{"id":145,"date":"2018-03-24T10:18:00","date_gmt":"2018-03-24T09:18:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=145"},"modified":"2021-01-13T16:24:45","modified_gmt":"2021-01-13T15:24:45","slug":"trente-ans-damour-fou-de-dominique-rolin-editions-gallimard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=145","title":{"rendered":"Trente ans d&rsquo;amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b><\/b><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><b>\u00ab Mon plaisir est tout entier ramass\u00e9 au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d\u2019or, et la ville vient s\u2019y fondre. Dans la chambre aux trois fen\u00eatres, Jim collabore sans le savoir au ph\u00e9nom\u00e8ne. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentr\u00e9e. Il \u00e9crit. J\u2019\u00e9cris. Il est lui. Je suis moi. \u00bb<\/b> Que penser de ces immersions dans le quotidien de ce couple d\u2019\u00e9crivains, Dominique Rolin et Jim, qui vit dans une symbiose cr\u00e9atrice parfaite et s\u2019isole r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Venise ?<\/span><\/span><\/span> <span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Est-ce que ce livre est d\u2019inspiration autobiographique ? Les autobiographies n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 ma tasse de th\u00e9. Les romans introspectifs, s\u2019ils s\u2019ouvrent d\u00e8s les premi\u00e8res pages sur le monde m&rsquo;int\u00e9ressent. L\u2019autobiographie amoureuse ou les t\u00e9moignages de trag\u00e9die familiale me lassent. Et pourtant ici le propos est universel. L\u2019histoire est universelle. Tout d\u2019un coup, apr\u00e8s une premi\u00e8re impression ambigu\u00eb, faite d\u2019une succession de r\u00e9ticences et d\u2019attractions, on s\u2019immisce dans une histoire intime,<!--more--> et on<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"> est immanquablement <\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">entra\u00een\u00e9 dans une r\u00eaverie m\u00e9lancolique sur sa propre existence. Ainsi en va-t-il de l\u2019\u00e9criture de Dominique Rolin qui poss\u00e8de \u00e0 la fois une beaut\u00e9 descriptive m\u00eame pour d\u00e9crire <b>\u00ab les libellules aux petits groins de monstre \u00bb<\/b>, une puissance m\u00e9taphorique quand elle <b>\u00ab accepte la douleur du clou et la frayeur du mot \u00bb<\/b>, et une extraordinaire capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire le sentiment le plus a\u00e9rien, avec un Dieu omnipr\u00e9sent aux visages multiples. Le tout est servi par un sens de l\u2019analyse et une mani\u00e8re quasi psychanalytique de d\u00e9rouler son histoire. Elle interroge en permanence l\u2019inconscient. On se prend m\u00eame \u00e0 faire des lapsus de lecteur, preuve que l\u2019on est bel et bien embarqu\u00e9. Comme par exemple : un bras de mer qui devient un bras de fer, parce que la vie est un bras de fer, et quelque-soit l\u2019histoire de chacun, il est un jour t\u00f4t ou (souvent) tard o\u00f9 il faut affronter ses propres d\u00e9mons.\u00a0<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Dominique Rolin a environ soixante-quinze ans quand elle entreprend l\u2019\u00e9criture de ce livre. Elle est donc une femme vieillissante, qui retient le temps avec ses moyens d\u2019\u00e9crivaine et qui affronte les d\u00e9mons de son enfance, les jours qualifi\u00e9s de <b>\u00ab dessous \u00bb<\/b>, tout en savourant avec une profonde satisfaction les jours <b>\u00ab dessus \u00bb<\/b>.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Les r\u00e9tifs \u00e0 l\u2019introspection qui ne sont pas convaincus par mon argumentaire peuvent passer au livre suivant. Ceux qui aiment ce genre litt\u00e9raire et qui ont s\u00fbrement lu dans la litt\u00e9rature contemporaine quantit\u00e9 d\u2019autobiographies, un genre litt\u00e9raire tellement r\u00e9pandu,\u00a0 doivent absolument rester. Ici, on ne vous expose pas du sang et des pleurs pour vous entra\u00eener dans un exercice de vulgaire voyeurisme. Ici on vous aide \u00e0 sonder chaque particule de vie qui vous entoure pour y trouver une signification et rejoindre l\u2019universel.