{"id":165,"date":"2017-11-01T19:26:00","date_gmt":"2017-11-01T18:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=165"},"modified":"2020-11-22T21:26:15","modified_gmt":"2020-11-22T20:26:15","slug":"le-journal-dune-cuisiniere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=165","title":{"rendered":"Le journal d&rsquo;une cuisini\u00e8re"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">Aujourd\u2019hui est un jour comme un autre. Un jour de stagnation. Les jours se succ\u00e8dent comme des copeaux de vie qui se d\u00e9tachent.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;Pas de vent. La nature est muette, le soleil gronde.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp;&nbsp; Derri\u00e8re le talus \u00e0 droite, les longues tiges de cosmos par leur mouvement lent rappellent qu\u2019un souffle l\u00e9ger anime l\u2019air. Le reste immobile sous le pin et au-del\u00e0 fixe le soleil, abasourdi par ses rayons puissants. Les terres arides de Gibson, d\u2019Atacama ou du Sahara, du m\u00eame soleil cr\u00e9pitent. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;Le regard fixe, allong\u00e9e sous la treille de vigne dix fois \u00e9lagu\u00e9e et toujours envahissante, Maude se languit. Ces vacances n\u2019en finissent pas de s\u2019\u00e9tirer. A gauche la grille rouill\u00e9e et imposante prolong\u00e9e par le muret de pierres. A ses pieds, les vieux rosiers aux couleurs d\u00e9lav\u00e9es s\u00e8ment encore quelques rares p\u00e9tales jaune p\u00e2le, le pistil \u00e9bouriff\u00e9. Les tiges des rosiers sont vigoureuses, vertes et robustes, bien plus fermes que jadis quand je les avais plant\u00e9es il y a plus de vingt ans. Elles sont d\u00e9sormais plus hautes que le muret. Ces t\u00eates nues sur un corps vigoureux ressemblent \u00e0 des sentinelles, des sentinelles chauves, comme si une rafale de vent les avaient soudain d\u00e9nud\u00e9es. Ce n\u2019est qu\u2019une impression car il n\u2019y a pas de vent, quelques pissenlits vibrent le plus calmement possible dans l\u2019herbe ; une lumi\u00e8re \u00e9tincelante enveloppe la cime des rosiers, comme si d\u2019un coup de baguette magique l\u2019air avait travers\u00e9 la haie avec vigueur. <!--more--><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Vingt ans que ces rosiers sont l\u00e0. Marl\u00e8ne m\u2019a dit hier qu\u2019ils sont \u00e9tonnants. Quand les ai-je taill\u00e9es pour la derni\u00e8re fois ? Elle n\u2019a jamais vu de rosiers jouir d\u2019une telle long\u00e9vit\u00e9. Le bois de mes rosiers est robuste. Elle a effleur\u00e9 une \u00e9pine du bout des doigts, j\u2019ai eu peur qu\u2019elle se fasse mal. J\u2019ai d\u00e9tach\u00e9 l\u2019\u00e9pine \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 arrondie pour la voir de pr\u00e8s. Elle \u00e9tait \u00e9paisse, verte. Une \u00e9pine gigantesque. Elle brillait au soleil. Comment ces rosiers ont-ils v\u00e9cus avec autant de saisons, autant de vent, de soleil ? Ma nonchalance y est-elle pour quelque chose ? J\u2019ai regard\u00e9 les haies des voisins : touffue dans la maison d\u2019en face. Pas de haie, un mur de brique chez le voisin \u00e0 gauche. Marl\u00e8ne habite deux maisons plus haut. Sa grille d\u2019entr\u00e9e est plus lumineuse que les murs. Les all\u00e9es parfois envahies de mauvaises herbes donnent un air enchanteur aux maisons abandonn\u00e9es. Quand les ai-je taill\u00e9s pour la derni\u00e8re fois ? Mes rosiers jouissent d\u2019une sant\u00e9 ravageuse. Mes roses sont les sentinelles d\u2019un monde qui s\u2019\u00e9tend au-del\u00e0 des haies, au-del\u00e0 des montagnes, sur la pente d\u2019un coteau clair qu\u2019un m\u00e9l\u00e8ze couve en fin de journ\u00e9e. Quelle jouissance quand ces couronnes de p\u00e9tales se d\u00e9plient, quand le soleil perce les boutons. Je les trouve le matin, \u00e9tal\u00e9es