L’imitation de Bartleby de Julien Battesti (Collection l’Infini, Editions Gallimard)

 

« Dans le silence et le repos, l’âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu’il y a de caché dans l’Ecriture. » ”L’imitation de Jésus-Christ”, cité en exergue, ainsi qu’une phrase de Melville invoquant Lazare, personnage biblique sorti vivant de sa tombe sur l’ordre de Jésus, illustrent les deux rives de la crête que Julien Battesti parcourt dans ce texte. 
 
Toute écriture sérieuse engage le corps, et entre les corps des écrivains se dressent des passerelles qui mènent au verbe. Tel un écrivain, le narrateur a une fascination pour un livre, ”Bartleby”, dont il a annoté et analysé le contenu Continuer la lecture de « L’imitation de Bartleby de Julien Battesti (Collection l’Infini, Editions Gallimard) »

Un jeune garçon de Catherine Vigourt (Editions Stock)

Aujourd’hui, les succès faciles et convoités par nos amis écrivains ont établi une règle dans le vaste « marché » du livre : il n’existe presque plus de livres à « croissance organique ». Il faut soulever le lecteur (et non sa propre plume) dès la première page, et donc c’est souvent la dynamique inverse qui domine sur les tables des nouveautés.

Alors, quand commence un livre par « Un jeune garçon, très beau, sourit dans le soleil », et que les idées (de meurtre) s’articulent, que d’un souvenir à l’autre émerge une histoire, s’élève, escalade et colère. Que l’aveu de l’image tant convoitée, boule de feu protéiforme, jaillit d’un volcan jamais éteint, et qu’enfin retombent les étincelles lumineuses d’un récit vers l’accomplissement final ; eh bien quand tout ça a eu lieu, je me réjouis. Continuer la lecture de « Un jeune garçon de Catherine Vigourt (Editions Stock) »

Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Continuer la lecture de « Le jour de la révolte a sonné »

Le Monde d’à côté


Paris, le 24 avril 2020,

L’impression de vivre dans une salle de bruitage. Depuis quelque temps j’imagine qu’une personne à côté de moi fait courir ses mains sur un tas de matériaux différents pour animer une scène. Des métaux, sabots, une main fictive. Des doigts font vivre Le Monde d’à côté. Quelqu’un extrait un trousseau de clefs, une porte claque. D’un mouvement brusque, cliquète une chaîne qui me relie à l’autre, enfin à ma rue, un vélo démarre. Des pieds battent le sol, une caisse bien sûr : c’est notre macadam sous la fenêtre que j’ai converti en caisse de résonance.

Au début, j’avoue, au tout début, grosse inquiétude. Continuer la lecture de « Le Monde d’à côté »

A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train

 

A l’époque, je collais mon oreille sur les rails du train pour écouter le galop des chevaux. C’est arrivé après une séance enfumée au cinéma à Rabat. On avait vu un John Wayne avec tant de fumée dans la salle que je n’arrive pas à savoir si les nuages de poussières qui me reviennent en mémoire proviennent de la salle ou de l’écran. Je me souviens très bien du bruit de la pellicule dont la dernière languette était avalée. Cette bande qui continue à claquer comme une nouvelle histoire qui se prépare. Nous étions souvent assis au dernier rang. Et je me souviens surtout de cette recommandation de mon oncle, la tête brûlée de la famille, qui m’avait dit : si tu colles ton oreille sur un rail de train, alors tu entendras le galop des chevaux. Et je l’ai fait. Plusieurs fois. A quatre pattes, les genoux sur les cailloux – de toute façon mes genoux étaient constamment blessés – et l’oreille collée contre un rail.

C’était une expérience sensationnelle ! Inutile de dire que si une de mes filles le faisait aujourd’hui, je piquerais une colère historique qui ne lui donnerait pas l’envie de recommencer.

Mais pourquoi ce souvenir ? Parce qu’il y a eu une période ou la peur du danger était totalement inconnue Continuer la lecture de « A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train »

Tierce mineure

Délicate, vive, prudente. Un temps qu’elle n’a joué à ce jeu, trois qualificatifs pour une main sont à peine suffisants. Bien assez pour connaître une personne. L’exercice a été difficile, trop d’ellipses. Et puis son regard la trahirait, la situation devenait ambigüe, alors elle s’est concentrée sur sa bouche, ses yeux.

Non ses mains, retournons aux mains : délicates, vives, prudentes. Elles finiront par déborder. Pour l’instant tout est très calme, le débit est lent, la parole est neutre. Elle les scrute – discrètement bien sûr. Prudentes mais élégantes, les deux mains joliment galbées, des doigts arrondis, un index se soulève, n’indique rien de particulier. Se stabilise par à coups comme une aiguille de boussole Continuer la lecture de « Tierce mineure »

Le train zéro de Iouri Bouïda traduit du russe par Sophie Benech (Collection l’imaginaire chez Gallimard)

Les grands écrivains écrivent pour ne pas devenir fous, partons de ce postulat. Certains se démultiplient. Quelques-uns sanctifient un point d’orgue, s’installent sur un minuscule point saillant et s’immobilisent le corps tremblant. De rares courageux secouent le diable par la queue et envoient leur double fictif vers le suicide. 

Iouri Bouïda précipite un train dans un bruit de ferraille : le train Zéro.
 

