Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)

Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Ce texte est une fabuleuse illustration de la puissance sensorielle du plaisir couplé à la douleur. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

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Né d’aucune femme de Frank Bouysse (Editions La manufacture de livres)

 
Oui, la littérature, c’est d’abord une langue, une langue propre, une voix. C’est aussi une alchimie : l’ambiance, le cadre, les personnages, l’histoire, les thèmes abordés. Et enfin le tout est une histoire de sensation, tout est dans les sensations ; on peut définir la littérature d’une manière ou d’une autre, reste ce que le corps comprend. Reste ce que nos sens nous disent, et qui, heureusement pour beaucoup d’entre nous, ne mentent pas. Profitons-en donc, tant que c’est possible. Tant que l’on ne nous a pas ôté ce droit. (N’avez-vous pas remarqué que cette rentrée littéraire est particulièrement frustrante de ce point de vue puisque l’on nous annonce que tel auteur nous comprend, nous aime, ce qui n’est pas sans me rappeler le « nous le valons bien » poussif de L’Oréal…) Continuer la lecture de « Né d’aucune femme de Frank Bouysse (Editions La manufacture de livres) »

Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto)

Aussitôt ce livre refermé, j’ai voulu écrire un billet, vous informer de son contenu, et j’ai vu d’immenses étendues de mer, de grands navires et leurs intérieurs boisés, des bras vigoureux qui plaquent une carte, décident d’une trajectoire, leurs discussions houleuses, instruments de cuivre et d’acier – mais n’est-ce pas grâce à son bon sens que Martin Eden, la tête bien faite, mène son bateau ? J’étais envahie par un parfum de vent, de mer. Et surtout un immense sentiment de liberté.

Mais en réalité l’essentiel de ce livre, l’essentiel des scènes de ce livre tient dans un salon bourgeois. Ou alors dans une pièce miteuse qu’occupe notre protagoniste chez sa sœur. Quelques rares fois sur un carré d’herbe où Martin Eden converse avec La Femme, celle qui lui donne envie de s’élever.

D’où vient alors cette impression ? Il y a bien quelques voyages en mer évoqués, mais ce n’est pas là l’essentiel du propos. Et c’est précisément en refermant ce livre que l’on comprend que l’écriture est un rapport à la vie.

Vous l’avez compris, ce livre ne vous laissera pas indemne. Ce livre n’éveille pas une envie de liberté qui s’éteint aussitôt le livre fermé, une de celles que l’on nous sert habituellement. Ici la liberté est inhérente à la rage de vivre du protagoniste, Martin Eden. Elle se déploie farouchement dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de liberté d’agir, d’aimer, de penser, de travailler… et d’écrire. Elle a le goût de l’accomplissement, de l’effort poussé jusqu’à son paroxysme, comme l’on escaladait une montagne ardue avec la conviction intraitable qu’un vaste horizon cerclé d’une eau scintillante surgira une fois l’effort accompli.

Jack London nous raconte dans ce livre le cheminement de Martin Eden vers l’écriture. Le moteur est l’amour d’une femme, dont on pressent dès les premières phrases qu’elle ne fera pas l’affaire. Cet homme d’une vingtaine d’année essaye de s’extirper de son existence éreintante et humiliante et veut vivre de sa plume. Evidemment, de même que les immeubles, les champs, les terrains, les usines sont chasses gardées, le patrimoine éditorial est chasse gardée ; et la caste intellectuelle qui définit le bon goût, c’est cette bourgeoisie de salon dont fait partie la femme dont il tombe amoureux (licenciée ès lettres). De superbes pages dénoncent avec une acuité très actuelle l’affrontement entre la culture de salon — policée, codifiée — et une culture vécue comme vitale, organique, indispensable pour exister. Ce livre nous parle de l’éternelle distorsion du monde littéraire qui se présente dans l’imaginaire de chacun comme étant le champ de tous les possibles et qui paradoxalement restreint le champ des possibles en définissant ce qu’est le bon goût, ce qu’il faut lire. Ce qui se vend. Jack London met admirablement bien en scène l’aristocratie littéraire qu’il a sûrement eu le loisir de scruter à travers son parcours d’autodidacte.

Un magnifique passage sur la boxe de rue met en scène Martin Eden tandis qu’il s’interroge sur la persévérance nécessaire pour être édité après plusieurs refus de manuscrits ; une anthologie de la lutte d’un écrivain sans relation pour se faire une place. London écrit avec une justesse poignante sur l’alcoolisme dans le monde ouvrier, lorsque plus aucun espoir ne se profile et que l’alcool devient le seul refuge possible. Il dépeint aussi, avec la même acuité, la perplexité de Martin devant la masse de livres pâles et insignifiants qui paraissent, et dont il ne comprend ni la faveur ni la légitimité. C’est ce qui contribue également à donner une teinte très contemporaine à ce récit. Eternelle même. On tient là une critique qui n’a pas pris une ride de l’aristocratie pensante, des lettrés ; et on pense évidemment à nos chers jurys littéraires et à nos journalistes, influenceurs sur réseaux, et critiques littéraires, qui se jettent tous sur les mêmes livres à chaque rentrée littéraire, pour nous convaincre – que dis-je nous formater au goût des « experts », lissage, uniformisation, best-sellers, tous derrière les mêmes livres – avec une feinte propension à nous jeter de temps à autre à la figure un livre scandaleux, dont le scandale tient essentiellement à l’absence de point-virgule. Enfin voilà donc un livre réjouissant à lire avant la rentrée littéraire de janvier.

