{"id":146,"date":"2018-03-19T17:38:00","date_gmt":"2018-03-19T16:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=146"},"modified":"2020-11-22T21:15:21","modified_gmt":"2020-11-22T20:15:21","slug":"excessive-violette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=146","title":{"rendered":"Excessive violette"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">C\u2019est en passant derri\u00e8re cette femme tr\u00e8s fard\u00e9e de la cinqui\u00e8me avenue \u00e0 New York dans les ann\u00e9es quatre-vingt, cette femme avec une coupe de cheveux \u00e0 la Sue Ellen, que j\u2019ai d\u00e9test\u00e9 le parfum de la violette. J\u2019\u00e9tais enfant mais je m\u2019en souviens tr\u00e8s bien. C\u2019\u00e9tait un parfum poudr\u00e9, \u00e2pre, qui s\u2019accroche \u00e0 la gorge comme autant de petits grains de poudre de riz, comme si je l\u2019avais inhal\u00e9. C\u2019\u00e9tait juste une impression car je ne pense pas que sa poudre se d\u00e9tachait. Elle \u00e9tait m\u00eame terriblement fixe, comme sortie d\u2019un moule de sculpteur.<!--more--><br \/>\n&nbsp; &nbsp; &nbsp; La brise automnale me fit suffoquer, <\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">et pourtant la lumi\u00e8re orange au parc n\u2019\u00e9tait pas agressive&nbsp;<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">ce jour-l\u00e0.<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"> Je devais avoir dix ans, et je devais soit revenir de l\u2019\u00e9cole soit aller au parc avec ma m\u00e8re et mon fr\u00e8re. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce apr\u00e8s la traditionnelle promenade du d\u00e9jeuner de l\u2019\u00e9cole, mais je ne crois pas, car dans ce cas l\u2019air brass\u00e9 par les \u00e9coliers eut \u00e9t\u00e9 plus l\u00e9ger, et la poudre au parfum de violette m&rsquo;aurait tr\u00e8s certainement contourn\u00e9e.<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Je revois cette lumi\u00e8re tamis\u00e9e autour de moi, ces c\u00f4nes de lumi\u00e8re que filtraient les branches \u00e0 moiti\u00e9 nues ; et je me rappelle de cette lueur mourante de fin de jour \u00e0 l\u2019horizon quand mon regard avait crois\u00e9 cette femme au parfum de violette. Je me souviens des feuilles qui s\u2019\u00e9miettaient sous mes pas, et je me rappelle de cette \u00e2pret\u00e9 qui m\u2019agrippa la gorge. Je ne sais pas si c\u2019\u00e9tait son regard, son attitude, ou si c\u2019est la poudre qui m\u2019a emp\u00each\u00e9e de parler, mais j\u2019ai le souvenir d\u2019une agression d\u2019origine myst\u00e9rieuse, inexprim\u00e9e. Une agression vaguement identifi\u00e9e.<\/span><\/span>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; J\u2019ai fix\u00e9 cette image, puis je l\u2019ai oubli\u00e9e. Puis elle est revenue, par hasard, en me promenant dans les all\u00e9es d\u2019un grand magasin. Un grand parfumeur. Perlin Pinpin, Toutin ou Sabotin, je ne sais plus. Le papier gaufr\u00e9 sous le nez. Une senteur de violette. Repoussante. Et les nez retrouss\u00e9s. Pleins de nez autour de moi qui semblaient survoler la vie en apesanteur. Une petite fille qui accompagnait un des nez m\u2019a bouscul\u00e9e. Elle courait entre les jambes des nez en l\u2019air et les nez la regardaient avec furie. Elle les cognait une \u00e0 une, malgr\u00e9 les all\u00e9es pour circuler, malgr\u00e9 les poissons color\u00e9s dans un aquarium derri\u00e8re le comptoir, la petite fille, entre les jambes, cognait. Une, puis deux, puis trois. Toutes les femmes se faisaient bousculer. Les nez la fixaient puis retournaient au plafond tandis que la petite fille rampait au sol, se roulait, cherchait sous les planches de pr\u00e9sentoirs, quoi ? Une souris peut-\u00eatre ? Un jouet, une balle ? Personne ne savait et personne ne s\u2019en souciait. Plus elle bousculait, plus les nez pointaient vers le plafond, plus la fureur les tirait vers le sol, plus les regards se cabraient.<br \/>\n&nbsp; &nbsp; &nbsp; Maintenant la petite fille tournait, courait. Elle cognait de sa t\u00eate les bustes, faisait virevolter les femmes. Elle semait une panique qui rappela \u00e0 ma m\u00e9moire cette femme poudr\u00e9e dont les traits tir\u00e9s, la peau \u00e9touff\u00e9e, respirait l\u2019intranquillit\u00e9. La petite fille semblait incommod\u00e9e par le parfum car bien que ses poings aient \u00e9t\u00e9 serr\u00e9s, je ne l\u2019avais pas vu agripper quoi que ce soit qui gisait au sol. Je ne voulais pas lui demander la raison de sa qu\u00eate. J\u2019avais peur d\u2019attiser ses inqui\u00e9tudes. Je ne connaissais pas grand choses aux enfants mais je savais que les enfants peuvent pleurer \u00e0 chaudes larmes <span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">sans que l\u2019on comprenne grand-chose de ce qui les inqui\u00e8te. Comment aurais-je pu la consoler ?