Sans oublier de vivre. « De toute façon, il fallait bien vivre. Planter les pommes de terre. Préparer le foin. Sécher les champignons. Egorger le cochon… Pas le temps d’être fatigué. Pas le temps de penser non plus, d’ailleurs. Les pensées, ça fatigue plus que la masse. Ça brûle les forces. » 

Sans oublier les traverses. « Les meilleurs traverses sont en chêne ou en pin, mais on peut utiliser le mélèze ou le sapin. Faut savoir ça sur le bout du doigt. C’est ça, la connaissance, la force, autrement dit le pain, la nourriture, la vie. »

Et la vie, les femmes. Fira, Continuer la lecture de « Le train zéro de Iouri Bouïda traduit du russe par Sophie Benech (Collection l’imaginaire chez Gallimard) »

Une année qui s’achève

 

Une autre, me direz-vous. Pas vraiment en ce qui me concerne, puisque j’ai mis un point final à mon roman. J’ai mis beaucoup d’énergie à écrire ce livre, alors il ne suffit pas maintenant de trouver un éditeur ou un simple distributeur, mais de trouver le bon moyen  de défendre ce livre sans le noyer dans une masse compacte et… liquide.


Ce site qui devait initialement être un site de lecture et d’écriture s’est modifié au cours du temps et il y a désormais une rubrique dédiée aux musées, théâtre ou cinéma. L’occasion de revenir sur les messages que vous m’envoyez dans ma messagerie privée, sur Twitter ou Babelio. En ce qui concerne mes billets de lecture – puisque c’est de là que tout a démarré –, vous ne trouverez pas sur ce site un résumé de l’intrigue, mais une esquisse des thèmes qui occupent l’auteur et du terreau de son imagination, les interrogations qu’il soulève, son regard sur le monde, ce que la lecture du texte a modifié dans ma perception du monde. Cette fin d’année m’offre l’occasion de remercier ceux qui apprécient mes critiques et qui m’écrivent aimer venir ici parce qu’ils n’y lisent pas le énième article qui résume un livre, parce qu’ils découvrent une grille de lecture, des détails qui ne les ont pas frappés. Ce recul (et ce luxe puisque je n’ai aucune contrainte) que je garde ici, pour parler des livres que j’aime, et uniquement des livres dont j’ai envie de parler, est un vrai plaisir car évidemment ces lectures alimentent mon écriture. Bien que je lise et remplisse mes livres de post-it depuis quelques années, mes lectures attentives, le crayon et un carnet à la main sont plus récentes, et cet œil critique m’aide certainement à écrire avec plus de dextérité et à faire évoluer mes textes.
 

Il me semble que comme pour l’écriture, il faut réussir à garder cette flamme allumée en tant que lecteur, celle qui nous éclaire sur le chemin de notre inconscient, celle qui réveille des sentiments en sommeil, celle qui nous donne une grille de lecture qui nous éclaire sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. De même que l’écriture biographique sombre quelque fois dans un « je » effusif, la lecture autocentrée sur des thèmes que l’on croit être nos thèmes de prédilection enferme dans un cercle qui se réduit peu à peu à un point. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » est une pensée fréquemment répandue et vraie, mais je crois que l’on peut l’étendre à dis-moi ce que tu lis, les chemins de traverse que tu empreintes pour élargir ton horizon, et je te dirais ce que tu souhaites modifier. Se laisser bousculer par la lecture est important, très important même (d’où la nécessité de récolter des conseils de lectures chez un très bon libraire, ou un critique ou lecteur éclectique). La lecture pour le devenir, donc. Et la lecture également en tant que nourriture pour l’écriture. Et toujours ce va-et-vient perpétuel entre le choix conscient et l’étincelle de lumière inconsciente qui clignote au fond d’un chemin de traverse.

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Raymond Isidore et la maison Picassiette

Imaginez un ballet de verres brisés, de cruches sans anses, d’anse sans tasse, de petits malheurs éparpillés sous un grand soleil. Imaginez une ronde de débris s’assiettes et de verres qui n’annoncent rien de sinistre. Aucun cri, aucune colère, voix brisée. Imaginez des débris de toute sorte qui sortent de toutes les poubelles alentour, s’ordonnent sous vos yeux, orchestrés par une main magique, et tout doucement, dans un glissement silencieux, sans aucun bruit fracassant, se métamorphosent en une explosion silencieuse, harmonieuse, éclatante de beauté. 

Imaginez la colère du monde soudain rassemblée en un point magique comme si l’œil avait été enfermé dans un caléidoscope.

Imaginez une colère apaisée. 

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La poêle du monde


Comme chaque jour depuis des millénaires, le soleil a disparu. Il a disparu à la vitesse d’une noix de beurre qui fond sur la poêle du monde. Un embrasement inversé comme une fissure au cœur du monde. Millions de têtes chaudes qui se pressent autour d’un repas, un fastueux repas de roi de Namibie, une poignée de riz dans une eau bouillante d’où émergent et disparaissent des tronçons de tiges creuses. 
 
Au parc national d’Etosha, une lionne se dirige lentement vers sa tanière, avec les pattes d’un bébé zèbre qui s’agitent dans sa gueule. 

Mais ici aucune de ces images ne survit. Ici les oiseaux dirigent le monde ; ils chantent le monde, écartent d’un coup d’aile le ciel qui n’est pas ciel, fendent d’un coup de bec un diaphane rideau de pluie, taisent les coups de gronde, aplatissent la terre où la douleur du monde est tapie entre chaque grain.

Une fois les oiseaux apaisés, une fois leur vaste tâche accomplie, un drap bleu couvre la surface de la mer. Ça et là des plis aux reflets moirés comme une paix qui se gondole.

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