Notre protagoniste qui lutte pour se faire publier a de la vigueur donc, mais pas la forme. Tel serait le thème dominant. Il y a plusieurs autres thèmes abordés, mais c’est le thème qui se dégage le plus clairement, dès le début : Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? Aussi bien pour une histoire d’amour que dans le rapport à l’écriture. Tout se tient.

Et de la vigueur, Martin Eden en a, autant quand il est amoureux que quand son amour est bafoué. Du début à la fin de ce roman d’apprentissage, le processus créatif est mis en scène : l’écriture quand la vie bouillonne dans ses veines, ou l’écriture pour accepter la mort quand la vie se retire. Ces deux pans antagonistes sont mis en scène.

A la fin du livre, Martin Eden invoque Nietzsche et déclame son caractère individualiste dans un dialogue à bâtons rompus avec les représentants de la bourgeoisie dans laquelle évolue sa promise. Il élève au rang de vérité l’esprit libre, l’esprit fort, qui n’attend rien de la société, individualiste radical qui s’extrait de toute forme d’esclavage. Il donne sa vision du surhomme et de la noblesse d’esprit de Nietzsche dont il extrait un idéal absolu jusqu’au-boutiste, quitte à finir seul et broyé. On croise également un reporter à sensation qui écrit un article mensonger à son sujet après un meeting politique et se prend une belle fessée, une très belle fessée avec des « larmes d’adolescent colérique ». Que de réjouissances ! Que de réjouissances ! Précipitez-vous sur ce livre si vous ne l’avez pas encore lu.

Un immense livre donc que je m’empresse de ranger parmi mes livres cultes, adossé « Au cœur des ténèbres » de Conrad, dans ce rayon qui active mes synapses de façon spectaculaire à chaque phrase, entre chaque mot.

Remarquons également que les éditions Libretto en ont fait un très bel objet avec une reliure solide, une couverture à relief, une impression nette sur du papier de très bonne qualité, un signet rouge et enfin une tranche aux bords arrondis. Tout ça sous couvert de livre de poche. Une belle collection, cette édition limitée qui fête leurs 20 ans d’existence.
PS: Qu’est la forme sans la vigueur ?

Martin Eden ; Jack London ; Traduit de l’anglais par Francis Kerline ; Editions Libretto.


 

Le Singe, l’Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto)

Dans « le combat avec le démon », paru en France en 1928, Stefan Zweig écrivait dans son introduction que « Le démon, c’est le ferment qui met nos âmes en effervescence, qui nous invite aux expériences dangereuses, à tous les excès, à toutes les extases. Chez la plupart des individus, cependant, chez les natures moyennes, cette partie à la fois précieuse et dangereuse de l’âme ne tarde pas à se résorber et à disparaître ; ce n’est qu’en de rares moments, dans les crises de la puberté, dans les instants où l’amour ou le désir sexuel agitent le cosmos intérieur de l’homme, que cette volonté de sortir de soi, cette exaltation, ce manque de contrôle vont jusqu’à s’affirmer dans la banale existence bourgeoise. En temps ordinaire les hommes mesurés étouffent en eux cette poussée faustienne, le travail la calme, l’ordre la réfrène, la morale la chloroforme : le bourgeois est toujours l’ennemi juré du désordre, non seulement dans le monde, mais aussi en lui-même. Chez l’homme supérieur, surtout chez celui qui crée, l’inquiétude féconde persiste, elle exprime son insatisfaction des œuvres du jour, elle lui donne « ce cœur élevé qui se tourmente » dont parle Dostoïevski. Continuer la lecture de « Le Singe, l’Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto) »

La femme à part de Vivian Gornick traduit par Laetitia Devaux (Editions Rivages)

Voici une très belle découverte faite grâce à l’émission d’Arnaud Laporte de France Culture « La Dispute ».
 
Autant lever tout de suite une inquiétude avant de vous présenter ce livre introspectif : les introspections me fatiguent, me désolent. Penser que de petits ou grands bobos vont passionner le monde ! Comment ? Monsieur ou Madame a besoin de lustrer sa peine ? Ah ! C’est l’histoire de son grand-père ? Ce grand héros ? Je dois en plus contribuer à asseoir son « storytelling » pour promouvoir ses ventes ? Non, les petits va-et-vient dans le quotidien peu passionnant des uns et des autres me fatiguent. Il y a très peu d’écrivains qui réussissent cet exercice avec succès.