<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Puis la petite fille a saisi un flacon orange, un flacon lumineux, couleur soleil d\u2019automne. Une grosse goutte, comme une larme de soleil. Je me suis accroupie, j\u2019ai senti les notes de parfum qui s\u2019\u00e9taient accroch\u00e9es autour du bouchon. Je lui ai tendu le bouchon, elle a souri. Puis j\u2019ai pulv\u00e9ris\u00e9 quelques gouttes directement sous mon poignet sans passer par la languette de papier, convaincue de faire le bon choix. Je lui ai tendu mon poignet. La rose a\u00e9rienne, de Grasse, note de c\u0153ur. Ronde, enveloppante. La petite fille m\u2019a tendu sa main. De petits ongles ronds roses, si souples. Une peau si transparente que je n\u2019ai pas voulu la noyer, m\u00eame si son visage brillant telle une lune juch\u00e9 sur un corps fr\u00eale soudain immobile le r\u00e9clamait \u00e0 corps et \u00e0 cris. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 cette petite serviette que je parfumais avant de dormir qui m\u2019a accompagn\u00e9e toutes les nuits quand j\u2019avais son \u00e2ge ; puis j\u2019ai survol\u00e9 les nez avec mon butin soulev\u00e9 des deux mains, me suis dirig\u00e9e vers la caisse. La petite fille m\u2019a donn\u00e9 un grand coup de pied. Le flacon est tomb\u00e9. Le parfum m\u2019a entour\u00e9 d\u2019un \u00e9pais brouillard de stup\u00e9faction. La sc\u00e8ne s\u2019est fig\u00e9e, le brouillard s\u2019est dissip\u00e9. Des bouches arrondies m\u2019ont scrut\u00e9e.<\/span><\/span>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; La petite fille a jet\u00e9 son \u00e9charpe au sol. Je l\u2019ai pr\u00e9cipitamment soulev\u00e9e pour que ne s\u2019agrippent les morceaux de verre. J\u2019ai secou\u00e9 l\u2019\u00e9charpe. Je l\u2019ai port\u00e9e \u00e0 mon nez. Elle \u00e9tait douce, elle sentait la rose de Grasse. Sa m\u00e8re a saisi la fille par la main pour l\u2019\u00e9loigner de ce champ de bataille. Vite, elle m\u2019a gliss\u00e9 un brin de fleur dans la poche sans que personne ne la voit et elle m\u2019a chuchot\u00e9 \u00ab je l\u2019ai pris l\u00e0 \u00bb en me d\u00e9signant un vase sur une tablette charg\u00e9e de parfums. J\u2019ai touch\u00e9 le brin frais sans savoir de quoi il s\u2019agissait et elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 son \u00e9charpe ; puis elle s\u2019est retourn\u00e9e et m\u2019a adress\u00e9 un au revoir de sa petite main transparente pendant que sa m\u00e8re la tirait en direction de la sortie. J&rsquo;ai vu s&rsquo;\u00e9loigner son corps, avec sa t\u00eate de lune, ses cheveux longs. L<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">a main transparente qui s&rsquo;agitait. Un long bras d&rsquo;un galbe apaisant m&rsquo;a salu\u00e9e.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Etourdie par l\u2019agitation du service de nettoyage qui virevoltait autour des d\u00e9bris de verre, je me suis \u00e9cart\u00e9e \u00e0 mon tour et j\u2019ai sorti le petit brin de fleur : un brin de violette. Je suis sortie du magasin, et sur le trajet de retour, j\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 l\u2019onctuosit\u00e9 du parfum de la violette chez mon grand-p\u00e8re. Petite touffe concentr\u00e9e, cach\u00e9e sous un robinier, ou au coin d\u2019une haie. Appesantie par des gouttes.&nbsp;<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">De pluie, de brume.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Ancr\u00e9e au sol, la violette secoue ses fr\u00eales tiges. Une saison, puis l\u2019autre. Elle dispara\u00eet, fleurie, s\u2019affaisse, ressurgit. Petite corolle violette secoue vivement la t\u00eate : la vie est si courte, la vie est si courte&#8230; L<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">a vie est si courte. La vie est&#8230;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"margin: 0px; text-align: justify; text-indent: 35.4pt;\">&nbsp;<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est en passant derri\u00e8re cette femme tr\u00e8s fard\u00e9e de la cinqui\u00e8me avenue \u00e0 New York dans les ann\u00e9es quatre-vingt, cette femme avec une coupe de cheveux \u00e0 la Sue Ellen, que j\u2019ai d\u00e9test\u00e9 le parfum de la violette. J\u2019\u00e9tais enfant mais je m\u2019en souviens tr\u00e8s bien. 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