Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

 

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse. Et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Et également parce que les personnages de ses romans sont à la fois étranges et attachants. Elle sait creuser ses thèmes avec profondeur sans reculer devant leurs complexités, en mettant l’emphase sur des personnages où la symbolique et la puissance nerveuse et corporelle priment, ce qui lui permet d’écrire avec une certaine concision. 

Josyane Savigneau, à travers des témoignages écrits, journaux, et surtout en mettant en valeur la grande cohérence de l’œuvre de Carson McCullers, dresse le portrait d’une écrivaine à la fois fragile et opiniâtre. Elle s’attarde sur sa vie affective, notamment dans sa relation avec Reeves, son mari, qui avait également des velléités d’écrivain mais qui était très fragile sur le plan psychologique. Elle dresse également son portrait à travers ses relations amicales et amoureuses plus ou moins tourmentées. Notamment avec Anne-Marie Schwarzenbach, Tennessee Williams qui lui restera fidèle jusqu’au bout, Marie Tucker son professeur de piano, Truman Capote avec qui elle entretiendra une relation conflictuelle, Otto Franck père d’Anne Franck ; et l’ami de toujours Edwin Peacock. Elle revient sur le parcours de Reeves qui a rarement eu dans sa vie l’occasion de percer dans un domaine quelconque et qui restera toujours dans l’ombre des réussites flamboyantes de Carson et finira par se suicider.

Un parcours chaotique donc, le parcours de cette écrivaine à la santé fragile que l’on suit dans les différentes étapes de sa vie de jeune prodige. Indéniablement, Carson McCullers n’a pas été surmédiatisée puisque l’on est nombreux aujourd’hui à penser que ses écrits sont de très grande qualité. Cette étonnante fille avait un sens de l’analyse et une acuité, une vision de la littérature totalement intuitive, d’une grande sensibilité, comme le démontre de nombreux extraits dans cet essai. Elle était d’une très grande rigueur. A la lecture de cet essai, on comprend qu’elle a tout donné à l’écriture même quand son corps était à moitié paralysé ; et ce, dès l’âge de 30 ans à la suite d’une maladie non diagnostiquée pendant son enfance. Sa connaissance musicale (Carson McCullers était pianiste) est très apparente dans son œuvre. Son sens du tissage des thèmes, avec une mélodie de fond, des motifs implicites et explicites qui reviennent témoignent de sa grande sensibilité musicale ; et un certain nombre de passages dans ce livre qui abonde en citations et extraits (dont des extraits précieux d’une partie non disponible au public) en témoignent.

Une partie très intéressante est relatée dans le chapitre « une épouse de guerre », quand Reeves rejoint l’Europe pendant la seconde guerre en tant qu’officier. Ce chapitre est dédié à la période de la vie de Carson McCullers où sa souffrance morale et ses rapports avec Reeves semblent apaisés. On découvre qu’elle a lu Clausewitz (la théorie du « fog and friction » est certainement un concept très intéressant pour tout écrivain). On découvre que pendant cette période elle a du mal à écrire ; elle s’éloigne de sa blessure purulente – le sentiment de solitude. Probablement la période où le sentiment d’appartenance à un groupe pour chacun d’eux est le plus important. Reeves, pour la première fois, se sent utile et s’épanouit dans son travail. Un échange de lettres témoigne de la grande « normalité » de leur relation à cette période, de leur affection réciproque. Jacques Tournier fait une analyse complètement rocambolesque de cette période qui est relatée dans ce chapitre.

Une très juste analyse sur la réception d’une œuvre et les biais des lecteurs et des critiques nous est livrée dans le chapitre dédié au périple de Carson en Europe « considérer Frankie Addams comme le chef d’œuvre des chefs-d’œuvre et le meilleur roman de Carson McCullers, loin devant les autres, est peut-être une dérive de lecteurs plus soucieux du biographique qu’ils ne veulent l’avouer. Ce texte est, certes, le plus clairement autobiographique… ». Josyane Savigneau nous explique que les critiques ont reçu cette œuvre de façon beaucoup plus favorable que Reflets dans un œil d’or (qui est à mes yeux un chef d’œuvre). Un biais des plus classiques.

Une partie du livre est dévolue aux problèmes de santé de Carson McCullers. Des problèmes très graves puisqu’elle est à moitié paralysée dès 1947, c’est-à-dire à l’âge de 30 ans. Il lui restera 20 ans à vivre avec ce handicap. Plusieurs passages du livre décrivent l’évolution de son état de santé, son extrême maigreur, son teint, son irascibilité et sa grande fatigue nerveuse, sa main gauche maintenue par une planche. A la douleur physique, psychologique après des séjours en hôpital dans des services de neurologie, voilà que s’installe la terreur de devenir définitivement dépendante (un problème qui d’après les témoignages la hantait).

