Raymond Isidore et la maison Picassiette

Imaginez un ballet de verres brisés, de cruches sans anses, d’anse sans tasse, de petits malheurs éparpillés sous un grand soleil. Imaginez une ronde de débris s’assiettes et de verres qui n’annoncent rien de sinistre. Aucun cri, aucune colère, voix brisée. Imaginez des débris de toute sorte qui sortent de toutes les poubelles alentour, s’ordonnent sous vos yeux, orchestrés par une main magique, et tout doucement, dans un glissement silencieux, sans aucun bruit fracassant, se métamorphosent en une explosion silencieuse, harmonieuse, éclatante de beauté. 

Imaginez la colère du monde soudain rassemblée en un point magique comme si l’œil avait été enfermé dans un caléidoscope.

Imaginez une colère apaisée. 

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La poêle du monde


Comme chaque jour depuis des millénaires, le soleil a disparu. Il a disparu à la vitesse d’une noix de beurre qui fond sur la poêle du monde. Un embrasement inversé comme une fissure au cœur du monde. Millions de têtes chaudes qui se pressent autour d’un repas, un fastueux repas de roi de Namibie, une poignée de riz dans une eau bouillante d’où émergent et disparaissent des tronçons de tiges creuses. 
 
Au parc national d’Etosha, une lionne se dirige lentement vers sa tanière, avec les pattes d’un bébé zèbre qui s’agitent dans sa gueule. 

Mais ici aucune de ces images ne survit. Ici les oiseaux dirigent le monde ; ils chantent le monde, écartent d’un coup d’aile le ciel qui n’est pas ciel, fendent d’un coup de bec un diaphane rideau de pluie, taisent les coups de gronde, aplatissent la terre où la douleur du monde est tapie entre chaque grain.

Une fois les oiseaux apaisés, une fois leur vaste tâche accomplie, un drap bleu couvre la surface de la mer. Ça et là des plis aux reflets moirés comme une paix qui se gondole.

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Par les routes de Sylvain Prudhomme (Editions l’arbalète)

 

« J’avais retrouvé l’autostoppeur il y a six ou sept ans, dans une petite ville du sud-est de la France,… » Ainsi démarre cette histoire où l’autostoppeur – jamais nommé autrement – nous embarque dans la France des autoroutes. Le départ donc, synonyme de désir. Le désir comme immanence. Le tiraillement qui en résulte est le fil conducteur de cette histoire.

Il y a celui qui part, et celui qui reste. Celui qui reste donc est Sacha, écrivain qui désire faire le vide dans une vie où il piétine, à l’aube de sa deuxième moitié de vie. Il emporte pour seuls bagages deux sacs et s’installe dans la ville V. avec une « envie de table rase. De concentration. De calme. » Quelques vêtements et livres auxquels il tient. Continuer la lecture de « Par les routes de Sylvain Prudhomme (Editions l’arbalète) »

Dimanche ressort au jardin du Luxembourg

Ce dimanche matin autour du bassin du jardin du Luxembourg, ça discute ferme : « hélices, fils de fer, ailes latérales, stabilité… Première Guerre mondiale… Il a failli se faire fusiller… C’est un modèle quatre. Stable ».

Un monsieur se tient à ma gauche. Veste marron, le béret gris feutre bien vissé, le regard goguenard et alerte, il me regarde observer son submersible « Vous n’auriez pas là un ressort, un ressort de stylo ? » Il pointe mon carnet en appuyant sur le « là ». Je regarde mon stylo, en effet un ressort y est logé.


Interloquée mais néanmoins curieuse de savoir ce qu’il veut en faire, j’hésite un instant. Je regarde le ciel – il me serait pourtant bien utile ce stylo – le vol des oiseaux, les courbes : des sourires sur un ciel de cire blanc. Deux pattes de goéland froissent l’eau du bassin. L’ombre du bâton d’un enfant dans l’eau fait ployer la silhouette d’un voilier. Le voilier est très coloré, comme sorti d’une usine de fabrique à la série, quelque chose d’assez commun. De périssable. L’homme me regarde avec insistance. Il a posé sa télécommande.