comme un don du Dieu Soleil ; la veille, une bouche qui mime un baiser, une ventouse sur mon c\u0153ur qui m\u2019arrache une bouff\u00e9e d\u2019air. Une gigantesque bouff\u00e9e d\u2019air qui implose dans mon torse. La vie dans ce qu\u2019elle a de plus immat\u00e9riel, de plus pur. Peut-\u00eatre m\u00eame que cette jouissance me donne l\u2019impression que m\u00eame mon visage n\u2019a pas chang\u00e9 quand je retourne vers la maison et que mon reflet appara\u00eet sur la porte vitr\u00e9e. Je me vois avec la m\u00eame allure que Maude, avec cette souplesse d\u2019un corps jeune qui se frotte au temps. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Il y aura plus de fleurs au printemps prochain. Plus de t\u00eates chauves \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Quand les ai-je taill\u00e9es pour la derni\u00e8re fois ?&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; Les derni\u00e8res fois se confondent comme si le portail, le muret de pierres, comme si tout devait dispara\u00eetre pour ne plus laisser que cette bouff\u00e9e de plaisir parcourir une vaste plaine. Un cycliste vient de faire grincer sa courroie le long de la route. C\u2019est curieux qu\u2019il n\u2019ait pas regard\u00e9 \u00e0 travers la grille. Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu. Je pense qu\u2019il fait semblant de ne pas nous voir. Il sait que je l\u2019\u00e9pie. Il me semble qu\u2019il habite dans le village. S\u2019il avait tourn\u00e9 la t\u00eate, il aurait vu Maude \u00e0 travers les sentinelles aux t\u00eates chauves. Il doit avoir son \u00e2ge. Quel \u00e9trange comportement. Ces jeunes gens sont curieux. Mais que fait Maude ? <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Maude est allong\u00e9e sur la terrasse qui prolonge la maison, la t\u00eate tourn\u00e9e vers la grille. Et moi j\u2019\u00e9cris. Maude regarde vers la grille et moi je m\u2019installe sur cette table dans la cuisine ; je pr\u00eate une oreille \u00e0 tout un bataillon de marmitons qui s\u2019esclaffent, se p\u00e2ment, soupirent, qui r\u00e9veillent chaque saveur comme si je pr\u00e9parais un grand festin. Quel festin ? Je vais encore devoir dire \u00e0 Maude et \u00e0 Paul apr\u00e8s avoir fait tant d&rsquo;efforts ces derniers jours que : non je n\u2019ai rien pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 manger. Je n\u2019ai fait que \u00e7a ces trois derniers jours. Trois jours \u00e0 mijoter des plats pendant que je br\u00fblais d\u2019envie d\u2019aller retrouver mon journal. A part un mille-feuille de feuilles, non, je n\u2019ai rien \u00e0 vous proposer. Maude me tourne le dos. J\u2019aime mieux qu\u2019elle ne me regarde pas, qu\u2019elle ne surprenne pas mon regard si profond\u00e9ment avide de comprendre, \u00e9carquill\u00e9, des yeux qui cherchent, quand le sien navigue dans l\u2019incompr\u00e9hension. Mais est-ce un mal de se laisser flotter en eaux troubles ? De laisser les s\u00e9diments couler au fond ? Ils remonteront peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre pas.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Non, j\u2019aime mieux qu\u2019elle ne croise pas mon regard. Elle pourrait avoir envie de me rejoindre comme tout enfant qui cherche \u00e0 imiter ses parents. Surtout, qu\u2019elle regarde vers les sentinelles \u00e9bouriff\u00e9es. Aujourd&rsquo;hui un gouffre nous s\u00e9pare ; aujourd\u2019hui, je n\u2019ai aucune envie de franchir ce gouffre. Aujourd\u2019hui j\u2019ai la sensation que je vais me frayer un passage dans ma grotte et y avancer le plus sereinement possible avec une bonne dose d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et de sati\u00e9t\u00e9. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Maude ne s\u2019en soucie pas le moindre du monde. Elle ne semble pas avoir boug\u00e9 depuis la veille, quand Richard apr\u00e8s avoir referm\u00e9 la grille, a soulev\u00e9 sa main en signe d\u2019au revoir, d\u2019un geste \u00e0 la fois nonchalant et cruel. Elle scrute un oiseau qui picore un fruit en haut du figuier. La figue est le fruit le plus \u00e9nigmatique que je connaisse. Maude pense \u00e0 Richard ; Richard comme une figue m\u00fbre se fait crever le cr\u00e2ne par un moineau.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Je l\u2019ai observ\u00e9e un long moment, post\u00e9e derri\u00e8re la fen\u00eatre de la cuisine, en sirotant une citronnade glac\u00e9e, ce qui a provoqu\u00e9 une d\u00e9licieuse sensation de picotement sur ma peau. Un contentement peut-\u00eatre. Apr\u00e8s le d\u00e9part de Richard hier, je lui ai demand\u00e9 si elle \u00e9tait satisfaite de ces quelques jours de vacances avec lui, jours que j\u2019avais h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 sacrifier. J\u2019esp\u00e9rais passer cette semaine seule avec elle et son fr\u00e8re. Elle a r\u00e9pondu en me tournant le dos et en montant les escaliers d\u2019un air las pour s\u2019enfermer de nouveau dans sa chambre \u00ab Oui bof\u2026 Tu avais raison maman, il est inconstant et immature \u00bb. Je l\u2019ai vu monter avec son air solennel et digne, celui de la carapace qui maintient la structure d\u2019un corps qui se d\u00e9membre, qui hisse une jambe, puis une autre. Je le connais bien cet air. Il me donne autant envie de la secouer que de la cajoler.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: medium;\">&nbsp;<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"> &nbsp; &nbsp;&nbsp; Le d\u00e9 rouge qui occupait la main de Richard pendant son s\u00e9jour dans cette maison, qu\u2019il a roul\u00e9 dans sa paume de main, lanc\u00e9 d\u2019un coup de pouce leste et rattrap\u00e9 au vol, a disparu du plateau de la table du salon. Il l\u2019a lanc\u00e9 dans le plateau comme s\u2019il jouait \u00e0 la roulette \u00e0 chaque fois que je lui ai tourn\u00e9 le dos. D\u00e8s que mon corps a franchi le seuil de la porte du salon. Cette posture m\u2019a profond\u00e9ment \u00e9nerv\u00e9e. Amy Winehouse et sa voix chevrotante ont envahi le salon pendant le s\u00e9jour de Richard. Trois jours \u00e0 pr\u00e9parer des repas pendant qu\u2019Amy Winehouse faisait fr\u00e9mir les feuilles de salade, pendant que les tomates pleuraient leur jus, pendant que les poissons me regardaient avec un regard de poisson.<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Pendant que je me demandais quand j\u2019allais pouvoir replonger dans mon journal.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Les poissons ne me d\u00e9stabilisent jamais autant que quand je m\u2019\u00e9loigne de mon journal plus d\u2019un jour. J\u2019essaye de m\u2019imaginer ce qu\u2019un Richard inconstant pourrait \u00eatre. Elle le trouvait d\u00e9licieusement impr\u00e9visible, amusant, \u00e9tonnant. D\u00e9licieux\u2026 Richard est inconstant\u2026 Inconstant comme une \u00e9mulsion ou comme une de ces gel\u00e9es rouges tremblotante que Maude ach\u00e8te dans cette \u00e9picerie am\u00e9ricaine \u00e0 Lyon ? C\u2019est s\u00fbrement un curieux m\u00e9lange de toute une foule de contradictions. Quel \u00eatre humain est facile \u00e0 d\u00e9finir ? Et puisqu\u2019il faut bien abattre le d\u00e9mon de la rumination, ce sera le petit d\u00e9tail qui a fait la diff\u00e9rence, qui l\u2019a s\u00e9duite, qu\u2019elle va trouver indubitablement \u00e9nervant. Je vais l\u2019y aider. C\u2019est une certitude universelle : quand on arrache la racine, la plante meurt. Peu importe le temps que \u00e7a prendra, je m\u2019y attellerai. Je sais me montrer intransigeante devant le d\u00e9mon de la rumination.