Dans le chapitre dédié à la relation de Carson McCullers et de Tennessee Williams, il y a une description très fine et sensible de Sagan qui les a rencontrés tous les deux. Elle nous apprend que Carson qui avait alors quarante ans avait « des yeux bleus comme des flaques, un air égaré, une main fixée sur des planchettes de bois […] Mais que ce soit l’homme blond aux yeux bleus et à la moustache blonde, hâlé, qui hissait Carson McCullers dans ses bras jusqu’à sa chambre, qui l’installait comme une enfant sur son double oreiller, qui s’asseyait au pied de son lit et lui tenait la main jusqu’à ce qu’elle s’endorme, à cause de ses cauchemars ;… La vie de ces deux génies, deux solitaires, … cette vie de rejetés… », cette vie est décrite avec beaucoup de détails.

On imagine fort bien la tourmente engendrée par la paralysie de son corps puisqu’en plus de la priver de la possibilité d’écrire, ce handicap la prive également de la pratique du piano qu’elle affectionnait tant. Une partie du livre est dédiée à son apprentissage musical et à sa sensibilité musicale ; et l’on apprend qu’elle affectionnait Bach – ce qui est assez cohérent avec son écriture qui manie l’enchevêtrement des thèmes autour du thème central avec dextérité. Ce sont des aspects de son travail qu’elle soigne particulièrement ; et elle relève avec satisfaction pendant son travail de mise en scène de Frankie Addams que quand elle travaille avec Harold Clurman, elle « aime ses intuitions de metteur en scène. Il a tout de suite mis à nu le thème principal – cette recherche d’une identité, et cette volonté de faire partie de quelque chose -, et il a parfaitement dessiné le contrepoint des voix autour de ce thème… » Les retombées financières de la pièce qui aura du succès seront importantes par ailleurs pour le couple Carson-Reeves.

Cette paralysie physique a nécessairement eu un impact sur son humeur puisqu’en plus de la souffrance physique, elle a dû affronter l’incapacité de se nettoyer le cerveau, de s’apaiser, de sortir de sa solitude avec la pratique de cet instrument. Et la suite de son parcours se révèle assez sombre.

A la fin de sa vie néanmoins, Carson McCullers rencontre une psychothérapeute qui lui sera d’une grande aide, Dr Mary Mercer. Cette dernière détient encore des bandes d’enregistrement des séances que Carson McCullers a effectuées chez elle. Des passages de deux des bandes sont cités. Josyane Savigneau l’a rencontrée et celle-ci lui a livré ses derniers souvenirs : « Elle n’avait pas d’âge, Carson, seulement un désir fou de rester en vie. Vivre et écrire. Vivre pour écrire. C’est cela que je voudrais qu’on sente, qu’on conserve d’elle : cette immense et fondamentale volonté de vivre. Je voudrais qu’on retienne son sens de l’humour, son sens du jeu, de la farce. Non seulement la volonté de vivre, mais aussi la joie de vivre. Au plus fort de la détresse, elle gardait le goût des facéties, elle gardait le bouclier de son rire. »

On se réjouit d’apprendre qu’il y a eu un dernier sursaut de bonheur en 1967, année de son décès. Malgré l’accumulation impressionnante de problèmes de santé, alors qu’elle est alitée depuis trois ans et attend une place à l’hôpital pour se faire amputer d’une jambe, elle se rend en Irlande grâce à l’invitation de John Huston, le producteur de l’adaptation cinématographique de Reflet dans un œil d’or. Elle arrive chez lui en ambulance et sa chambre est inondée de fleurs de la part de tous ses admirateurs. Ce voyage, elle le décrira comme « l’un des moments les plus heureux de ma vie ». Une photo par ici donne un aperçu de l’état de santé de Carson McCullers et de la joie intense que lui a procuré ce voyage.

Cette mise au point sur les difficultés énormes qu’a dû traverser Carson McCullers et la cohérence et l’extrême rigueur avec lesquelles elle a déployé ses talents d’écrivaine surdouée, est certainement un travail indispensable pour réhabiliter Carson McCullers. A la lecture des passages que cite Josyane Savigneau, on découvre que beaucoup de choses ont été écrites ; et elles ont eu pour effet de jeter un doute sur les réelles capacités de ce jeune prodige. Certains sont allés jusqu’à soupçonner que Reflets dans un œil d’or a été écrit grâce à la proximité de Reeves, son mari, ce qui est un soupçon qui témoigne d’une très mauvaise lecture, au vu de l’extrême fluidité et de la cohérence de ce récit. La première page est magistrale. Et cette impulsion à elle seule suffit à donner une idée de la qualité de ce qui va suivre*. On apprend d’ailleurs au début de cet essai qu’elle l’écrit en deux mois « Pour la première – et l’unique fois – de sa vie, elle a le sentiment que tout est facile, que le travail se fait tout seul : « J’étais très fatiguée, mais je ne pouvais pas m’arrêter, racontera-t-elle à Tennessee Williams, alors j’ai écrit Post Army d’une traite. J’écrivais comme on mange des bonbons. Soudainement, tous les personnages m’apparaissaient clairement… » Plus loin Josyane Savigneau nous explique que malgré la multitude de témoignages qui corroborent le fait que ce roman a surgi avec facilité, c’est le roman qui « lui sera le plus contesté : sans doute pense-t-on qu’il faut un regard et un imaginaire d’homme pour parler d’une garnison. » Enfin, Kafka n’a jamais mis les pieds en Amérique, et on n’a jamais contesté le fait qu’il a écrit l’Amérique. J’oserai même donner mon humble avis qui est qu’un écrivain s’exprime mieux quand il sort de lui-même ; et que donc quand le récit se situe dans des lieux qu’il connaît mal, dans la peau de personnages qui lui sont extérieurs, il peut plus facilement libérer son inconscient (qui n’est pas bloqué par des situations vécues). Dans une de ses notes sur l’écriture Carson McCullers écrit « Le jaillissement prend toujours sa source dans le subconscient, et il est incontrôlable » (chapitre II)