Il attend. Continuer la lecture de « Dimanche ressort au jardin du Luxembourg »

Les cendres du père de Marco Carbocci (Editions La P’tite Helène)


Marco Carbocci est un solitaire. Quelle banalité, me direz-vous : un écrivain solitaire, quoi de plus commun. Mais la solitude de Marco Carbocci est une solitude sous contrainte. Elle se déploie dans une géographie particulière ; elle s’éprouve, se vit « dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussière et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait là. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci. » (extrait de « Sur les épaules du fleuve ») 


Commençons donc par un sentier, un sentier de maquis : « Nous étions tous les quatre à Calamoresca, ce soir-là. J’étais demeuré au sommet de la butte, fumant, pensant à des choses à moi. Les autres avaient filé tout droit sur le sentier qui dégringole jusqu’à la plage de galets. »


C’est sur ce sentier qui nous embaume de senteurs entêtantes et d’humeurs mélancoliques que l’auteur chemine. Ce sentier mène à l’endroit où les cendres du père se déverseront « dans un renfoncement du chemin, une petite ravine d’aubépine et de pierrailles ». Continuer la lecture de « Les cendres du père de Marco Carbocci (Editions La P’tite Helène) »

En coulisses d’Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences)


Voici un petit traité qui porte bien son nom et vous mène visiter les coulisses du cerveau de l’écrivain, ou disons d’un écrivain, Evguéni Zamiatine, avec certainement une bonne dose de bon sens, mais aussi de précautions et de remarques indispensables pour se lancer dans cette aventure fort passionnante. Car quand on écrit, c’est « Comme dans les rêves, il suffit de se dire que l’on est en train de rêver, il suffit d’enclencher sa conscience, pour que le rêve disparaisse. »

Ecrire s’apparente à un acte d’amour, je ne vous apprendrai rien. Et il faut bien des précautions pour ne pas profaner une relation d‘amour. Zamiatine de poursuivre lors d’une conférence retranscrite page 43 « Si je vous promettais sérieusement que je vais vous apprendre à écrire des romans et des nouvelles, ce serait aussi aberrant que si je vous promettais de vous enseigner l’art d’aimer, de tomber amoureux car cela aussi, c’est un art, et pour cela aussi il faut avoir du talent. Ce n’est pas un hasard si j’ai pris cette comparaison : pour un artiste, créer un personnage quel qu’il soit c’est en être amoureux. »  
Ne nous attardons pas sur les nombreuses références au lien affectif qu’entretient l’écrivain avec ses personnages. Ce qui est intéressant, c’est que quand Zamiatine parle de création, il parle de cette lumière qui s’allume quand l’esprit se détache suffisamment  pour que le cerveau ne réponde plus à la conscience, sans pour autant qu’il soit endormi. Il est alors guidé par une lumière bleue – allégorie lumineuse – et poursuit son chemin avec une suite d’associations. Libère ainsi une histoire hors du corps conscient. Naît alors une fiction qui s’échappe du corps conscient. Continuer la lecture de « En coulisses d’Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences) »