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Le rideau s\u2019ouvre sur la chambre \u00e0 deux fen\u00eatres. Vous avez lu deux fen\u00eatres ? Non, trois. Il y a bien trois fen\u00eatres. Revenons au titre : Trente ans d\u2019amour. Il aurait tout aussi bien pu s\u2019appeler trente ans d\u2019\u00e9criture ou quarante-cinq ans de dispersion. Ou la naissance de Jim. La cr\u00e9ation d\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire. Derri\u00e8re ces trois fen\u00eatres au-dessus d\u2019un canal \u00e0 Venise, il y a Jim, elle, et leur \u0153uvre. Ce livre est d\u2019abord un roman sur les moteurs de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. D\u2019autres th\u00e8mes viennent s\u2019y greffer mais s\u2019il fallait d\u00e9gager un th\u00e8me, ce serait, je crois, le th\u00e8me central de ce livre. Et ce n\u2019est pas un hasard s\u2019il se situe \u00e0 Venise en compagnie de Jim, l\u2019amour de trente ans de Dominique Rolin. Toutes les conditions y sont r\u00e9unies pour qu\u2019\u00e9merge son flux de pens\u00e9es, \u00e9mersions et plong\u00e9es rythm\u00e9es par les apparitions et disparitions de Jim au tournant d\u2019une page. Il y a les jours <b>\u00ab dessus \u00bb<\/b> \u00e0 Venise o\u00f9 <b>\u00ab Chaque s\u00e9jour, l\u00e9ger et moelleux, se range dans ma m\u00e9moire en \u00e9tats superpos\u00e9s toujours semblables et jamais pareils. \u00bb<\/b> Et les jours <b>\u00ab dessous \u00bb<\/b> o\u00f9 Dominique Rolin diss\u00e8que son parcours chaotique parmi les siens. <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">D<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">erri\u00e8re ces trois fen\u00eatres<span style=\"background-color: transparent; color: black; display: inline; float: none; font-style: normal; font-variant: normal; font-weight: 400; letter-spacing: normal; text-align: justify; text-decoration: none; text-indent: 0px; text-transform: none; white-space: normal; word-spacing: 0px;\">, D<\/span><\/span>ominique Rolin nous raconte\u00a0 l\u2019histoire de ce parcours litt\u00e9raire. Ses chemins amoureux et litt\u00e9raire \u00e9voluent en parall\u00e8le, se cherchent, voire se confondent. La naissance d\u2019une \u0153uvre est aussi le fruit d\u2019une explosion int\u00e9rieure <b>\u00ab mais l\u2019authentique \u00e9v\u00e9nement dans l\u2019histoire, c\u2019\u00e9tait la d\u00e9couverte de mon pouvoir tout neuf, exaltant, et m\u00eame suave, de d\u00e9doublement. \u00bb<\/b><\/span><\/span><\/span><\/span><\/div>\n<div>\n<div><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/span><\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">La famille est un sujet qui travaille l\u2019\u00e9crivaine. Qui n\u2019a pas connu un foyer, une autre maison qui l\u2019a attir\u00e9 par sa mise en sc\u00e8ne harmonieuse, ou amusante, d\u00e9tendue, mais qui l\u2019a n\u00e9anmoins inqui\u00e9t\u00e9 ? Pour la narratrice, c\u2019est la famille Delarive qui remplit cette fonction, et Marie-Pearl se marie tr\u00e8s vite, et meurt apr\u00e8s avoir enfant\u00e9 cinq fois. <b>\u00ab Tr\u00e8s vite Marie-Pearl a \u00e9t\u00e9 enceinte pour la seconde fois. Harold engraissait d\u2019une fa\u00e7on spectaculaire, ce qui rendait assez choquant son air de spiritualit\u00e9 hautaine. \u00bb<\/b> C\u2019est la maitresse du mari, une cantatrice \u00e0 la bouche qui mastique avec de grands mouvements, qui lui inspirera son premier texte publi\u00e9 <b>\u00ab la bouche \u00bb<\/b>.