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Oh, elle n\u2019en sortira pas indemne\u2026 Elle se recroquevillera un moment\u2026 dans l\u2019espoir de redevenir comme avant, quand la vie semblait plus confortable. Elle se plongera dans cette foule de souvenirs qui nous habitent, et ceux-ci remonteront dans un ordre diff\u00e9rent, avec une coloration autre. Oui, c&rsquo;est cela, comme quand on remue un b\u00e2ton dans un \u00e9tang poissonneux. La surface de l&rsquo;\u00e9tang, les nuages qui passent. Les carpes.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Sa m\u00e9moire brassera \u00e0 nouveau les cartes des sentiments avec de nouvelles r\u00e8gles. <\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">Et elle s\u2019apercevra que quelque chose a chang\u00e9 : Une petite greffe coll\u00e9e sur la peau. Il y a forc\u00e9ment une empreinte apr\u00e8s la p\u00e9riode de rejet. Richard a le m\u00eame nez qu\u2019Amy Winehouse. J\u2019entends un pivert qui mart\u00e8le un tronc. Richard a failli se prendre la poubelle hier quand il a recul\u00e9. Sa voiture \u00e9tait coinc\u00e9e entre un tronc de platane et la poubelle. Pourquoi l\u2019ai-je pos\u00e9e, cette poubelle, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet endroit ? J\u2019aime tellement ce platane majestueux. Le crissement des pneus sur le gravier a r\u00e9sonn\u00e9 longtemps avant d\u2019\u00eatre absorb\u00e9 par un petit filet de grondement de moteur. Le tumulte lointain de la bretelle d\u2019autoroute a soudain envahi mes oreilles. Pendant le diner, Maude a tourn\u00e9 la t\u00eate vers la grille \u00e0 chaque fois qu\u2019une voiture est pass\u00e9e. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Maude n\u2019a toujours pas boug\u00e9. Il faut que je parvienne \u00e0 lui parler. Maude a trait\u00e9 Richard d\u2019inconstant et d\u2019immature. Ne suis-je pas inconstante avec mon sourire de m\u00e8re \u00e9panouie et mon projet d\u2019en sortir depuis plus de quinze ans ? L\u2019ivresse des jours heureux tient dans une petite capsule d\u2019inconstance. Je crois que j\u2019aime vraiment ce mot : inconstant. Je l\u2019adore. Il sonne juste, il a une sonorit\u00e9 stable. Ce n\u2019est pas un mot \u00e0 la sonorit\u00e9 vague et incertaine comme volatil, pu\u00e9ril ; un de ces mots qui laissent l\u2019attention flotter \u00e0 la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019un sens qui s\u2019\u00e9chappe. Inconstant est un mot dont les syllabes se d\u00e9tachent avec pr\u00e9cision ; \u00e0 la fois dures et douces, anim\u00e9es d\u2019un mouvement souple, elles tranchent l\u2019air ; elles saisissent avec d\u00e9termination quelque chose d\u2019impalpable pour le convertir en une forme d\u00e9finissable avec une subtile dose de vibration. Juste ce qu\u2019il faut. C\u2019est un mot qui avale son sujet.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Ah&#8230; C\u2019est si rare, un mot qui avale son sujet.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Et pourtant ce mot contient une certaine f\u00e9brilit\u00e9, un \u00e9tat de verre \u00e0 fond rond qui, comme un culbuto, oscille autour d\u2019un point d\u2019\u00e9quilibre. Inconstant. Cet homme est inconstant. Cette femme est inconstante. Le culbuto retourne sur son axe. Il faut un mot juste pour redonner \u00e0 un \u00eatre une part d\u2019humanit\u00e9 avec tout ce qu\u2019elle peut contenir de vuln\u00e9rable.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; De vuln\u00e9rable et d\u2019impardonnable. Richard m\u2019a souvent regard\u00e9 avec un air de commis\u00e9ration quand il me voyait m\u2019activer dans la cuisine. Poli, mais avec les sourcils qui remontent au centre et tombent l\u00e9g\u00e8rement sur le c\u00f4t\u00e9. On ne sait jamais avec cette posture de sourcils si le sujet est m\u00e9prisant ou compatissant. Il navigue entre les deux, comme nous tous, pauvre cr\u00e9ature si changeante, incertaine. Humaine. Quelle horrible confession. A quoi bon \u00e9crire si c\u2019est pour aimer son ennemi ? Je flanche. Ah, non, j\u2019ai failli flancher ! Non, Richard est une figue qui se fait \u00e9clater le cr\u00e2ne par un moineau.&nbsp;<\/span><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; C\u2019est si dur de contenir ses fureurs dans la vraie vie ! Comme ce doit \u00eatre bon de marcher dans la vie comme ce couple de joggeurs qui passe devant moi tous les matins les poings serr\u00e9s. Ils marchent en tandem. Je lance la machine \u00e0 caf\u00e9 apr\u00e8s les avoir vus passer. Peut-\u00eatre ont-ils pris une douche revigorante avant, ou peut-\u00eatre la prennent-il apr\u00e8s leur marche rapide. Ils poussent l\u2019air avec d\u00e9termination, avec force et conviction. Moi aussi je sais faire preuve de force et de conviction. Quel bonheur, ce jour o\u00f9 j\u2019avais envoy\u00e9 valser le directeur d\u2019une \u00e9cole o\u00f9 j\u2019enseignais, apr\u00e8s son quinzi\u00e8me coup de fil de la journ\u00e9e. Quel soulagement quand je lui avais annonc\u00e9 que l\u2019objet de sa requ\u00eate s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en fant\u00f4me ! Quel savoureux moment quand ce m\u00eame jour, dans l\u2019hilarit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, le directeur pr\u00e9parait sa riposte pendant que consciencieusement je r\u00e9digeais ma lettre de d\u00e9mission. Mise en sc\u00e8ne scrupuleuse, consciencieuse : en d\u00e9pla\u00e7ant des morceaux de phrase, supprimant des mots, rajoutant des virgules, pour que le ton soit juste. C\u2019\u00e9tait il y a si longtemps, et pourtant je m\u2019en souviens encore. Je crois que si j\u2019avais accept\u00e9 avec r\u00e9signation sa requ\u00eate en rassemblant le peu de patience qu\u2019il me restait, j\u2019aurai fini par fendre son torse en deux avec une hache. L\u2019inconstance a des vertus. Elle peut cr\u00e9er des terrains d\u2019entente impr\u00e9vus. Parce que la vie est une guerre incessante. Qu\u2019il est doux de s\u2019en pr\u00e9occuper aujourd\u2019hui, l\u00e0, assise dans cette cuisine, pendant que les rosiers sentinelles montent la garde devant le muret en pierre. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Quelle autre inconstance salvatrice me revient \u00e0 l\u2019esprit ? Tant d\u2019autres\u2026 Et cette jouissance quand ma m\u00e8re avait accus\u00e9 une enseignante rev\u00eache de favoriser la d\u00e9lation, apr\u00e8s qu\u2019un camarade lui ait rapport\u00e9 un mot peu aimable que j\u2019avais \u00e9crit \u00e0 son encontre. Ciel quel bonheur j\u2019en avais tir\u00e9 ! Inconstance ou riposte ? Je crois bien que cela fait des ann\u00e9es que j\u2019ai cess\u00e9 de me poser la question et que je suis pass\u00e9e \u00e0 l\u2019action. A ma mani\u00e8re.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Richard et son regard moqueur, son sourire au coin des l\u00e8vres. Richard qui fait rire toutes les filles. Amuseur joyeux ou cynique bouffon ? Maude n\u2019a pas r\u00e9pondu \u00e0 ma question qui dissimulait un a priori forc\u00e9ment n\u00e9gatif. A priori de m\u00e8re protectrice qui a, d\u00e8s le premier regard, senti que l\u2019aigle survolait sa proie, jeune et na\u00efve. Peut-\u00eatre que je la prot\u00e8ge trop. Peut-\u00eatre devrais-je lui l\u00e9guer un peu de mon inconstance. C\u2019est si dur, si dur\u2026 Ah\u2026 Comment lester des ailes d\u2019un papillon sans craindre de les briser ? Quel genre de papillon est Maude ? Un papillon de nuit qui aime tourner autour de la flamme ? Peut-\u00eatre\u2026 Une flamme p\u00e9tulante ? Oui\u2026 Maude est une flamme. Ma fille, une flamme ? Ah oui, c\u2019est ma fille\u2026 Oui, c\u2019est vrai\u2026 Je l\u2019aurais presque \u00e9clips\u00e9 tellement la flamme semble m\u2019avoir quitt\u00e9e. Je ferme les yeux. J\u2019imagine cette flamme, un brasier au milieu d\u2019une plage et nos corps nus allong\u00e9s dans une \u00eele d\u00e9serte. Vendredi ou la vie sauvage. Ce doit \u00eatre si bon. Rien. Pas de livres. Pas de cahiers, pas de crayon. Rien. Juste un piano sur le sable. Oui, ce serait une vie merveilleuse !