{"id":853,"date":"2021-05-21T08:48:10","date_gmt":"2021-05-21T06:48:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=853"},"modified":"2024-02-08T10:43:01","modified_gmt":"2024-02-08T09:43:01","slug":"cargese","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=853","title":{"rendered":"Carg\u00e8se"},"content":{"rendered":"\n<p>Assise au pied du lit devant la porte-fen\u00eatre ouverte, j\u2019entends le roulis des vagues de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du portail en bois. Une bande de jardin nous s\u00e9pare, h\u00e9riss\u00e9e d\u2019herbe, parsem\u00e9e de quelques par\u00e9os se gondolant sous la brise. Je sais que cet \u00e9v\u00e8nement unique longtemps roulera sa fresque de vagues jamais suspendues et charriera de bleues images vagabondes.<\/p>\n\n\n\n<p>A chaque fois le souvenir reviendra. Aussi pr\u00e9sent que le moineau que je vois \u00e0 l\u2019instant, aussi net que l\u2019autre moineau qui d\u00e9barrassait le sol de nos miettes ces matins-l\u00e0. Depuis que j\u2019\u00e9cris, les allers-retours, l\u2019\u0153il qui longe un souvenir et la vie imm\u00e9diate se confondent, l\u2019\u0153il tisse son nid, l\u2019oiseau lisse ses ailes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la maison au pied du lit, le calme. Les volets mi-clos se pr\u00e9parent \u00e0 suspendre l\u2019instant o\u00f9 le feu gondole d\u2019un halo lancinant la surface de toute chose. Quand le soleil grillera la plante de pieds des vacanciers qui \u00e0 toute h\u00e2te se pr\u00e9cipiteront vers les volets clos, j\u2019aurais les deux jambes \u00e0 plat sur le carrelage. Entre temps, j\u2019aurais song\u00e9 \u00e0 acheter des bricoles pour alimenter les trois becs affam\u00e9s. M aura dispos\u00e9 sur la table quelques sp\u00e9cialit\u00e9s locales, figatelli et tomme de brebis, un pain aux noix. Moi, ce sera les figues d\u2019o\u00f9 coule un miel de fra\u00eecheur que je roulerai l\u2019une contre l\u2019autre sous l\u2019eau courante. Et aussi des glaces mang\u00e9es pr\u00e9cipitamment avant le repas sous le soleil vertical. L\u2019ordre importe peu puisque les vacances se glissent dans l\u2019interstice de l\u2019enfance, quand ailleurs dans un coin du jardin \u00e0 l\u2019abri d\u2019une cabane, loin du regard des grands, tout \u00e9tait permis. L&rsquo;ordre importe peu, c\u2019est la loi du moins fort, de l\u2019interstice \u00e9largi. Alors reviendront les restrictions, les interdictions, et alors l\u2019espoir de les voir \u00e0 nouveau an\u00e9antis se nourrira de l\u2019interstice \u00e9largi.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, nous irons au pied de la ville, l\u00e0 o\u00f9 les petites routes en lacet montent vers la falaise qui plonge. Carg\u00e8se la majestueuse, l\u00e0 o\u00f9 les hirondelles dressent le toit du monde. Si la fen\u00eatre abandonn\u00e9e, la plus belle fen\u00eatre jamais construite est \u00e0 nouveau prise d\u2019assaut, alors les hirondelles tisseront l\u2019air \u00e0 nouveau, et je resterai extasi\u00e9e devant ce mur roux d\u2019o\u00f9 surgit la fen\u00eatre disparue, les hautes herbes qui s\u2019en \u00e9chappent, son cadran de bois sec de guingois. Plus haut, le toit crev\u00e9 et sa pr\u00e9sence divine.