{"id":912,"date":"2021-08-07T14:18:38","date_gmt":"2021-08-07T12:18:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=912"},"modified":"2024-09-17T13:17:52","modified_gmt":"2024-09-17T11:17:52","slug":"la-scoliose-de-la-sole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=912","title":{"rendered":"La scoliose de la sole"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle s\u2019est dit que quatre filets de sole sont faciles \u00e0 d\u00e9tacher. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un geste vif, elle les a s\u00e9par\u00e9s, puis a install\u00e9 l\u2019ar\u00eate nue et nettoy\u00e9e au milieu de la terre glaise. L\u2019assiette avait un aspect brut et sophistiqu\u00e9. Un apr\u00e8s-midi entier, la glaise a s\u00e9ch\u00e9&nbsp;; elle l\u2019a enduite d\u2019une eau argileuse puis l&rsquo;a enfourn\u00e9e chez le voisin, celui qui poss\u00e8de un v\u00e9lo \u00e0 remorque bricol\u00e9 avec un grand cageot rose. Quand il la lui a rapport\u00e9e avec les autres assiettes cuites, elle n\u2019a pas tout de suite reconnu sa forme, a pens\u00e9 que la cuisson avait transform\u00e9 son \u0153uvre. Puis elle a trac\u00e9 le contour de son poisson&nbsp;: du jaune qui s\u2019\u00e9vase le long du flanc, du noir pour cl\u00f4turer d\u2019un trait la courbure oppos\u00e9e. Deux ronds de yeux bleus. Mais l\u2019assiette avait un aspect suspect, l\u2019ar\u00eate avait comme une encoche, un d\u00e9placement au niveau d\u2019une vert\u00e8bre pas visible \u00e0 l\u2019\u0153il nu. Quand on passait la main, une l\u00e9g\u00e8re scoliose agrippait la peau du pouce. Une fois l\u2019assiette pos\u00e9e loin des yeux, une fois le contour de la sole trac\u00e9, elle l\u2019a observ\u00e9e un moment, se demandant ce qui pourrait bien redresser son ar\u00eate. Et un jour, elle a patiemment trac\u00e9 un bord orang\u00e9 ajour\u00e9 de points mauves tout autour de la sole. <\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu de la table des ann\u00e9es l&rsquo;assiette a tr\u00f4n\u00e9. Elle avait un contour un peu gondol\u00e9 qui lui conf\u00e9rait un aspect brut, d\u2019une beaut\u00e9 all\u00e9g\u00e9e des standards de l\u2019\u00e9poque, pas une forme tout \u00e0 fait irr\u00e9guli\u00e8re ni tout \u00e0 fait ronde. Le bleu des yeux disparaissait sous les fruits empil\u00e9s, r\u00e9apparaissait avec l&rsquo;\u00e9clat des surprises et des prudences d\u00e9voy\u00e9es. Le noir et le jaune des flancs teintaient d&rsquo;une humeur particuli\u00e8re les derniers fruits m\u00fbrs. Une fois l\u2019assiette vid\u00e9e, on la passait sous l\u2019eau, un coup de savon l\u00e9ger, on avait peur de l\u2019ab\u00eemer. Et alors ressortait toujours ce bord orang\u00e9 ajour\u00e9 de points mauves, ce bord qui une fois d\u00e9charg\u00e9 du monticule de fruits conf\u00e9rait \u00e0 l\u2019assiette son trait de caract\u00e8re vif et enflamm\u00e9. Le jaune du flanc aqueux comme un citron cueilli dans une r\u00e9gion chaude, une fois pass\u00e9 \u00e0 l\u2019eau, une fois l\u2019assiette vid\u00e9e de son poids, soulignait alors la belle ar\u00eate bomb\u00e9e et sa scoliose invisible \u00e0 l\u2019\u0153il nu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019assiette a longtemps aliment\u00e9 les conversations. L\u2019ar\u00eate avait certainement enflamm\u00e9 les esprits, endiabl\u00e9 les imaginations galopantes, inqui\u00e9t\u00e9 les plus aguerris&nbsp;: quelle colonne vert\u00e9brale pouvait rester droite, captur\u00e9e dans la profondeur d\u2019une glaise brute&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois qu\u2019elle changeait de foyer, l\u2019assiette retrouvait toujours sa place centrale. Elle avait fait le tour de la terre, toujours emball\u00e9e dans du papier de soie, jamais confi\u00e9e \u00e0 un d\u00e9m\u00e9nageur. Elle s\u2019est nich\u00e9e sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re d\u2019un buffet exigu et color\u00e9 dans une r\u00e9gion f\u00e9roce espagnole, a recueilli des rayons saphirs saccad\u00e9s par le galop d\u2019un \u00e9levage \u00e0 Rosario de Perija, s\u2019est transform\u00e9e en lune argent\u00e9e dans la clart\u00e9 des nuits norv\u00e9giennes, a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9norme explosion de l\u2019usine de cuivre FDV pr\u00e8s de Brazzaville.