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/span><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Dominique Rolin a un s\u00e9rieux probl\u00e8me avec la maternit\u00e9, celle qui donne naissance \u00e0 une chair, un <b>\u00ab steak bleu \u00bb<\/b>. Elle ex\u00e8cre les carcans familiaux, elle sait que personne n\u2019\u00e9chappe \u00e0 son histoire familiale, et c\u2019est ce qu\u2019elle r\u00e9ussit brillamment \u00e0 nous expliquer ici. Car il en faut de tours et d\u00e9tours pour arriver \u00e0 cette conclusion pourtant bien simple. Elle sait \u00e9galement que dans un couple il y a le dominant et le domin\u00e9 et que l\u2019\u00e9quilibre est difficile \u00e0 obtenir. Dr DR est lucide.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/span><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Quand Dr DR est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, elle saisit chaque mol\u00e9cule de vie pour la retransmettre dans son travail d\u2019\u00e9criture. Elle a \u00e0 ce point affut\u00e9 son <\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">regard sur l\u2019humeur du monde qu\u2019elle la transcrit immanquablement quand le matin est doux, qu\u2019elle se sent l\u00e9g\u00e8re, que les mots se pr\u00e9cipitent. Elle raconte ces mouvements infinit\u00e9simaux qui se succ\u00e8dent avec une justesse rare, comme un oiseau qui d\u00e9ploie ses ailes en fonction de la pression atmosph\u00e9rique, de la visibilit\u00e9, de la consistance de la brume, de l\u2019\u00e9paisseur des trottoirs ; elle d\u00e9ploie ses ailes et vole au milieu des humeurs de la rue pour en saisir l\u2019essence ; elle s\u2019en abreuve, s\u2019en impr\u00e8gne, extrait la quintessence de chaque atome pour faire vibrer son corps d\u2019un sang riche, oxyg\u00e9n\u00e9, vitamin\u00e9. Et c\u2019est \u00e0 chaque fois ce sang r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, neuf, qui la propulse au c\u0153ur de l\u2019action. M\u00eame si c\u2019est dur et c\u2019est souvent tr\u00e8s dur m\u00eame apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture : elle d\u00e9crit l\u2019inspiration en somme ! Ce qui parait infaisable. Mais elle le fait, m\u00eame quand elle dort <b>\u00ab Je continue d\u2019\u00e9crire sans stylo ni papier. L\u2019exercice de mes sens peut s\u2019y maintenir, aigu, r\u00e9gulier, maniaque, tendre, cruel. Je m\u2019\u00e9coute entendre, flairer, go\u00fbter, voir, toucher \u00e0 l\u2019envers, de mon souffle de dormeuse. Les batteries de ma raison s\u2019y rechargeront d\u2019elles-m\u00eames. Ecriture et sensualit\u00e9, en cercles clos, raflent la vie par effleurement r\u00e9p\u00e9titifs. \u00bb<\/b> <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Virginia Woolf dans un de ses essais a \u00e9crit que \u00ab\u2026<i> les romanciers ont ceci de diff\u00e9rent qu\u2019ils ne cessent jamais de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la personnalit\u00e9 humaine, quand bien m\u00eame ils auraient appris assez pour faire face \u00e0 la vie de tous les jours. Ils vont plus loin ; ils sentent qu\u2019il y a quelque chose de durablement int\u00e9ressant, en tant que tel, dans le caract\u00e8re humain\u2026 L\u2019\u00e9tude du caract\u00e8re humain devient une activit\u00e9 fascinante ; en rendre compte une obsession. <\/i>\u00bb Dominique Rolin s\u2019adonne \u00e0 cette occupation fort passionnante avec une acuit\u00e9 rare. Et elle r\u00e8gle des comptes. Chez Dominique Rolin la bouche est mal\u00e9fique, le nez est apaisant (Vous voyez \u00e0 quoi ressemble le nez de Jim ?). Elle assassine, filtre, r\u00e9arrange, ressuscite. Elle affronte tout ce monde avec ses propres moyens : la fiction. <b>\u00ab Il s\u2019agit de modeler les fant\u00f4mes d\u2019une m\u00e9moire jusqu\u2019ici censur\u00e9e. \u00bb<\/b> A travers cette multitude de plong\u00e9es dans ses souvenirs, elle prend conscience