Carson McCuller a donc été parcourue par un moment de grâce à l’écriture de Reflets dans un œil d’or. Elle a vécu un de ces rares moments où la conjoncture est parfaite, où les thèmes se déploient et se tissent avec exactement la bonne résonance. Le thème principal, la ligne mélodique qui ne faiblit pas pendant tout le récit. Il me semble qu’il y a souvent dans l’architecture d’une œuvre un livre qui est l’ultime achèvement, celui qui a coulé sans encombre, qui est apparu facilement. Parce que les efforts effectués précédemment éclosent au bon moment et parce que l’écrivain se fie à ses intuitions et se libère.

Une partie particulièrement intéressante retrace l’ambiance à Brooklyn Heights dans une maison que plusieurs artistes se partageaient. Cette partie retrace le parcours de Carson McCullers dans l’atmosphère intellectuelle et les courants de pensées de la période de l’avant-guerre. Les critiques auxquelles elle a dû faire face. L’animosité qu’a déclenchée son succès immédiat à un âge très jeune.

Voici donc un essai qui rend à Carson McCullers toutes ses lettres de noblesse après qu’elle ait été dénigrée, voire coiffée de tous les chapeaux grotesques de l’enfant terrible, détestée, égoïste, etc. Josyane Savigneau a mené ce travail de recherche en ne tombant pas dans la facilité, cette fâcheuse tendance qu’ont les journalistes et critiques de vouloir expliquer une œuvre en fonction de la distance qu’il y a entre cette œuvre et leur propre vie.

Les auteurs qui ont influencés Carson McCullers sont régulièrement cités dans cet essai avec des extraits très intéressants quand elle parle des points communs entre la littérature russe et la littérature du Sud. Dostoïevski lui a « ouvert les portes d’un domaine immense et inconnu ». Elle revient souvent sur son admiration pour Faulkner et en particulier pour le bruit et la fureur, « probablement le plus grand roman américain », ainsi que son admiration pour Madame Bovary. « Pour la première fois l’écrivain était en accord avec sa vérité. »
Pas besoin d’avoir tout lu de Carson McCullers pour être happé par cet essai. Je n’ai lu pour ma part que L’horloge sans aiguille et Reflets dans un œil d’or. Cet essai peut se lire d’un trait. J’ai aimé le lire « en étoile », soit en lisant ou relisant des références que j’avais déjà, soit en les achetant ou empruntant à la réserve de la bibliothèque centrale pour les éditions épuisées pour le simple plaisir de m’approcher un peu plus de la vie de cette extraordinaire écrivaine opiniâtre et précoce.

Carson Mc Cullers un Coeur de jeune fille ; Josyane Savigneau ; Editions Stock ; 1995. 

* Roman dédié à Anne-Marie Schwarzenbach. Ce livre dès la première page (on apprend en effet dans cet essai qu’elle passait beaucoup de temps sur ces premières pages) annonce le thème principal, la solitude, avec une écriture très maîtrisée. La progression du récit est également parfaitement maîtrisée, avec au milieu, une phrase pivot : « Et ayant renoncé à la vie, le capitaine soudain commença à vivre ». Il y a une scène marquante autour d’un cheval qui subit la rage du capitaine. La topologie des lieux dès la première page est remarquable : lignes rigides par contraste aux érables frissonnants et délicats. Le motif de l’ombre qui est fraîche puis revient très souvent aussi bien de façon explicite qu’implicite est très bien travaillé tout le long du récit et annoncé dès la première page. La dilatation du temps aussi. La corrélation entre les évènements à l’allure inoffensive et l’intensité dramatique : « temps de paix… toujours semblable…..excès de loisir…drame…meurtre » Tout ça en une page tout de même. Et à l’âge de 24 ans. C’est, je trouve, absolument impressionnant. Un livre qu’il faut avoir lu. 


PS : Un très utile lexique permet de repérer les auteurs et titres cités dans cet essai.

Carson Mccullers et Tennessee Williams côte à côte. Et Samuel Goldwyn Jr. (Source : « Mémoires » de Tennessee Williams chez Robert Laffont)

 

 
 

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