{"id":167,"date":"2017-10-27T11:29:00","date_gmt":"2017-10-27T09:29:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=167"},"modified":"2023-06-22T16:11:33","modified_gmt":"2023-06-22T14:11:33","slug":"puisque-les-hommes-sont-des-sauvages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=167","title":{"rendered":"Puisque les hommes sont des sauvages"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"clear: both; text-align: center;\">\n<p><i>Le P\u00f4, 1949,<\/i><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><i><\/i><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Il y a les feuilles qui fr\u00e9tillent. Et l\u2019eau qui stagne, se gondole l\u00e9g\u00e8rement et d\u00e9forme les troncs infiniment hauts droits comme des I. Cette eau stagnante c\u2019est le P\u00f4. Vu d\u2019en haut, depuis le Mont Viso, c\u2019est une eau qui gonfle, se gorge de la rumeur du monde.\u00a0<\/span><\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Toute histoire peut commencer par un point de vue. A une source ou \u00e0 une autre. Il est important de prendre le point le plus contest\u00e9 pour d\u00e9rouler le fil. Quelques-uns vous diront que Paolo \u00e9tait prosp\u00e8re, d\u2019autres qu\u2019il a bien profit\u00e9 des ann\u00e9es fascistes, d\u2019autres qu\u2019il a le cul bord\u00e9 de nouilles. Certains vous diront que la vie est malicieuse.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Moi je crois que seul le P\u00f4 peut nous renseigner. Il s\u2019\u00e9coule en cascade \u00e0 la fonte des neiges, bondit sur les rochers, racle les parois, prend ce qu\u2019il y a \u00e0 prendre : fertilit\u00e9 et promesse de gloire ; se pr\u00e9cipite et stagne quand la pente s\u2019adoucit ; puis se mue en une eau calme pour un temps incertain. Parfois, il n\u2019en peut plus de s\u2019\u00e9taler sur ses alluvions et fonce sur une digue qui longtemps l\u2019a brim\u00e9. Et cela donne des terres noy\u00e9es, un propri\u00e9taire prosp\u00e8re qui l\u2019a toujours regard\u00e9 avec m\u00e9pris et des m\u00e9tayers qui un jour n\u2019ont plus rien : ni bl\u00e9, ni ma\u00efs, ni riz. Juste des poissons en cascades, ce qui en soit n\u2019est pas si mal pourvu que l\u2019on ait les pieds au sec. Ce qui n\u2019est pas mal du tout quand on sait qu\u2019une fois que le propri\u00e9taire a d\u00e9sert\u00e9 les lieux, p\u00eachera qui voudra. Ni demande au r\u00e9gisseur ni permission. Plus besoin de rendre une part du butin. Parce qu&rsquo;il faut toujours rendre une part du butin m\u00eame si le poisson a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, s\u2019est nourri chez le voisin et a compl\u00e9t\u00e9 son dernier repas \u2013 celui du condamn\u00e9 \u2013 avec les miettes de riz ou de polenta d\u2019une ouvri\u00e8re agricole qui lavait son linge. Ce serait comme si aujourd\u2019hui on disait qu\u2019il fallait payer l\u2019air que l\u2019on respire parce qu\u2019il a transit\u00e9 par la for\u00eat d\u2019un propri\u00e9taire terrien ; ou pire, qu\u2019il fallait le purifier parce qu\u2019un industriel l\u2019avait souill\u00e9. Ce serait impensable !<\/span><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">A gauche du ponton, il y a une dune de sable lisse et ovale. On ne voit aucune trace du passage des oiseaux pourtant nombreux. Ces petites fourches triangulaires exigu\u00ebs, comme grav\u00e9es sur une fresque rupestre, sont vite effac\u00e9es par une brume stagnante. Ou par l\u2019eau qui monte. Plus loin \u00e0 l\u2019embouchure d\u2019un bras du P\u00f4, un pan entier d\u2019arbre mort amarr\u00e9 \u00e0 la vase s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 plus de trois m\u00e8tres. Il se maintient dans un \u00e9quilibre \u00e9trange qui fait deviner la profondeur du sable. On pourrait s\u2019y suspendre sans que l\u2019arbre ne s\u2019affaisse, ou peut-\u00eatre s\u2019y enfoncerait-on.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Il y a le bruit des oiseaux qui arrive par vagues, si p\u00e9piant qu\u2019il pourrait nous emporter avec eux.