de l\u2019universalit\u00e9 de ce processus de reproduction immuable qui depuis des mill\u00e9naires permet \u00e0 notre humanit\u00e9 d\u2019exister dans un tout uniforme, avec ses drames et ses motifs r\u00e9p\u00e9titifs, dont chacun de nous a fait ou en fera l\u2019exp\u00e9rience. <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Le roman de la vie de Dominique Rolin est aussi le roman d\u2019une aventure amoureuse. Qu\u2019est-ce une histoire d\u2019amour, si ce n\u2019est une longue histoire avec ses doutes, ses d\u00e9tours, ses mensonges cordiaux (la cordialit\u00e9 et le mensonge cohabitent tellement bien quand il s\u2019agit d\u2019amour) ? Quel lien entretient Dominique Rolin entre sa relation d\u2019amour et son propre pass\u00e9 ? <b>\u00ab Raconter en alternance mon autrefois et mon aujourd\u2019hui me permettra de rester au bord de la stupeur, de l\u2019indignation, du plaisir. Je serai claire, puis sombre. Je serai vraie, puis fausse. Je c\u00e8derai au sommeil de brute de la m\u00e9moire ainsi qu\u2019aux suggestions de l\u2019inventeur. Je jouirai en toute \u00e9quit\u00e9 de mes r\u00e9v\u00e9lations et de mes reniements. \u00bb<\/b> Dominique Rolin se lance dans un monologue introspectif, fait de glissements et de va-et-vient entre Jim et l\u2019\u00e9criture : <b>\u00ab La chambre est claire qui sent l\u2019eau de Cologne. Sans interrompre son travail, Jim dit \u00e0 voix basse : \u00ab Il n\u2019y a plus d\u2019amour ? \u00bb Je vais lui poser sur la nuque le baiser rituel. J\u2019aimerais confier \u00e0 son dos l\u2019\u00e9normit\u00e9 de mon angoisse au sujet de mon livre : il est \u00e0 peine entam\u00e9, mais il s\u2019arrange d\u00e9j\u00e0 pour maintenir entre nous la distance. Il me juge ind\u00e9sirable, indiscr\u00e8te. Il peut se passer de moi, pense-t-il, sa juridiction refuse la mienne. Je souffre, tout en sachant qu\u2019il a raison puisqu\u2019il est en mesure de m\u2019injecter ses drogues : m\u00e9pris, cruaut\u00e9, folies et douceurs de la fiction, morsures de la r\u00e9alit\u00e9. Son adresse est diabolique. Il a le don de pervertir la m\u00e9canique naturelle de mon histoire. J\u2019ai beau faire, mon livre est l\u00e0 et je suis ici. Je l\u2019\u00e9pie en train de m\u2019\u00e9pier\u2026 \u00bb<\/b> Notez que l\u2019on pourrait tr\u00e8s bien remplacer le mot \u00ab livre \u00bb par le mot \u00ab amour \u00bb dans ce passage : le sens n\u2019en serait pas affaibli.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Vous pensez que ces va-et-vient entre hier et aujourd&rsquo;hui, ces glissements vous entraineront dans une histoire trop compliqu\u00e9e, trop personnelle ? Il n\u2019en est rien. Il y a un rythme dans ce glissement. Tout glissement suit sa propre courbe d\u2019ascension. Le glissement se fait m\u00eame imperceptible parfois. Jim est tr\u00e8s pr\u00e9sent au d\u00e9but et \u00e0 la fin du r\u00e9cit mais elle sombre presque seule au milieu. L\u2019ombre de Jim est silencieuse. Dominique Rolin visite ses fant\u00f4mes seule ; elle est une femme m\u00fbre, qui sait qu\u2019elle a plus de chance d\u2019\u00eatre s\u00e9duisante en riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e qu\u2019en d\u00e9voilant ses d\u00e9mons ; mais Jim palpe, saisit, dit par d\u2019imperceptibles ombres qui couvrent ses paupi\u00e8res parfois chaudes ce qu\u2019il ressent. Ces deux-l\u00e0 s\u2019aiment suffisamment pour que le silence parle. Jim est l\u00e0 pour amortir la descente et pour recueillir ses hal\u00e8tements entre chaque descente, pour embo\u00eeter son corps dans le sien, pour qu&rsquo;elle puisse reprendre son souffle ; et \u00e9galement pour accueillir son apaisement apr\u00e8s la d\u00e9livrance, parce qu\u2019il a bien fallu accoucher d\u2019un livre pareil. <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Cette femme est une mystique, elle se pr\u00eate des dons de voyante. Elle veut \u00e0 tout prix combattre le temps qui passe. Elle interpr\u00e8te chaque \u00e9v\u00e8nement comme une manifestation de la volont\u00e9 du destin ou de sa propre volont\u00e9. C\u2019est s\u00fbrement un trait de caract\u00e8re propre aux diaristes puisqu\u2019elle a tenu un journal plus jeune et que tout diariste a la conviction\u00a0 qu&rsquo;il peut amadouer ses ennemis dans son journal, et finit par avoir la sensation d\u2019avoir droit de vie et de mort sur eux.