de terre. Préparer le foin. Sécher les champignons. Egorger le cochon… Pas le temps d’être fatigué. Pas le temps de penser non plus, d’ailleurs. Les pensées, ça fatigue plus que la masse. Ça brûle les forces. » 

Sans oublier les traverses. « Les meilleurs traverses sont en chêne ou en pin, mais on peut utiliser le mélèze ou le sapin. Faut savoir ça sur le bout du doigt. C’est ça, la connaissance, la force, autrement dit le pain, la nourriture, la vie. »

Et la vie, les femmes. Fira, « une bonne femme ou un rêve » « Il connaissait son odeur. Toutes les nuances de cette odeur. Et même le goût des mamelons durcis. Cette courbure du bras, il l’avait trouvée autrefois chez Rosa, et ces lèvres ouvertes, abandonnées… » Fira dont le corps transparent avait un « cœur qui palpitait comme un oiseau, de l’écume ajourée de ses poumons et de son foie brumeux, de la clochette argentée de sa vessie et de ses os délicats et bleutés dans la compote rose et translucide de sa chair… » Emportée là-bas dans le train Zéro par des hommes, Fira reviendra « toute voûtée, avec un fichu de vielle femme ».

« Les juifs s’en vont toujours, il n’y a que les idiots comme nous pour rester »
. De cette scène inaugurale née une oppression, une furieuse oppression qui fonce à la vitesse d’un train fou. Et il n’y a qu’un homme capable de conduire ce hurlement métallique, c’est Iouri Bouïda. Départ, vision des chemins de fer de l’enfer. Et encore des départs. Le train de la vie, le train Zéro va là-bas, décrit une trajectoire sans but ni fin, où l’absurde jouxte le comique, l’espoir insensé tue, l’amour sauve. Ce train Zéro circule, circule sans fin, passe et repasse par la station Neuf, dans une contrée reculée au fin fond de la Russie. Le train va vient, passe encore et encore, sans que l’on ne sache où, il part là-bas. Sans que l’on ne sache pourquoi. « Et s’il n’y a rien là-bas, hein ? Juste une plaine nue ? Un désert ? » Presque tout le monde quitte la station Neuf. Sur fond de bruit de bottes, de juifs qui s’enfuient, de décisions irrévocables, le colonel qui finit mal, l’orphelin fils de la patrie, le train fonce, s’ébranle, déglingue les rares qui s’en approchent de trop près.

L’histoire est campée. Et les interrogations.

Rester ou partir. Pourquoi vivre ?

Pourquoi ?

L’attente. Puisque la vie est espoir. « Tout comme les visages, les mots, les gestes, la rosée matinale sur les rails qui, à midi, étincelaient ainsi que de l’argent brûlant, le cri strident des cigales dans l’herbe rêche qui sentait la créosote, et tout le reste – tout, absolument tout, n’était que l’ombre de l’attente du train Zéro. » Et les rêves brisés. Mais ce n’est pas un mirage « une fois par jour, les roues d’un convoi de cent wagons les débarrassaient tout de même de leur rouille. Ça c’était la meilleure preuve que le train Zéro n’était pas un mirage. »

Dans l’univers débridé de Iouri Bouïda, un univers très noir empreint de réalisme magique, les corps sont organiques, transparents, opaques. Il y a aussi les chiens mangeurs d’homme derrière le barbelé qui aboient dans les ténèbres. Une cohorte de personnages colorés qui ont des rêves insensés. Mais il ne faut pas croire que le train Zéro peut les transporter quelque part, « il n’y a pas de gens dedans, c’est du bois, des bottes de feutre, des milliers de bûches, des millions de bottes de feutre. » Et puis il y a Aliona rencontrée à la station cinq qui se fait emmener dans cette contrée, à la station Neuf. Elle « n’avait pas pu expliquer de façon cohérente comment elle était arrivée sur la ligne. On l’avait emmenée. On lui avait promis du travail, du pain et un logement. Elle était arrivée par étapes, en passant d’une locomotive à l’autre. » Aliona, l’infirme avec une jambe plus courte que l’autre qui sans se démonter déclare sa flamme à Ivan. Aliona cherche quelque chose – sa faille – sa mère dit-elle, se plante devant le train qui passe en trombe, se penche « de plus en plus, comme si elle s’imbibait, s’imprégnait des bruits inhumains du train qui fonçait ». Il y a Vassia également qui est nommé chef de la station Neuf ; il est emporté par le train Zéro, va là-bas et revient le « visage bouffi et tourmenté secoué de tics. » Il décide qu’il va tout écrire. « Il passait des journées entières enfermé dans son cagibi, à faire grincer son crayon. Eh bien, qu’il écrive donc ! »

« Eh bien quoi, les gens ont le droit d’avoir leurs manies. L’important, c’était le train Zéro. La vie. »

Iouri Bouïda excelle dans l’art de raconter l’histoire de l’humanité en multipliant les allégories. Avec une plume poétique, onirique, qui n’hésite pas à devenir scabreuse et à dire son dégoût, son incompréhension, l’auteur réussit à évoquer dans un cadre imaginaire débridé toutes les tragédies et absurdités de notre monde avec une plume d’une liberté extraordinaire. En s’affranchissant de tout code, il nous conte une odyssée fantastique avec un souffle romanesque d’une puissance totalement ébouriffante.

Un très grand livre, un immense auteur. Ce livre est une parabole de l’histoire de l’humanité, sous ses aspects les plus violents, le train Zéro une allégorie de la vie. C’est une lecture exigeante. Rafraîchissante tant l’univers de Iouri Bouïda est vif, fougueux, d’une violence décoiffante. Comme toujours avec Iouri Bouïda – je l’ai déjà écrit par ici –, il faut avoir un moral d’acier avant d’aborder un de ses textes. Mais ça vaut son pesant de noirceur. D’or et de plumes cendrées. On en ressort déplumé mais couvert d’or. Le corps laminé mais fougueux. Ça vaut son pesant de corps. La douleur du monde, ce bruit intérieur qui menace de nous enraciner dans la folie explose et réclame de vivre. Cette douleur inextinguible du difficile Vivre, de l’absurde Vivre, traversée par le train Zéro et son bruit de ferraille qui nous transperce, en ressort tellement essorée, tellement épuisée, qu’il ne reste plus qu’à vivre. Vivre à Mille à l’heure.

Il y a du Kafka et du Gabriel Garcia Marquez dans l’écriture de Iouri Bouïda. Il y a du sang et de l’amour. Beaucoup d’amour. C’est un joyeux foutoir où tout est possible sauf comprendre : pourquoi tout ça ? Pourquoi vivre ? Ecrire, vivre. Il faut bien vivre. Cette tôle de vie qui déraille peut bien cliqueter. Et elle cliquètera. Elle cliquète. Même quand tout le monde part, le fracas du train Zéro continue à tourmenter notre cœur. Même seul au monde, le cœur « qui toute une vie, avait accumulé une amertume inflammable, explosive. Le train. Ce n’était pas encore fini ? Il cliquetait toujours ? Bon Dieu. Ca alors. »

Ric-rac. 

 
Tchou-ou-ou !


Le train zéro ; Iouri Bouïda ; traduction Sophie Benech ; collection l’imaginaire Gallimard ; 1998.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *