La chance de leur vie d’Agnès Desarthe (Editions de l’Olivier)


J’ai toujours envié aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette épaisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l’eau. Ni leur « semi-furnished house » qui tel un pot de crème fraîche épaisse noie tout caractère même le plus rebelle. Ni leur poulet rose aux attaches qui résistent après une cuisson longue comme deux fois la traversée de la manche, plus terrible que le plus terrible des poulets français de l’autre côté de la manche. Eh oui, la traversée de la Manche désormais si facilement réalisable ne peut être sans conséquences pour les aficionados de Virginia Woolf. Car voyez-vous, nous en avons une de Virginia Woolf nationale, contemporaine : elle s’appelle Agnès Desarthe. Et depuis la lecture de ce livre, mon cœur de française qui lutte contre ses pulsions historiques, réprimées, contestées. Des sentiments éprouvés et assumées. Mon cœur de française est totalement serein et apaisé. Continuer la lecture de « La chance de leur vie d’Agnès Desarthe (Editions de l’Olivier) »

Un amour salé

 

Quand je suis arrivée à Curepipe, Thomas était amoureux d’une orque. Thomas était biologiste et réalisait des reportages pour une chaîne télévisée animalière. Son rêve le plus cher était de voir des baleines, il en rêvait et souvent en parlait. Même si par-ci par-là il s’en trouverait un Mauricien pour affirmer qu’il en avait aperçu une, parfois entendu et pas vu – mais n’était-ce pas plus prudent ? –, peu de monde avait croisé ce mastodonte de quelques tonnes qui disait-on poussait une longue plainte aiguë, un gémissement, une modulation crissante d’une puissance spirituelle, une célébration de l’extase dans sa forme la plus imprévisible. Un plaisir qui désarme. La baleine se faisait rare. Continuer la lecture de « Un amour salé »

Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella (Editions La Table Ronde)

J’ai un rayon de livres « petites perles » dans lequel je range les livres découverts par hasard, peu médiatisés, d’une beauté telle que l’on a l’impression d’avoir été choisi par les Dieux en étant tombé dessus. J’ai trouvé celui-ci dans une bonne librairie, et c’est toujours un plaisir d’y retourner comme quand on a découvert un bout de plage déserte et que l’on conserve égoïstement l’adresse. 

Continuer la lecture de « Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella (Editions La Table Ronde) »

Le professeur Oreille de Suie

Il y avait un livre sous un arbre, boulevard Saint-Germain. Une voiture toutes les secondes. Aux heures de pointe un vrombissement continu.

Il était dix-huit heures, les gens passaient, les voitures criaient, le sol vibrait, le livre bâillait.

Le livre était gris, gris de pas, gris de bus. D’une épaisseur floue que la poussière gonflait. Il était collé au sol, retenu par un mystérieux ancrage que seul lui voyait.

Je passai mon chemin, m’acheminai vers mon appartement qui se situe Boulevard Saint Germain au numéro 31, au dernier étage. Poussai la porte. Une chambre de bonne tapissée de livres. L’hiver, il y faisait froid, et l’été passait à la vitesse d’un toit brûlant. J’étais étudiant en littérature le soir et employé de la RATP le jour. C’était une chambre de bonne mais elle avait des murs très espacés, et quand il y faisait froid, de loin en loin, je pouvais regarder par la fenêtre les ailes des pigeons froufrouter et les conduits de cheminée tousser. Continuer la lecture de « Le professeur Oreille de Suie »

Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)

« Mon plaisir est tout entier ramassé au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d’or, et la ville vient s’y fondre. Dans la chambre aux trois fenêtres, Jim collabore sans le savoir au phénomène. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentrée. Il écrit. J’écris. Il est lui. Je suis moi. » Que penser de ces immersions dans le quotidien de ce couple d’écrivains, Dominique Rolin et Jim, qui vit dans une symbiose créatrice parfaite et s’isole régulièrement à Venise ? Est-ce que ce livre est d’inspiration autobiographique ? Les autobiographies n’ont jamais été ma tasse de thé. Les romans introspectifs, s’ils s’ouvrent dès les premières pages sur le monde m’intéressent. L’autobiographie amoureuse ou les témoignages de tragédie familiale me lassent. Et pourtant ici le propos est universel. L’histoire est universelle. Tout d’un coup, après une première impression ambiguë, faite d’une succession de réticences et d’attractions, on s’immisce dans une histoire intime, Continuer la lecture de « Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard) »