<b> \u00ab La signification m\u2019en paraissait \u00e9vidente : tout meurtre n\u2019est pas un coup instantan\u00e9, m\u00eame avec pr\u00e9m\u00e9ditation, il est une aventure \u00e0 longue \u00e9ch\u00e9ance coup\u00e9e de d\u00e9tours et de retour sur soi. En somme il se construit comme un vrai roman dont il faut retoucher chaque \u00e9pisode avec obstination avant de m\u00e9riter le mot \u00ab fin \u00bb. \u00bb<\/b><\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Ce livre raconte \u00e9galement le passage de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Il y a ce mouvement du corps que l\u2019on retrouve chez d\u2019autres \u00e9crivains, du corps qui parcourt un chemin, qui t\u00e9moigne du temps qui passe (parfois mal : quand le corps familial engloutit tout dans son passage). Pour Dominique Rolin, ce sont les parquets foul\u00e9s qui \u00e9voquent le chemin trac\u00e9 ; elle les observe avec attention. Enfin, elle observe ici les reflets, les coloris ; n\u2019imaginez pas des corps qui tombent et s\u2019enlacent. Le sol g\u00e9mit, mais les pas sont lointains. Ce sont des mouvements que l\u2019on laisse filer, les atermoiements de mise en r\u00e9cit qui finissent par nous \u00e9chapper, les secondes non circonscrites, toujours d\u00e9sir\u00e9es, jamais \u00e9crites. <b>\u00ab Et c\u2019est ainsi qu\u2019on perd sans recours leur sang de cr\u00e9ation \u00bb.\u00a0<\/b><\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><b><\/b><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Revenons \u00e0 l\u2019\u00e9criture de Dominique Rolin. L\u2019impression g\u00e9n\u00e9rale qui se d\u00e9gage de ses textes est assez fascinante. Ses m\u00e9taphores sont glissantes comme dans un r\u00eave. Son flux de pens\u00e9es transpose une m\u00e9taphore d\u2019un objet \u00e0 l\u2019autre et cela donne une \u00e9nergie envo\u00fbtante<b> <\/b>\u00e0 ses textes. Elle a un tel pouvoir \u00e9vocateur quand elle plonge dans ses souvenirs qu&rsquo;immanquablement nos propres souvenirs teint\u00e9s d\u2019une nouvelle vision \u00e9mergent. <\/span><\/span><\/span><\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">On est submerg\u00e9 par un flot d\u2019images au contour flou, mouvantes, qui nous enveloppe, un peu comme un nuage, mais pas forc\u00e9ment doux et vaporeux, plut\u00f4t lourd, capiteux. Voire envahissant. C\u2019est parfois \u00e0 la limite du machiav\u00e9lisme tellement elle insiste sur le malheur qui la suit. Il est donc n\u00e9cessaire de s\u2019en extraire, mais elle vous capture \u00e0 nouveau dans son \u00e9criture aux effets presque mystiques ; et alors, comme tout cela vous fait flotter dans une brume, vous capture dans un envo\u00fbtement dont vous avez du mal \u00e0 sortir, vous luttez contre le sommeil. <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Mais le sommeil toujours vaincra. Attention, dormir avec des images racont\u00e9es par Dominique Rolin est dangereux ! Je comprends pourquoi elle est appel\u00e9e \u00ab onirique Dominique \u00bb, la rime est parfaitement bien choisie.