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Et puis il y a Paolo assis sur le ponton, qui redresse difficilement son dos rond en prenant appui sur ses deux bras raides, le regard enfonc\u00e9. Les ann\u00e9es de soleil ont creus\u00e9 la cavit\u00e9 de ses yeux. Ils sont voil\u00e9s d\u2019une seconde peau luisante qui brille m\u00eame \u00e0 l\u2019ombre comme les yeux d\u2019un poisson. Il a des cernes fonc\u00e9s. Sa chemise bouffante ne masque pas ses c\u00f4tes saillantes. Un souffle d\u2019air fait voler ses rares cheveux clairsem\u00e9s d\u2019un brun br\u00fbl\u00e9 qui vire au blanc. Son cr\u00e2ne lisse est parsem\u00e9 de taches sombres : il a la brillance d\u2019un galet mouill\u00e9. Le pourtour de sa nuque est plus fourni, les cheveux s\u2019y assemblent en petite touffes humides et descendent en dessinant des pointes sculpt\u00e9es par la sueur. Peut-\u00eatre que sa nuque a le go\u00fbt de l\u2019effort, un go\u00fbt sal\u00e9 un peu aigre-doux. Le pantalon est trop grand, surtout depuis que Sylvia ne pr\u00e9pare plus de repas. Les poches sont larges avec des bords d\u2019un brun lustr\u00e9, les pans sont retrouss\u00e9s. Il a \u00e9t\u00e9 taill\u00e9 dans une toile aussi rigide que celle des sacs suspendus dans sa cabane derri\u00e8re lui, mais il arrive \u00e0 remonter le long de ses jambes fr\u00eales l\u2019\u00e9pais anneau de tissu roul\u00e9 jusqu\u2019aux genoux. Il est propre, des taches persistantes sont inscrites dans le textile ; Sylvia l\u2019a lav\u00e9 avec d\u2019autres v\u00eatements comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e samedi dernier. Paolo regarde dans la direction de la petite dune de sable qui \u00e9merge \u00e0 sa gauche. Il s\u2019y verrait bien allong\u00e9 un jour de ciel voil\u00e9 pour y faire une sieste. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois qu\u2019il se le dit et pourtant il ne l\u2019a jamais fait. M\u00eame les soirs de pleine lune quand l\u2019eau huileuse aux reflets m\u00e9talliques se retire dans les canaux qui alimentent les rizi\u00e8res. Le sable doit y \u00eatre si souple. S\u2019y allonger. Regarder le ciel, immobile, pour voir les oiseaux migrateurs passer. Une derni\u00e8re fois avant le grand d\u00e9part.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Sylvia, les deux poings sur les hanches, l\u2019appelle avec une petite voix gaie et volontaire. Elle sait qu\u2019il va faire chaud cette apr\u00e8s-midi. Elle a tranch\u00e9 des rondelles de pancetta et r\u00e9chauff\u00e9 le risotto de la veille qu\u2019elle a arros\u00e9 d\u2019un peu de citron. C\u2019est un repas fastueux. Des oignons fr\u00e9missent dans la po\u00eale, des petites fougasses cuisent sous la cendre. Un verre de vin rouge est pos\u00e9 sur la table. Il se retourne. Non, Sylvia n\u2019est pas l\u00e0. Comme dans un mauvais r\u00eave, il lui arrive parfois d\u2019avoir envie d\u2019\u00eatre pinc\u00e9 pour retourner de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Mais rien n\u2019y fait. Un verre o\u00f9 stagne un fond couleur sang traine s\u00fbrement encore sur la table. Et d\u2019autres verres aussi avec des d\u00e9p\u00f4ts qui craqu\u00e8lent. Sylvia est encercl\u00e9e de terre fraiche. La mantille de dentelle qui couvrait sa chevelure dans l\u2019\u00e9glise sent s\u00fbrement encore la lavande. Les songes d\u2019une vie \u00e9loign\u00e9e de ses songes \u00e0 lui ont d\u00fb circuler dans sa t\u00eate ces derniers jours. Sans doute lui a-t-elle trouv\u00e9 moins de d\u00e9fauts depuis qu\u2019elle \u00e9tait affaiblie. Mais il est difficile de savoir ce qu\u2019il se passait dans la t\u00eate de Sylvia, encore plus difficile la veille de sa mort, tandis que le masque de la vie s\u2019effa\u00e7ait. D\u00e9sormais Dieu veille sur elle. Dieu et Sainte Marie dans la petite \u00e9glise de Madonna di Luzzara, la petite \u00e9glise en pierre dans laquelle ils se sont mari\u00e9s. C\u2019est une toute petite b\u00e2tisse qui a juste assez de place pour les villageois. Une promiscuit\u00e9 \u00e0 la vie \u00e0 la mort. Sous la porte principale, Saint Christophe portant l\u2019enfant J\u00e9sus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Tout est all\u00e9 si vite, en moins de quarante-huit heures elle a re\u00e7u l&rsquo;extr\u00eame onction ; une messe a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9glise. Puis elle a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e dans le petit cimeti\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Il a fait si chaud que les visages \u00e9taient luisants. Le cur\u00e9 a lou\u00e9 son caract\u00e8re travailleur malgr\u00e9 sa petite sant\u00e9. Elle avait entre ses mains jointes la croix en bois qu\u2019elle avait re\u00e7ue pour son bapt\u00eame. Elle \u00e9tait accroch\u00e9e sur le mur au-dessus du lit conjugal. Et Paolo l\u2019avait d\u00e9croch\u00e9e et pos\u00e9e sur son buste.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Personne ne sait si cette \u00e9glise date de l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale ou si elle a des origines ant\u00e9rieures. Elle a des origines myst\u00e9rieuses, et m\u00eame si beaucoup de familles sont install\u00e9es ici depuis des g\u00e9n\u00e9rations, personne ne sait. Aucune \u00e9glise n\u2019occupe le c\u0153ur de Paolo avec la m\u00eame ferveur que celle-ci. Ce n\u2019est pas juste li\u00e9 aux \u00e9v\u00e8nements qu\u2019il y a c\u00e9l\u00e9br\u00e9s, c\u2019est aussi parce qu\u2019il y recueille des oracles quand il y va seul pour savoir quelle direction prendre dans les moments de doute ou quand le poison de la vengeance lui tord les entrailles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Paolo est content d\u2019avoir d\u00e9croch\u00e9 cette croix que Sylvia tient entre ses doigts raides. Il avait h\u00e9sit\u00e9, s&rsquo;\u00e9tait demand\u00e9 si le crucifix ne devait pas rester dans la maison. S&rsquo;il ne devait pas l&rsquo;enterrer au pied du cerisier qui chaque ann\u00e9e ploie sous le poids des branches rougies. Il reste au mur de la chambre une trace en forme de croix au-dessus du lit conjugal comme si un brasero avait fum\u00e9 tout pr\u00e8s. Sur une fresque de l&rsquo;\u00e9glise, juste au-dessus du visage de Marie, une aur\u00e9ole d\u2019un jaune d\u2019or irradie une lumi\u00e8re ternie par le temps. Du m\u00eame \u00e9clat que celui laiss\u00e9 par la croix sur le mur. Cette co\u00efncidence est la preuve qu\u2019il a pris la bonne d\u00e9cision en la d\u00e9crochant. En l&rsquo;installant l\u00e0 entre les mains de Sylvia. Une toute petite \u00e9tincelle vient de s\u2019allumer. Il est trop abattu pour l\u2019accueillir. Plus tard, cette petite \u00e9tincelle cr\u00e9pitera quand il sera loin des autres.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Sur la fresque centrale du ch\u0153ur, seul ce jaune terni et l&rsquo;aur\u00e9ole d\u2019or ont surv\u00e9cu, les autres couleurs se sont affadies. Quelques couleurs ont m\u00eame disparu, mettant \u00e0 nu des pans entiers de mur o\u00f9 l\u2019humidit\u00e9 persistante dessine des flaques de couleur brune. Paulo a sorti ses belles chaussures ; il les a port\u00e9es dans un sac, a emprunt\u00e9 la route de Gozzano en sandales. Puis arriv\u00e9 devant l\u2019\u00e9glise, il s\u2019est assis sur un banc en pierre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 duquel un merle sautillait. Il a suivi des yeux l&rsquo;oiseau puis a enfil\u00e9 ses chaussures, est rentr\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise o\u00f9 tout le monde l\u2019attendait. Personne ne comprenait pourquoi il avait disparu juste apr\u00e8s la procession fun\u00e9raire. Il est all\u00e9 chercher ses chaussures a dit L\u00e9da, sa belle-s\u0153ur, la s\u0153ur de Sylvia. A pr\u00e9sent, il les regarde, assis devant l\u2019autel. Et il trouve incongru de porter de belles chaussures, un jour comme aujourd\u2019hui.