Excessive violette

C’est en passant derrière cette femme très fardée de la cinquième avenue à New York dans les années quatre-vingt, cette femme avec une coupe de cheveux à la Sue Ellen, que j’ai détesté le parfum de la violette. J’étais enfant mais je m’en souviens très bien. C’était un parfum poudré, âpre, qui s’accroche à la gorge comme autant de petits grains de poudre de riz, comme si je l’avais inhalé. C’était juste une impression car je ne pense pas que sa poudre se détachait. Elle était même terriblement fixe, comme sortie d’un moule de sculpteur. Continuer la lecture de « Excessive violette »

Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences)

 

« … la vue de la putain nue aux cheveux défaits et aux longues jambes noueuses qui est soudain sortie par la porte du mausolée en bâillant paresseusement… Nous l’avons suivi des yeux jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue ». Pour nous entraîner dans une histoire, Iouri Bouïda nous prend par les pensées, les déductions les plus ténébreuses, suggère une histoire commise par une main gauche qui « nous empêche d’oublier l’existence du mal, laissant à la main droite le soin de faire le bien, et nul ne sait ce qui est le plus important ». Il nous entraîne dans nos raisonnements les plus obscurs ; et vient alors la question : comment en suis-je arrivé à cette conclusion ? Continuer la lecture de « Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences) »

Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff (Editions La table ronde)

 

Voici un très bon livre qui va vous soulever grace à un grand souffle romanesque même si, comme moi, les fossiles ne vous ont jamais intéressés. L’histoire se situe sur la côte sud de l’Angleterre, dans le Dorset à Lyme Regis. Le paysage est constitué de falaises menaçantes qui recèlent des strates et des strates de vies ensevelies. Les terres calcaires, tantôt solides tantôt argileuses, érodées par les vagues et les pluies fréquentes, dévoilent des trésors cachés, des fossiles, des curios, de petites pierres au relief circulaire, et aussi d’énormes structures avec des colonnes vertébrales longues, de grandes nageoires, des espèces aux formes intrigantes non répertoriées dans les manuels scientifiques.

Continuer la lecture de « Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff (Editions La table ronde) »

La vie princière (Collection l’Infini, Editions Gallimard) et l’invité (Revue l’infini 141) de Marc Pautrel

 

J’ai découvert Marc Pautrel dans le dernier numéro (141) de la revue de Philippe Sollers, l’Infini, dans un récit intitulé « l’invité ». J’ai été séduite par son écriture sobre et ne le connaissant pas, j’ai acheté son dernier livre « La vie princière ». Les deux textes racontent des rencontres dans un lieu idyllique (une retraite pour chercheurs ou écrivains en Provence). Le narrateur, un homme, déroule ses pensées. Sans grande envolée lyrique, il nous conte la naissance, l’évolution puis la dissolution du sentiment amoureux. La vie sociale qui nous happe. Chaque récit décrit le déroulement de ces journées dans ces lieux de retraite : la rencontre à deux, la rencontre avec les autres, la rencontre à travers le regard des autres, et comme chacun de nous l’a déjà vécu, le cheminement de sa pensée, cheminement au cours duquel il revient sur sa filiation, son éducation, son origine sociale, sa relation avec sa mère. Continuer la lecture de « La vie princière (Collection l’Infini, Editions Gallimard) et l’invité (Revue l’infini 141) de Marc Pautrel »

« Vers la lumière » de Naomi Kawase

Les films sont souvent sources d’inspiration pour les écrivains. Celui-ci, une fois n’est pas coutume, est en relation directe avec le processus d’écriture puisqu’il traite de la difficulté à transmettre une scène par les mots. C’est une question que se pose évidemment tout écrivain : comment transmettre une scène avec la bonne distance ? Et la réponse ici est apportée par les seuls qui peuvent finalement y répondre avec objectivité : les malvoyants.

« Vers la lumière » de Naomi Kawase parle du travail minutieux et patient qu’il faut déployer pour choisir les mots, de la difficulté à nommer et susciter des émotions, à dévoiler une forme de visible tout en ne la figeant pas dans une interprétation unique. On comprend que l’exercice est difficile quand on assiste à la confrontation entre une audio-descriptrice de films, Misako, et des malvoyants qui critiquent son travail pour l’aider à faire évoluer son texte. Les malvoyants ont, comme on peut l’imaginer, une imagination féconde, une capacité à ressentir des émotions avec peu de mots. Continuer la lecture de « « Vers la lumière » de Naomi Kawase »