<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Maude est si jeune. Je vois son corps qui se soul\u00e8ve. Elle soupire longuement. Elle soupire comme une b\u00eate bless\u00e9e. Maude est si jeune et si inventive. Maude est capable de cr\u00e9er mille centres d\u2019int\u00e9r\u00eats de toute sorte, \u00e0 une cadence telle \u2013 parfois j\u2019en ai la t\u00eate qui tourne \u2013 que tout \u00e9v\u00e8nement est assez vite noy\u00e9 au milieu de cette houle constante. Le tourbillon Maude va se r\u00e9veiller \u00e0 nouveau.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Pour l\u2019instant il vol\u00e8te au-dessus de son corps allong\u00e9. Il se repose. Il se charge de cet air magique qui enveloppe les rosiers robustes. Il reprendra de l\u2019envergure. Il se soul\u00e8vera comme un cyclone charg\u00e9 d\u2019une nouvelle rage de vivre. La douleur sera liss\u00e9e par d\u2019autres joies encore plus grandes : ce sont l\u00e0 les vertus insoup\u00e7onnables de l\u2019inconstance de la jeunesse. Dans un jour ou deux, elle s\u2019\u00e9lancera \u00e0 travers les escaliers avec ses pas lestes et vigoureux ; elle est encore \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 une d\u00e9ception amoureuse ne renvoie pas \u00e0 un face \u00e0 face douloureux avec le miroir. Que d\u00e9sire-t-elle vraiment ? Que d\u00e9sire une jeune fille en \u00e2ge d\u2019aimer la vie ? A-t-on id\u00e9e de ce qu\u2019un corps jeune allong\u00e9 dans cette posture peut d\u00e9sirer comme vie hors du commun ? A-t-on id\u00e9e de ce que l\u2019on peut attendre de la vie, ici, dans ce jardin, derri\u00e8re ces sentinelles, ces roses \u00e9bouriff\u00e9es, loin du tumulte des vies tr\u00e9pidantes de la ville ? A-t-on id\u00e9e de l\u2019\u00e9puisement que cette foule de d\u00e9sirs peut g\u00e9n\u00e9rer tellement sa grandeur nous assomme ? Peut-on soup\u00e7onner toutes les \u00e9tincelles de vie qui cr\u00e9pitent dans ce corps allong\u00e9 comme un chant de grillons qui paradent ?<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Pendant que je nettoyais la planche et d\u00e9barrassais le plan de travail de demi-citrons press\u00e9s, Maude s\u2019est retourn\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 et a regard\u00e9 vers la maison. L\u2019empreinte de cette histoire s\u2019installait. Lentement. Elle avait fait na\u00eetre un doute. Des doutes. Des doutes d\u2019une puissance in\u00e9branlable. Des doutes qui s\u2019abattent sur une montagne de d\u00e9sirs. Des vagues de d\u00e9sirs qui se brisent contre une montagne d\u2019attente. Et si l\u2019attente supplantait les d\u00e9sirs ? Non, Ah non\u2026 Cette halte n\u2019est que temporaire. Je le sais. Elle a \u00f4t\u00e9 ses lunettes pour allonger sa t\u00eate sur son bras. Ses doigts, pourtant si proche de sa tempe, pendaient inertes. Etirer les cheveux au niveau des tempes est un geste qui lui est cher. Comme moi. J\u2019ai constat\u00e9 qu\u2019elle a \u00e9galement cet unique avantage qu\u2019ont les myopes de pouvoir garder leur introspection pour eux : un regard sombre mais \u00e9mouss\u00e9, qui se perd, se dissipe, s\u2019affaisse \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre, semant tout autour une pluie de questions. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 l\u2019interpeller. Richard qui sait souffler le chaud et le froid, entretenir la flamme, a peut-\u00eatre laiss\u00e9 une trace plus vivace que je ne veux bien le voir. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Elle a soupir\u00e9 profond\u00e9ment. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; En fin de compte, un peu d\u2019introspection est toujours bienvenue. Tout se dire. Ne pas se mentir.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Tr\u00e8s dur.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; L\u2019osmose. Prendre la forme d\u2019un masque, ou pas\u2026 Garder le regard expressif et enjou\u00e9, comme Marl\u00e8ne la voisine qui anime des ateliers pour enfants malades dans un h\u00f4pital. Marl\u00e8ne est rousse \u00e0 la peau marbr\u00e9e de veines ; elle rougit facilement. Ses enfants ont tous quitt\u00e9 le domicile depuis deux ans. Elle vit seule avec un labrador qu\u2019elle a arrach\u00e9 \u00e0 son ex-mari. Je me suis toujours sentie redevable devant Marl\u00e8ne. Je ne sais pourquoi. Je ne sais pas pourquoi sa d\u00e9tresse me touche. Son mari l\u2019a quitt\u00e9e juste apr\u00e8s le d\u00e9part des enfants. Ils s\u2019\u00e9taient disput\u00e9s la garde du labrador, et elle avait gard\u00e9 le chien et la maison. Maude&nbsp; a \u00e9t\u00e9 chercher Marl\u00e8ne pour l\u2019ap\u00e9ritif plus d\u2019une fois pendant que l\u2019arrosoir tournait dans le jardin, marquant la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi, r\u00e9animant les fleurs avachies par cet exc\u00e8s de soleil. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Richard serait s\u00fbrement devenu comme le mari de Marl\u00e8ne. C\u2019est important de laisser son enfant tirer ses propres d\u00e9ductions. Je deviens experte en la mati\u00e8re, simple question d\u2019entra\u00eenement ! J\u2019aime voir dans les yeux de Maude cet \u00e9clair de sagesse qui la traverse de temps en temps. Je contemple avec une certaine nostalgie cet id\u00e9alisme manich\u00e9en d\u2019une jeunesse fougueuse qu\u2019elle tente de nuancer d\u2019exp\u00e9rience en exp\u00e9rience ; je me dis que j\u2019ai bien fait mon travail, n\u2019est-ce-pas mon cher journal ? D\u2019ailleurs, elle m\u2019a dit qu\u2019elle tenait un journal et je l\u2019y ai encourag\u00e9e. Peut-\u00eatre que je devrais aller y jeter un \u0153il ? Non, non je sais, c\u2019est un sacril\u00e8ge. Non, jamais je ne le ferai. Promis, mon cher journal, \u00e0 part si elle dispara\u00eet. Non, jamais !<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 siroter ma citronnade adoss\u00e9e au cadran de la fen\u00eatre, quand une vibration du mur m\u2019a inform\u00e9e que Paul s\u2019\u00e9tait assis sur le banc du piano et avait mis le casque pour travailler sa passacaille. Je devine ses gestes brusques et son toucher dynamique \u00e0 travers les vibrations du mur. Paul a une fa\u00e7on bien \u00e0 lui de se mettre sur le piano. Il exulte. Il exulte parce qu\u2019il sait que je suis l\u00e0. A partir de quand est-ce que je n\u2019ai jou\u00e9 que pour moi ? A partir de quand est ce que j\u2019ai compris que le corps \u00e0 corps avec le piano est une affaire intime ? Je ne sais plus quand c\u2019est arriv\u00e9. A-t-on id\u00e9e de quand se fait le passage de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte ?<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Il faut qu\u2019un jour j\u2019ins\u00e8re cette maison dans une de mes histoires. Sous la table de ferme, des piliers, des piles de livres ; les murs sont blancs.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Demain Maude et Paul rentreront \u00e0 Lyon, et j\u2019aurai ma semaine \u00e0 moi, seule. J\u2019ai enfin r\u00e9ussi \u00e0 me r\u00e9server ma semaine pour cl\u00f4turer mon travail clandestin, apporter les derni\u00e8res touches \u00e0 mon projet que je construis brique par brique depuis plus de quinze ans en arrachant des heures par-ci par-l\u00e0.