Votre assistant Google

Ce matin, j’ai vécu une histoire amusante. J’ai accompagné mes filles à l’école, puis j’ai fait un crochet dans une supérette. Appuyé sur un bouton qui m’a délivré un jus d’orange frais, suis passée à la caisse. Un vrai Monsieur à qui j’ai dit « Bonjour Monsieur » a encaissé. « Merci Monsieur – Bonne journée Madame » ; je suis remontée m’installer sur mon bureau avec la bouteille et mon téléphone coincé entre le pouce et la bouteille. Une voix féminine m’a dit « Bonjour Rita, je suis votre ASSISTANT Google et je suis là pour vous aider tout au long de la journée. » Stupeur ! J’ai ça dans mon téléphone ? Alors évidemment mon imagination s’est emballée, rien de surprenant. J’ai imaginé mon téléphone dans dix ans. « Bonjour Rita, je suis votre assistantE en publication (oui ils ont corrigé le bug, il y a le directeur et l’assistante), j’ai parcouru votre tapuscrit cette nuit et j’ai trouvé 19 occurrences du mot « thym ». Or le mot « thym » apparaît avec 2.9 M d’occurrences sur Google et le mot « menthe » avec 38.7 M d’occurrences. J’ai donc remplacé le mot « thym » par le mot « menthe ». Pouvez-vous valider ce changement ? » Je réponds à ma chère assistante que certes elle m’est d’un grand secours puisqu’elle m’a trouvé l’imprimeur le moins cher au Bangladesh, que le réseau de distribution par drone et le traducteur Google font bien leur travail ; que la masse critique suit son cours au prix d’un livre offert, un livre commenté, un arbre planté ; mais que dans mon imaginaire l’amour et le thym sont indissociables. C’est étrange mais c’est comme ça : j’ai une mémoire olfactive et ma mémoire et les émotions qu’elle engendre sont – un peu – le moteur. L’assistante Google a repéré le mot « émotion », s’est arrêtée sur cet unique mot, et m’a dit « Pour l’assistante Google, l’émotion ne fait pas partie du contrat, veuillez vous adresser à une assistante physique. Voulez-vous que je vous indique les assistantes physiques les mieux notées sur GoogleMaps ? »

J’acquiesce évidemment, j’en trouve une qui me dit : oui, oui, je comprends mais mon directeur (encore Lui) est très soucieux des résultats et il n’acceptera la version avec le mot thym qu’à une condition : c’est que vous exposiez votre chair. Un truc à raconter. Vous avez subi un viol collectif ? Vous avez vécu une scène traumatisante ? Une maladie terrible ? Une perte douloureuse ? Non, pas dans votre livre, je parle de vous évidemment. Vous Rita. Sinon si vous êtes orientale et vous avez des scènes de culs bien crues, ça aussi, il adore ; et alors vous pourrez garder le mot « thym ».

Je réfléchis encore mais je crois que je vais remplacer le mot « thym » par le mot « menthe » et garder l’assistante Google.

Rita dR

Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

 

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse. Et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Continuer la lecture de « Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock) »

68, mon père et les clous

Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille. 

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

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Le retour de Gustav Flötberg, de Catherine Vigourt (Editions Gallimard)

Catherine Vigourt aurait pu se lancer dans une diatribe savante et documentée sur l’état de notre littérature, sur la fadeur, la fatuité de certains auteurs, le comique des situations. Les circonlocutions des uns et des autres pour attirer le chaland. Faire un inventaire de ce qui définit la vigueur – l’absence surtout – d’une plume. Le désir. Ah, la vigueur ! La vie-leurre…

Mais Catherine Vigourt aime s’amuser. Elle aime les situations cocasses. Si en plus elle peut le faire en jouant avec la langue, c’est encore mieux.

Alors, prenez un roman culte, que beaucoup d’entre nous ont lu plus d’une fois ; prenez donc par exemple Madame Bovary. Plongez ce cher Monsieur Flaubert dans notre époque moderne et flanquez-lui un agent, Nancy Erocratos, d’une servilité sans faille devant son génie moderne productif – comprenez le génie d’un écrivain à succès qui a écrit la trilogie : La femme qui voulait marcher dans le ciel avec des palmes. Quelle est la question qui s’impose ? La postérité bien sûr ! La postérité dans le cirque littéraire d’aujourd’hui. Mais aussi d’hier, car évidemment, il y avait aussi à cette époque une scène littéraire où la vanité et la bassesse étaient de mise.

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