Le Singe, l’Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto)

Dans « le combat avec le démon », paru en France en 1928, Stefan Zweig écrivait dans son introduction que « Le démon, c’est le ferment qui met nos âmes en effervescence, qui nous invite aux expériences dangereuses, à tous les excès, à toutes les extases. Chez la plupart des individus, cependant, chez les natures moyennes, cette partie à la fois précieuse et dangereuse de l’âme ne tarde pas à se résorber et à disparaître ; ce n’est qu’en de rares moments, dans les crises de la puberté, dans les instants où l’amour ou le désir sexuel agitent le cosmos intérieur de l’homme, que cette volonté de sortir de soi, cette exaltation, ce manque de contrôle vont jusqu’à s’affirmer dans la banale existence bourgeoise. En temps ordinaire les hommes mesurés étouffent en eux cette poussée faustienne, le travail la calme, l’ordre la réfrène, la morale la chloroforme : le bourgeois est toujours l’ennemi juré du désordre, non seulement dans le monde, mais aussi en lui-même. Chez l’homme supérieur, surtout chez celui qui crée, l’inquiétude féconde persiste, elle exprime son insatisfaction des œuvres du jour, elle lui donne « ce cœur élevé qui se tourmente » dont parle Dostoïevski. Continuer la lecture de « Le Singe, l’Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto) »

La femme à part de Vivian Gornick traduit par Laetitia Devaux (Editions Rivages)

Voici une très belle découverte faite grâce à l’émission d’Arnaud Laporte de France Culture « La Dispute ».
 
Autant lever tout de suite une inquiétude avant de vous présenter ce livre introspectif : les introspections me fatiguent. Me désolent. Penser que de petits ou grands bobos vont passionner le monde ! Comment ? Monsieur ou Madame a besoin de lustrer sa peine ? Ah ! C’est l’histoire de son grand-père ? Ce grand héros ? Je dois en plus contribuer à asseoir son « storytelling » pour promouvoir ses ventes ?

Non ! Les petits va-et-vient dans le quotidien peu passionnant des uns et des autres me fatiguent. Il y a très peu d’écrivains qui réussissent cet exercice avec succès.


Vivian Gornick, elle, y arrive très bien. Elle y arrive très bien parce qu’elle le fait en sortant de chez elle, et parce que c’est la vie des autres qui sert de catalyseur à ses réflexions. « C’était là, dans la rue, que j’emplissais mon enveloppe corporelle, que j’occupais le présent. » Elle plonge sa réflexion dans le quotidien, interagit avec le passant. Le prend à témoin. Nous prend à témoin. Elle le fait en dialoguant avec son ami Léonard, un grand arpenteur de rue également, un homme « gay et spirituel » et leur sujet c’est : « la vie non vécue ». Continuer la lecture de « La femme à part de Vivian Gornick traduit par Laetitia Devaux (Editions Rivages) »

Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont)

Dans l’imaginaire collectif, il y a cette croyance que les mathématiques pures sont la discipline qui se rapproche le plus de l’Être. Quand un mathématicien voit pour la première fois une démonstration, cela lui donne le sentiment de soulever un nouveau pan de vérité absolue et universelle, de s’approcher de Dieu.

Il porte en lui en quelque sorte la parole de Dieu.

Les mathématiques décrivent des vérités qui existent indépendamment du monde matériel, ce qui en fait une discipline à part. Fouad Laroui, dans cet essai, nous rappelle que c’est la secte religieuse des pythagoriciens qui appela ses initiés « mathématiciens », c’est-à-dire ceux qui détiennent le savoir. Continuer la lecture de « Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont) »

La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

Dans la dernière émission d’Arnaud Laporte, les membres de l’équipe de La Dispute s’escrimaient au sujet du contenu de « La douce indifférence du monde » de Peter Stamm ; les uns trouvaient le roman facile à raconter, les autres irracontable. Personne n’était d’accord sur le point de départ de l’histoire, mais les quelques structures du récit qui ressortaient et les impressions contrastées promettaient une histoire riche et universelle.

Tout ceci a évidemment aiguisé ma curiosité, d’autant que je connais Peter Stamm et que j’ai un petit faible pour lui. Alors j’ai fait un crochet par la librairie – je voulais vérifier qui disait la vérité – et j’ai pris le dernier livre (détail amusant quand on a lu le texte). Puis je l’ai lu en moins d’une journée. Continuer la lecture de « La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois) »

La chance de leur vie d’Agnès Desarthe (Editions de l’Olivier)