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Le dernier livre que j\u2019ai \u00e9crit est un beau succ\u00e8s. Monsieur Bleu est content. Monsieur Bleu aimerait que je r\u00e9v\u00e8le enfin mon identit\u00e9. Il pense que l&rsquo;on peut en vendre encore plus sur les plateaux anglo-saxons. Je sais \u00e9perdument que la lumi\u00e8re nuirait \u00e0 mon travail. Je sais que je serais brid\u00e9e dans ma deuxi\u00e8me vie. Tout ceci serait vain. Il faudrait que je m\u2019en invente une autre. Une troisi\u00e8me vie. Puis une autre. Jusqu\u2019o\u00f9 vais-je it\u00e9rer ?&nbsp;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Monsieur Bleu ne sait pas qu\u2019il appara\u00eet dans deux personnages dans le dernier roman. Il met le doigt sur mes contradictions, il loue mes ambivalences. Il en rit. Riez, riez, Monsieur Bleu ! Monsieur Bleu ne se reconna\u00eet pas dans les personnages que j\u2019\u00e9parpille dans mes romans. Peut-\u00eatre que personne ne se voit tel qu&rsquo;il est. C\u2019est m\u00eame s\u00fbr. Monsieur Bleu rit, et je ris de le voir rire ! La vie est une farce.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Peut-\u00eatre que ce journal est vain, rien n\u2019est moins s\u00fbr.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Peut-\u00eatre que Monsieur Bleu devrait tenir un journal.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; La terre enti\u00e8re devrait tenir un journal. Puis on referait un d\u00e9coupage territorial, on redistribuerait les fronti\u00e8res, avec de nouvelles r\u00e8gles bien d\u00e9finies. Monsieur Bleu serait peut-\u00eatre tr\u00e8s loin. Richard dans un autre continent. Maude, Paul\u2026 Je ne sais pas. Moi je serai\u2026 Je ne sais pas. Vendredi ou la vie sauvage. C\u2019est la solution la moins risqu\u00e9e. La plus radicale. La seule qui pourrait mettre un terme \u00e0 mon journal. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; J\u2019ai subitement envie de pr\u00e9parer un gigantesque r\u00f4ti. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Et un gratin cr\u00e9meux aussi, moelleux, avec un de ces bords qui croustillent, que l\u2019on gratte avec la fourchette. La figue crev\u00e9e est tomb\u00e9e de l\u2019arbre. Je choisis mon plat \u00e0 gratin, je vais prendre le plus grand ; le bord du gratin, c\u2019est ce que je pr\u00e9f\u00e8re. Je regarde \u00e0 nouveau en direction du figuier, je ne crois pas qu&rsquo;il reste d&rsquo;autres fruits. J&rsquo;en suis m\u00eame s\u00fbre. Le soleil a d\u00e9garni les roses, fendu les figues. Certaines ont \u00e9t\u00e9 cueillies.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; La derni\u00e8re g\u00eet au sol.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui est un jour comme un autre. Un jour de stagnation. Les jours se succ\u00e8dent comme des copeaux de vie qui se d\u00e9tachent. &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;Pas de vent. La nature est muette, le soleil gronde. &nbsp; &nbsp;&nbsp; Derri\u00e8re le talus \u00e0 droite, les longues tiges de cosmos par leur mouvement lent rappellent qu\u2019un souffle &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=165\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le journal d&rsquo;une cuisini\u00e8re&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-165","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoires-nouvelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/165"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=165"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/165\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":414,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/165\/revisions\/414"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=165"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=165"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=165"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}