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Pour r\u00e9sumer par un adage rolinien : \u00e9crire c\u2019est aimer et aimer c\u2019est \u00e9crire. Non, ce n\u2019est pas exactement \u00e7a : <b>\u00ab <\/b><strong>\u00e9crire c\u2019est aimer, \u00e9crire c\u2019est \u00eatre aim\u00e9<b>\u00a0\u00bb<\/b><\/strong><b> <\/b>: Tout transite par l\u2019acte cr\u00e9ateur. L\u2019ordre des mots a toute son importance. Je suis s\u00fbre de ne plus m\u00e9langer les deux formules apr\u00e8s la lecture de ce livre.<\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/span><\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">Les derni\u00e8res pages sont particuli\u00e8rement savoureuses. Comme apr\u00e8s une longue maladie, Dominique Rolin profite de l\u2019instant pr\u00e9sent : elle s\u2019attable, commande une cuisse de poulet, d\u00e9visage un homme qu\u2019elle a vu vieillir dans son quartier. Un homme qui a mal vieilli. Elle conclut apr\u00e8s quelques r\u00e9flexions par un <b>\u00ab ce que j\u2019ai mang\u00e9 \u00e9tait bon. \u00bb<\/b> <\/span><\/span><\/span><\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">La structure de ce livre compos\u00e9e de jours dessus et dessous qui s\u2019alternent est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante dans le cadre de ce r\u00e9cit, Dominique Rolin \u00e9tant une adepte de temps infini, du creusement de la seconde, infinie source de jouissance. Avec cette structure judicieuse, elle a pu ainsi fragmenter ses pens\u00e9es de mani\u00e8re intelligible pour ne pas plonger dans un infini ind\u00e9chiffrable qui aurait pu laisser bien des lecteurs sur le trottoir. Elle a segment\u00e9 sa fresque du temps qui passe, tout en permettant de faire plonger le pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent et vice versa, et elle a inscrit son histoire dans l\u2019histoire universelle de l\u2019humanit\u00e9 avec sa chaine infinie de dessus-dessous. Il me semble qu\u2019au vu de son \u00e2ge quand elle a \u00e9crit ce livre, et de son rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture, cette fragmentation \u00e9tait n\u00e9cessaire pour rendre l\u2019ensemble lisible \u00e0 un plus grand nombre.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/div>\n<div><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><br \/>\n<\/span><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><b>\u00ab Il s\u2019agit de modeler les fant\u00f4mes d\u2019une m\u00e9moire jusqu\u2019ici censur\u00e9e. \u00bb<\/b> Voici pour cl\u00f4turer mon r\u00e9cit, une phrase extraite de cet excellent livre \u00e0 poss\u00e9der dans sa biblioth\u00e8que. <\/span><\/span><\/span><\/span><span style=\"font-family: 'georgia' , 'times new roman' , serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><b>\u00ab La nuit s\u2019est lev\u00e9e d\u2019un coup, \u00e9tale et scintillante. \u00bb <\/b><\/span><\/span><\/span><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Mon plaisir est tout entier ramass\u00e9 au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d\u2019or, et la ville vient s\u2019y fondre. Dans la chambre aux trois fen\u00eatres, Jim collabore sans le savoir au ph\u00e9nom\u00e8ne. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentr\u00e9e. Il \u00e9crit. J\u2019\u00e9cris. Il est lui. &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=145\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Trente ans d&rsquo;amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8,6],"tags":[],"class_list":["post-145","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-editions-gallimard","category-livres-lus"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/145"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=145"}],"version-history":[{"count":30,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/145\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":514,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/145\/revisions\/514"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapagederita.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}