J’ai toujours envié aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette épaisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l’eau. Ni leur « semi-furnished house » qui tel un pot de crème fraîche épaisse noie tout caractère même le plus rebelle. Ni leur poulet rose aux attaches qui résistent après une cuisson longue comme deux fois la traversée de la manche, plus terrible que le plus terrible des poulets français de l’autre côté de la manche. Eh oui, la traversée de la Manche désormais si facilement réalisable ne peut être sans conséquences pour les aficionados de Virginia Woolf. Car voyez-vous, nous en avons une de Virginia Woolf nationale, contemporaine : elle s’appelle Agnès Desarthe. Et depuis la lecture de ce livre, mon cœur de française qui lutte contre ses pulsions historiques, réprimées, contestées. Des sentiments éprouvés et assumées. Mon cœur de française est totalement serein et apaisé. Continuer la lecture de « La chance de leur vie d’Agnès Desarthe (Editions de l’Olivier) »

Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella (Editions La Table Ronde)

J’ai un rayon de livres « petites perles » dans lequel je range les livres découverts par hasard, peu médiatisés, d’une beauté telle que l’on a l’impression d’avoir été choisi par les Dieux en étant tombé dessus. J’ai trouvé celui-ci dans une bonne librairie, et c’est toujours un plaisir d’y retourner comme quand on a découvert un bout de plage déserte et que l’on conserve égoïstement l’adresse. 

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Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)

« Mon plaisir est tout entier ramassé au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d’or, et la ville vient s’y fondre. Dans la chambre aux trois fenêtres, Jim collabore sans le savoir au phénomène. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentrée. Il écrit. J’écris. Il est lui. Je suis moi. » Que penser de ces immersions dans le quotidien de ce couple d’écrivains, Dominique Rolin et Jim, qui vit dans une symbiose créatrice parfaite et s’isole régulièrement à Venise ? Est-ce que ce livre est d’inspiration autobiographique ? Les autobiographies n’ont jamais été ma tasse de thé. Les romans introspectifs, s’ils s’ouvrent dès les premières pages sur le monde m’intéressent. L’autobiographie amoureuse ou les témoignages de tragédie familiale me lassent. Et pourtant ici le propos est universel. L’histoire est universelle. Tout d’un coup, après une première impression ambiguë, faite d’une succession de réticences et d’attractions, on s’immisce dans une histoire intime, Continuer la lecture de « Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard) »

Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences)

« … la vue de la putain nue aux cheveux défaits et aux longues jambes noueuses qui est soudain sortie par la porte du mausolée en bâillant paresseusement… Nous l’avons suivi des yeux jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue ». Pour nous entraîner dans une histoire, Iouri Bouïda extirpe nos pensées les plus ténébreuses, suggère une histoire commise par une main gauche qui « nous empêche d’oublier l’existence du mal, laissant à la main droite le soin de faire le bien, et nul ne sait ce qui est le plus important ». Il nous entraîne dans nos raisonnements les plus obscurs ; et vient alors la question : comment en suis-je arrivé à cette conclusion ? Continuer la lecture de « Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences) »

Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff (Editions La table ronde)

 

Voici un très bon livre qui va vous soulever grace à un grand souffle romanesque même si, comme moi, les fossiles ne vous ont jamais intéressés. L’histoire se situe sur la côte sud de l’Angleterre, dans le Dorset à Lyme Regis. Le paysage est constitué de falaises menaçantes qui recèlent des strates et des strates de vies ensevelies. Les terres calcaires, tantôt solides tantôt argileuses, érodées par les vagues et les pluies fréquentes, dévoilent des trésors cachés, des fossiles, des curios, de petites pierres au relief circulaire, et aussi d’énormes structures avec des colonnes vertébrales longues, de grandes nageoires, des espèces aux formes intrigantes non répertoriées dans les manuels scientifiques.

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La vie princière (Collection l’Infini, Editions Gallimard) et l’invité (Revue l’infini 141) de Marc Pautrel

 

J’ai découvert Marc Pautrel dans le dernier numéro (141) de la revue de Philippe Sollers, l’Infini, dans un récit intitulé « l’invité ». J’ai été séduite par son écriture sobre et ne le connaissant pas, j’ai acheté son dernier livre « La vie princière ». Les deux textes racontent des rencontres dans un lieu idyllique (une retraite pour chercheurs ou écrivains en Provence). Le narrateur, un homme, déroule ses pensées. Sans grande envolée lyrique, il nous conte la naissance, l’évolution puis la dissolution du sentiment amoureux. La vie sociale qui nous happe. Chaque récit décrit le déroulement de ces journées dans ces lieux de retraite : la rencontre à deux, la rencontre avec les autres, la rencontre à travers le regard des autres, et comme chacun de nous l’a déjà vécu, le cheminement de sa pensée, cheminement au cours duquel il revient sur sa filiation, son éducation, son origine sociale, sa relation avec sa mère. Continuer la lecture de « La vie princière (Collection l’Infini, Editions Gallimard) et l’invité (Revue l’infini 141) de Marc Pautrel »