Vivian Gornick, elle, y arrive très bien. Elle y arrive très bien parce qu’elle le fait en sortant de chez elle, et parce que c’est la vie des autres qui sert de catalyseur à ses réflexions. « C’était là, dans la rue, que j’emplissais mon enveloppe corporelle, que j’occupais le présent. » Elle plonge sa réflexion dans le quotidien, interagit avec le passant. Le prend à témoin. Nous prend à témoin. Elle le fait en dialoguant avec son ami Léonard, un grand arpenteur de rue également, un homme « gay et spirituel » et leur sujet c’est : « la vie non vécue ». Continuer la lecture de « La femme à part de Vivian Gornick traduit par Laetitia Devaux (Editions Rivages) »

Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont)

Dans l’imaginaire collectif, il y a cette croyance que les mathématiques pures sont la discipline qui se rapproche le plus de l’Être. Quand un mathématicien voit pour la première fois une démonstration, cela lui donne le sentiment de soulever un nouveau pan de vérité absolue et universelle, de s’approcher de Dieu.

Il porte en lui en quelque sorte la parole de Dieu.

Les mathématiques décrivent des vérités qui existent indépendamment du monde matériel, ce qui en fait une discipline à part. Fouad Laroui, dans cet essai, nous rappelle que c’est la secte religieuse des pythagoriciens qui appela ses initiés « mathématiciens », c’est-à-dire ceux qui détiennent le savoir. Continuer la lecture de « Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont) »

La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

Dans la dernière émission d’Arnaud Laporte, les membres de l’équipe de La Dispute s’escrimaient au sujet du contenu de « La douce indifférence du monde » de Peter Stamm ; les uns trouvaient le roman facile à raconter, les autres irracontable. Personne n’était d’accord sur le point de départ de l’histoire, mais les quelques structures du récit qui ressortaient et les impressions contrastées promettaient une histoire riche et universelle.

Tout ceci a évidemment aiguisé ma curiosité, d’autant que je connais Peter Stamm et que j’ai un petit faible pour lui. Alors j’ai fait un crochet par la librairie – je voulais vérifier qui disait la vérité – et j’ai pris le dernier livre (détail amusant quand on a lu le texte). Puis je l’ai lu en moins d’une journée. Continuer la lecture de « La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois) »

La chance de leur vie d’Agnès Desarthe (Editions de l’Olivier)

 

J’ai toujours envié aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette épaisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l’eau. Ni leur « semi-furnished house » qui tel un pot de crème fraîche épaisse noie tout caractère même le plus rebelle. Ni leur poulet rose aux attaches qui résistent après une cuisson longue comme deux fois la traversée de la manche, plus terrible que le plus terrible des poulets français de l’autre côté de la manche. Eh oui, la traversée de la Manche désormais si facilement réalisable ne peut être sans conséquences pour les aficionados de Virginia Woolf. Car voyez-vous, nous en avons une de Virginia Woolf nationale, contemporaine : elle s’appelle Agnès Desarthe. Et depuis la lecture de ce livre, mon cœur de française qui lutte contre ses pulsions historiques, réprimées, contestées. Des sentiments éprouvés et assumées. Mon cœur de française est totalement serein et apaisé.

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Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella (Editions La Table Ronde)

J’ai un rayon de livres « petites perles » dans lequel je range les livres découverts par hasard, peu médiatisés, d’une beauté telle que l’on a l’impression d’avoir été choisi par les Dieux en étant tombé dessus. J’ai trouvé celui-ci dans une bonne librairie, et c’est toujours un plaisir d’y retourner comme quand on a découvert un bout de plage déserte et que l’on conserve égoïstement l’adresse. 

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Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)

« Mon plaisir est tout entier ramassé au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d’or, et la ville vient s’y fondre. Dans la chambre aux trois fenêtres, Jim collabore sans le savoir au phénomène. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentrée. Il écrit. J’écris. Il est lui. Je suis moi. » Que penser de ces immersions dans le quotidien de ce couple d’écrivains, Dominique Rolin et Jim, qui vit dans une symbiose créatrice parfaite et s’isole régulièrement à Venise ? Est-ce que ce livre est d’inspiration autobiographique ? Les autobiographies n’ont jamais été ma tasse de thé. Les romans introspectifs, s’ils s’ouvrent dès les premières pages sur le monde m’intéressent. L’autobiographie amoureuse ou les témoignages de tragédie familiale me lassent. Et pourtant ici le propos est universel. L’histoire est universelle. Tout d’un coup, après une première impression ambiguë, faite d’une succession de réticences et d’attractions, on s’immisce dans une histoire intime, Continuer la lecture de « Trente ans d’amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard) »