Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto)

Aussitôt ce livre refermé, j’ai voulu écrire un billet, vous informer de son contenu, et j’ai vu d’immenses étendues de mer, de grands navires et leurs intérieurs boisés, des bras vigoureux qui plaquent une carte, décident d’une trajectoire, leurs discussions houleuses, instruments de cuivre et d’acier – mais n’est-ce pas grâce à son bon sens que Martin Eden, la tête bien faite, mène son bateau ? J’étais envahie par un parfum de vent de mer. Et surtout un immense sentiment de liberté.

Mais en réalité l’essentiel de ce livre, l’essentiel des scènes de ce livre tient dans un salon. Bourgeois. Ou alors dans une pièce miteuse qu’occupe notre protagoniste chez sa sœur. Quelques rares fois sur un carré d’herbe où Martin Eden converse avec La Femme, celle qui lui donne envie de s’élever.

D’où vient alors cette impression ? Il y a bien quelques voyages en mer évoqués, mais ce n’est pas là l’essentiel du propos. Et c’est précisément en refermant ce livre que l’on comprend que l’écriture est un rapport à la vie.

Vous l’avez compris, ce livre ne vous laissera pas indemne. Ce livre n’éveille pas une envie de liberté qui s’éteint aussitôt le livre fermé, de celles que l’on nous sert habituellement. Ici la liberté est inhérente à la rage de vivre du protagoniste, Martin Eden, et elle se déploie farouchement dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de liberté d’agir, d’aimer, de penser, de travailler… et d’écrire. Elle a le goût de l’accomplissement, de l’effort poussé jusqu’à son paroxysme ; comme si l’on escaladait une montagne ardue avec la conviction intraitable qu’un vaste horizon cerclé d’une eau bleue scintillante surgira une fois l’effort accompli.

Jack London nous conte dans ce livre le cheminement de Martin Eden vers l’écriture. Le moteur est l’amour d’une femme, dont on pressent dès les premières phrases qu’elle ne fera pas l’affaire ; et c’est le roman d’apprentissage le plus puissant que j’aie jamais lu ces dernières années.

Cet
homme d’une vingtaine d’année, donc, essaye de s’extirper de son existence éreintante et humiliante et veut vivre de sa plume. Evidemment, de même que les immeubles, les champs, les terrains, les usines sont chasses gardées, le patrimoine éditorial est chasse gardée ; et la caste intellectuelle qui définit le bon goût, c’est cette bourgeoisie de salon dont fait partie la femme dont il tombe amoureux (licenciée ès lettres). De magnifiques pages composent une diatribe remarquablement actuelle sur la confrontation entre la culture de salon et la culture quand elle est perçue comme étant vitale, quand elle est la seule voie vers une vie possible. Ce livre nous parle de l’éternelle distorsion du monde littéraire qui se présente dans l’imaginaire de chacun comme étant le champ de tous les possibles et qui paradoxalement restreint le champ des possibles en définissant ce qu’est le bon goût, ce qu’il faut lire. Ce qui se vend. Jack London met admirablement en scène l’aristocratie littéraire qu’il a sûrement eu le loisir de scruter à travers son parcours d’autodidacte.

Un magnifique passage sur la boxe de rue met en scène Martin Eden tandis qu’il s’interroge sur sa persévérance nécessaire pour être édité après plusieurs refus de manuscrits ; une anthologie de la lutte d’un écrivain sans relation pour se faire une place. Il y a de très belles pages également sur l’alcoolisme dans le milieu ouvrier, quand à l’horizon ne pointe aucune lueur d’espoir, et l’on comprend ce que veut dire se réfugier dans l’alcool. Jack London nous décrit également avec une remarquable justesse la perplexité de son protagoniste devant la majorité des livres pâlots publiés. C’est ce qui contribue également à donner une teinte très contemporaine à ce récit. Eternelle même. On tient là une critique qui n’a pas pris une ride de l’aristocratie pensante, des lettrés ; et on pense évidemment à nos chers jurys littéraires et à nos journalistes, influenceurs sur réseaux, et critiques littéraires, qui se jettent tous sur les mêmes livres à chaque rentrée littéraire, pour nous convaincre – que dis-je nous formater au goût des « experts », lissage, uniformisation, best-sellers, tous derrière les mêmes livres – avec une feinte propension à nous jeter de temps à autre à la figure un livre scandaleux, dont le scandale tient essentiellement à l’absence de point-virgule. Enfin voilà donc un livre réjouissant à lire avant la rentrée littéraire de janvier.

Notre protagoniste qui lutte pour se faire publier a de la vigueur, donc, mais pas la forme. Tel serait le thème dominant de ce livre. Il y a plusieurs autres thèmes abordés, mais c’est le thème qui se dégage clairement, dès le début : Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? Aussi bien pour une histoire d’amour que pour le rapport à l’écriture, d’ailleurs. Tout se tient.

Et de la vigueur, Martin Eden en a, autant quand il est amoureux que quand son amour est bafoué. Du début à la fin de ce livre, le processus créatif est mis en scène : l’écriture quand la vie bouillonne dans ses veines ou l’écriture pour accepter la mort quand la vie se retire. Ces deux pans antagonistes de l’écriture sont mis en scène.

Martin Eden à la fin du livre invoque Nietzsche et déclare son caractère individualiste dans un dialogue à bâtons rompus avec les représentants de la bourgeoisie dans laquelle baigne sa promise. Il élève au rang de vérité l’esprit libre, l’esprit fort, qui n’attend rien de la société, individualiste ; qui s’extrait de l’esclavage ; le surhomme et la noblesse d’esprit de Nietzsche. On croise également un reporter à sensation qui écrit un article mensonger à son sujet après un meeting politique et se prend une belle fessée, une très belle fessée avec des « larmes d’adolescent colérique ». Que de réjouissances ! Que de réjouissances ! Précipitez-vous sur ce livre si comme moi vous ne l’avez pas encore lu.

Un immense livre donc que je m’empresse de ranger parmi mes livres cultes, adossé « Au cœur des ténèbres » de Conrad, dans ce rayon qui active mes synapses de façon spectaculaire à chaque phrase, entre chaque mot.

Remarquons également que les éditions Libretto en ont fait un très bel objet avec une reliure solide, une couverture à relief, une impression nette sur du papier de très bonne qualité, un signet rouge et enfin une tranche aux bords arrondis. Tout ça sous couvert de livre de poche. Une belle collection, cette édition limitée qui fête leurs 20 ans d’existence.

Martin Eden ; Jack London ; Traduit de l’anglais par Francis Kerline ; Editions Libretto.



PS: Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? 

2 réflexions sur « Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto) »

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