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Il ne l\u00e8ve pas les yeux. Fixe son attention sur ses pieds et repense \u00e0 cette croix. Il a des id\u00e9es encore plus incongrues qui le traversent. Il pense \u00e0 la digue sur la rivi\u00e8re qui retient l\u2019eau. Elle va bient\u00f4t c\u00e9der. D\u00e9sormais, il sait qu\u2019il a pris la bonne d\u00e9cision en d\u00e9crochant la croix. Et dans son \u00e9lan, il pense qu\u2019il a aussi raison de quitter la maison, parce qu\u2019il va bient\u00f4t quitter cette maison. Et le cerisier. Et les rizi\u00e8res. Et si la digue c\u00e8de, tout le village serait-il emport\u00e9 ? Il en a presque envie, personne n\u2019a quitt\u00e9 le village avant lui. Si la digue c\u00e8de, il aurait une bonne raison de quitter le village.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><i> E poi l\u2019eternita gloria , In paradisio\u00a0<\/i><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Le cur\u00e9 l\u2019a rejoint dans ses pens\u00e9es. Paolo l\u00e8ve son regard humble et brillant en direction de l\u2019autel. Le cur\u00e9 continue son sermon en redoublant de ferveur. Les autres villageois plongent dans leurs mains jointes, les yeux ferm\u00e9s pour ne pas revoir tous les moments o\u00f9 ils ont perdu leur sang-froid. Tous les moments o\u00f9 ils ont attaqu\u00e9 Paolo. Ce jour o\u00f9 ils ont br\u00fbl\u00e9 son fenil. Un enfant \u00e0 sa droite a le front appuy\u00e9 sur le banc d\u2019en face. Paolo se rem\u00e9more son jeune \u00e2ge, quand par les journ\u00e9es de forte chaleur pendant la messe du dimanche, il \u00e9chappait \u00e0 la vigilance de sa m\u00e8re pour aller coller son front sur un mur de la nef de l\u2019\u00e9glise. Il retient dans son souvenir cette fraicheur qui le calmait davantage que le sermon du cur\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\">Sylvia est pr\u00e9sente dans son esprit, bien plus que quand elle \u00e9tait l\u00e0. C\u2019est comme \u00e7a, il a entendu ses a\u00efeux parler de ces apparitions. Les morts ne disparaissent jamais. Ici la g\u00e9ographie rend chaque deuil infiniment supportable. Les saisons passent, et le P\u00f4 charrie avec lui les limons fertiles des hauteurs des Alpes, puis d\u00e9pose ses r\u00e9sidus dans les canaux creus\u00e9s pour irriguer les rizi\u00e8res.<\/span><\/p>\n<p>Paolo repense \u00e0 la digue. Et si la digue c\u00e9dait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cur\u00e9 a fait un sermon o\u00f9 il pr\u00f4nait la paix, la prosp\u00e9rit\u00e9 et le bon usage de chaque effort pour faire accoucher cette terre m\u00eame si le travail est dur. Comme Sylvia jadis. Il faut prendre Sylvia, cette Sainte, comme exemple. Le cur\u00e9 a appris \u00e0 ramollir son sermon quand les tensions montent et \u00e0 les durcir quand ses int\u00e9r\u00eats sont grignot\u00e9s. Souvent les tensions montent en m\u00eame temps que l\u2019eau qui d\u00e9ferle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Paolo a pr\u00e9par\u00e9 sa petite valise. Il est le cinqui\u00e8me d\u2019une fratrie de huit. Sa m\u00e8re a eu une de ces m\u00e9dailles de Mussolini \u00e0 la gloire de la maternit\u00e9. Sylvia n\u2019a jamais eu d\u2019enfants. Ils n\u2019ont jamais r\u00e9ussi \u00e0 en avoir. La digue qu\u2019ils ont creus\u00e9e, la terre qu\u2019ils ont sem\u00e9e, exploit\u00e9e, d\u00e9sherb\u00e9e, o\u00f9 d\u2019autres familles se sont terr\u00e9es, les unes apr\u00e8s les autres, cette terre a \u00e9t\u00e9 f\u00e9conde. Assez pour les nourrir et quelques fois il a m\u00eame fallu recruter des journaliers. Quelques-uns sont venus dans des trains affr\u00e9t\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion depuis un village de Sicile, d\u2019autres de villages voisins. Tous \u00e9taient pauvres. Tous ont esp\u00e9r\u00e9 trouver ici de quoi vivre. Paolo a r\u00e9ussi \u00e0 se nourrir dignement, Sylvia aussi. Et cette digue qui maintint l\u2019eau est comme une barri\u00e8re qui menace de c\u00e9der un jour si\u2026 Il faut r\u00e9gler son compte \u00e0 L\u00e9da avant de partir. Et si la digue c\u00e9dait ? Il faut r\u00e9gler son compte \u00e0 Carlo qui a br\u00fbl\u00e9 son fenil pour se venger