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hirondelles rentrent \u00e0 nouveau, dans un ballet interminable, par la fen\u00eatre, sortent par le toit, avec ce mouvement de t\u00eate volontaire et abandonn\u00e9e \u2015\u00a0une fl\u00e8che cr\u00e8ve le ciel d&rsquo;un long cri vibrant. <\/p>\n\n\n\n<p>Rentrer par la fen\u00eatre qui n\u2019existe plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortir par le toit crev\u00e9. Puis remonter la ruelle, se rapprocher de l\u2019\u00e9glise\u00a0: voil\u00e0 que pr\u00e8s du clocher une nu\u00e9e d\u2019hirondelles sifflent encore plus fort qu\u2019une cloche retenue par une \u00e9toffe. Elles tissent des ellipses de plus en plus larges, en lignes bris\u00e9es, contournent toutes les arr\u00eates, s\u2019abattent sur le clocher s\u2019\u00e9loignent reviennent, et c\u2019est comme si imbib\u00e9es de la r\u00e9sonance de la cloche, elles diffusaient leurs cris de joie, dissipaient les quelques malheureuses pens\u00e9es encore prisonni\u00e8res d\u2019un coin d\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici deux \u00e9glises se font face, la catholique et l\u2019orthodoxe. Et le caract\u00e8re des habitants que la g\u00e9ographie des lieux fa\u00e7onne m\u2019imbibe de cette double face. La fervente jouisseuse impose ses croyances \u00e0 la mystique r\u00e9aliste.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous irons encore, aussit\u00f4t entr\u00e9s dans l\u2019\u00e9glise, nous \u00e9toufferons Le Cri. Parce que nous reviendrons avec nos voix \u00e9touff\u00e9es. Repartirons avec nos joies extirp\u00e9es.&nbsp; Nous p\u00e9n\u00e8trerons dans cet int\u00e9rieur si color\u00e9 que la victoire du cri lib\u00e9r\u00e9 s\u2019\u00e9gr\u00e8ne tard dans la soir\u00e9e, les pieds dans l\u2019eau, une fois le calme murmur\u00e9 par le clapotement de l\u2019eau noire attendrie, une fois le ciel rougi par le soleil assoupi, une fois le souvenir inscrit entre une vague, puis une autre, puis la suivante qui allonge le cri lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de franchir la grille de bois vert une derni\u00e8re fois, celle qui s\u00e9pare le pied du lit de la mer, avant la derni\u00e8re baignade, nous passerons chez le glacier. Une boule de glace au rhum et raisins secs pour M et moi, cr\u00e9meuse, qui flatte le regard. La boule aux fraises de Prima a \u00e9t\u00e9 cueillie \u00e0 l\u2019instant. La tra\u00een\u00e9e de caramel sur la joue de Seconda a l\u2019\u00e9clat d\u2019une peau brunie. Tertia trahie par ses yeux s\u2019enferme dans son silence de plaisir. Et l\u2019on songera que l\u2019on reviendra, voir les petites maisons de p\u00eacheurs perch\u00e9es \u00e0 Piana, leur \u00e9crin de granit rose, l\u2019\u00e9clat violet sur les ar\u00eates de la falaise que le soleil, se souvenant irr\u00e9m\u00e9diablement de ces peintres qui ont su voir, d\u00e9pose. Et la peau fouett\u00e9e par le vent, nous filerons d\u2019une c\u00f4te \u00e0 l\u2019autre, enivr\u00e9s par le parfum du rivage, d\u2019une acuit\u00e9 d\u00e9cupl\u00e9e comme les balbuzards qui nous \u00e9pient accroch\u00e9s tout l\u00e0-haut sur la falaise. Ces balbuzards que l\u2019on aimerait tant rejoindre, embrasser le vaste monde d\u2019un battement d\u2019aile. Nous boirons tant de sel et de vent, que la gorge rassasi\u00e9e, l\u2019\u0153il ext\u00e9nu\u00e9 tomberont d\u2019un sommeil lourd et profond. Et la promesse du paradis se nichera \u00e0 tout jamais dans le creux de l\u2019oreiller, l\u00e0 o\u00f9 le souvenir s\u2019accomplit, l\u00e0 o\u00f9 le r\u00e9cit surgit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assise au pied du lit devant la porte-fen\u00eatre ouverte, j\u2019entends le roulis des vagues de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du portail en bois. Une bande de jardin nous s\u00e9pare, h\u00e9riss\u00e9e d\u2019herbe, parsem\u00e9e de quelques par\u00e9os se gondolant sous la brise. 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