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand l\u2019assiette est revenue sur son assise, ou plut\u00f4t au milieu de sa table longue o\u00f9 l\u2019artiste avait jet\u00e9 ses premi\u00e8res couleurs, la collection d\u2019assiettes \u00e0 poissons \u00e9tait haute, mais seule celle-ci avait un \u00e9clat particulier. L\u2019\u00e9clat de l\u2019\u0153il qui ne cherche pas \u00e0 plaire. De l\u2019\u0153il vierge. De l\u2019\u0153il qui voit. A chaque peine, \u00e0 chaque creux, chaque remont\u00e9e fastidieuse \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, quand l\u2019enthousiasme l\u2019abandonnait, \u00e0 chaque fois que le d\u00e9sir s\u2019affolait et se prenait les jambes dans une \u00e9toffe de paillettes sous une lumi\u00e8re p\u00e2le, la fille observait l\u2019assiette, passait son pouce pour sentir l\u2019ar\u00eate. Pour sentir l\u2019encoche, douce et inqui\u00e9tante. Vibrante, la scoliose sous le pouce \u00e9largissait son souffle comme une soie sous le vent. Fig\u00e9e dans son cercle de lumi\u00e8re, la sole avait l\u2019\u00e9clat du regard frais. L\u2019artiste \u00e9prouvait alors une vague impression de r\u00e9sister, d\u2019affranchir sa colonne de sa droiture et de son maintien artificiel, de son conformisme r\u00e9ducteur.<\/p>\n\n\n\n<p>La fille parlait \u00e0 l\u2019assiette. De ses deux yeux et mains elle l\u2019agrippait. A chaque fois que le d\u00e9sir s\u2019\u00e9rodait. Les yeux dans les yeux, ces ronds parfaitement expressifs d\u2019un bleu vindicatif et exigeant. Elle affrontait l\u2019encoche. En face, tr\u00e8s pr\u00e8s du nez. La sole nette fid\u00e8le \u00e0 l\u2019innocence du premier jet faisait tourbillonner son regard. La face droite de la sole enfon\u00e7ait ses deux ronds bleus dans les yeux de l\u2019artiste et l\u2019artiste r\u00e9pondait. Elle la sommait de poser sa face gauche bien \u00e0 plat comme toute sole qui se respecte au fond de l\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 toucher le fond sablonneux. Elle posait son pouce sur l\u2019assiette, go\u00fbtait la scoliose qui la nourrissait. Prendre la pente \u00e0 droite, puis \u00e0 gauche. Sentir sa d\u00e9formation, sous le pouce le plus habile, tourner autant de fois que possible aussi loin et pr\u00e8s du bord orang\u00e9 ajour\u00e9 de points mauves.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Texte \u00e9crit en souvenir d&rsquo;une sole sans scoliose (et d\u00e9licieuse) d\u00e9couverte par J. M. cet \u00e9t\u00e9<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle s\u2019est dit que quatre filets de sole sont faciles \u00e0 d\u00e9tacher. D\u2019un geste vif, elle les a s\u00e9par\u00e9s, puis a install\u00e9 l\u2019ar\u00eate nue et nettoy\u00e9e au milieu de la terre glaise. L\u2019assiette avait un aspect brut et sophistiqu\u00e9. Un apr\u00e8s-midi entier, la glaise a s\u00e9ch\u00e9&nbsp;; elle l\u2019a enduite d\u2019une eau argileuse puis l&rsquo;a enfourn\u00e9e &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=912\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La scoliose de la sole&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[45],"class_list":["post-912","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoires-nouvelles","tag-voyages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/912"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=912"}],"version-history":[{"count":37,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/912\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2227,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/912\/revisions\/2227"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=912"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=912"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=912"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}