de cette terre qui prosp\u00e9rait plus que la sienne. Paolo a refus\u00e9 de pr\u00eater son char \u00e0 b\u0153uf. Il faisait chaud, les b\u00eates \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es, pas question de les an\u00e9antir sur une terre peu f\u00e9conde. Paolo avait le sens du partage, pas le sens du g\u00e2chis. C\u2019est ce qu\u2019il avait r\u00e9pondu. Le lendemain, Carlo a br\u00fbl\u00e9 son fenil. Il a ni\u00e9 bien s\u00fbr. Mais il l\u2019a brul\u00e9, c\u2019est s\u00fbr. Qui d\u2019autre aurait pu ? Avec l\u2019aide des autres, les suiveurs. Il faut \u00eatre plusieurs pour nuire. La foule est redoutable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant l\u2019autel, sa belle-m\u00e8re se tient droite, sombre, toute de noir v\u00eatue. Elle a jet\u00e9 un voile sombre sur la porte de la maison comme le veut la tradition. Paolo devine sa bouche plus s\u00e9v\u00e8re que d\u2019habitude. Derri\u00e8re son voile de dentelle, elle marmonne des paroles incompr\u00e9hensibles. Les autres femmes du village ont le regard ancr\u00e9 dans le sol. Deux femmes au premier rang \u00e9touffent des rires nerveux. Ce n\u2019est pas Carla, mais sa s\u0153ur, la plus jeune qui a commenc\u00e9. Carla lui donne un coup de coude pour la sommer d\u2019arr\u00eater, mais son buste hoqu\u00e8te \u00e9galement. Les hommes sont graves, tenue de circonstance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et si la digue c\u00e9dait ? Paolo aimerait bien que la plaine soit envahie d\u2019eau. L\u2019eau surgit doucement dans son esprit ; puis follement comme dans une vision de la bible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Juste une br\u00e8che avec une hache. Un coup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re hache s\u2019enfonce. Ne ressort pas. Il en a apport\u00e9es deux. Il donne un coup plus haut, juste au contact de l\u2019eau. Cette fois-ci l\u2019eau commence \u00e0 s\u2019infiltrer. Elle s\u2019infiltre avec le bon d\u00e9bit. Il peut s\u2019assoir et voir l\u2019eau monter. Tout d\u2019un coup, une planche c\u00e8de. Puis une autre. Il resterait bien l\u00e0 un moment mais le temps presse. Il entend le sifflement du troisi\u00e8me train. Celui qui annonce le dernier. Il a le temps de remonter et rejoindre la gare en se hissant sur une charrette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: inherit;\">Il chemine le long de la voie ferr\u00e9e. Il se retourne de temps en temps comme s\u2019il observait un village br\u00fbl\u00e9. Il est triste de voir sa plaine partir en fum\u00e9e. Il imagine de grandes flammes ravageuses qui bient\u00f4t seront envahies par cette flamb\u00e9e d\u2019eau.\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il est heureux comme un feu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b><i>Rita dR<\/i><\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le P\u00f4, 1949, Il y a les feuilles qui fr\u00e9tillent. Et l\u2019eau qui stagne, se gondole l\u00e9g\u00e8rement et d\u00e9forme les troncs infiniment hauts droits comme des I. Cette eau stagnante c\u2019est le P\u00f4. Vu d\u2019en haut, depuis le Mont Viso, c\u2019est une eau qui gonfle, se gorge de la rumeur du monde.\u00a0 Toute histoire peut &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=167\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Puisque les hommes sont des sauvages&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-167","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoires-nouvelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/167"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=167"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/167\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1777,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/167\/revisions\/1777"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=167"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=167"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=167"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}