{"id":138,"date":"2018-09-03T15:54:00","date_gmt":"2018-09-03T13:54:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=138"},"modified":"2023-06-25T09:39:48","modified_gmt":"2023-06-25T07:39:48","slug":"un-amour-sale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=138","title":{"rendered":"Un amour sal\u00e9"},"content":{"rendered":"<div style=\"-webkit-text-stroke-width: 0px; background-color: transparent; color: black; font-family: 'Times New Roman'; font-size: 16px; font-style: normal; font-variant: normal; font-weight: 400; letter-spacing: normal; orphans: 2; text-align: justify; text-decoration: none; text-indent: 0px; text-transform: none; white-space: normal; word-spacing: 0px;\">\n<div style=\"clear: both; margin: 0px; text-align: center;\"><\/div>\n<p>Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Curepipe, Thomas \u00e9tait amoureux d\u2019une orque. Chercheur en biologie, Thomas G. r\u00e9alisait des reportages pour une cha\u00eene t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e animali\u00e8re. Son r\u00eave le plus cher \u00e9tait de voir des baleines. M\u00eame si par-ci par-l\u00e0 il se trouverait un Mauricien pour affirmer qu&rsquo;il en avait aper\u00e7u une, parfois entendu et pas vu \u2013 mais n&rsquo;\u00e9tait-ce pas plus prudent \u2013, peu de monde avait crois\u00e9 ce mastodonte de quelques tonnes qui disait-on poussait une longue plainte aigu\u00eb, un g\u00e9missement, une modulation crissante d&rsquo;une puissance spirituelle, une c\u00e9l\u00e9bration de l&rsquo;extase dans sa forme la plus impr\u00e9visible. Un plaisir qui d\u00e9sarme \u2013 la baleine se faisait rare.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai vu Thomas pour la premi\u00e8re fois devant le centre de plong\u00e9e de Flic en Flac. Je d\u00e9marrais mon deuxi\u00e8me cours. Le moniteur, Patrick, \u00e9tait un ami de longue date. Depuis un ponton voisin, Thomas observait d&rsquo;un air amus\u00e9 l\u2019acheminement du mat\u00e9riel et le d\u00e9part de notre troupe de plongeurs. Assis sur le bord du ponton, une main ancr\u00e9e de chaque c\u00f4t\u00e9, il plongeait son visage vers le large, avan\u00e7ait son cou \u00e9pais prolong\u00e9 par sa t\u00eate en direction de la mer, contemplait l\u2019horizon, le corps tendu vers le large.<\/p>\n<p>D\u00e8s le premier jour, j&rsquo;ai remarqu\u00e9 son physique particulier. Un corps athl\u00e9tique aux \u00e9paules robustes, au visage burin\u00e9, avec une bouche enfl\u00e9e rouge et nacr\u00e9e comme les valves d\u2019un coquillage. Thomas travaillait sur le caract\u00e8re physiologique des orques. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9 que les humains ressemblent \u00e0 leurs animaux domestiques dans les grandes villes. Chiens et chats : m\u00eame t\u00eate, m\u00eame d\u00e9marche. Dans les hautes mers, je constatais que c\u2019\u00e9tait \u00e9galement le cas. Thomas, grande bouche, m\u00e2choire avanc\u00e9e, des \u00e9paules robustes, une d\u00e9marche l\u00e9g\u00e8re, avait d\u00e9velopp\u00e9 une sp\u00e9cificit\u00e9 physique au contact de ces mammif\u00e8res : il avait un regard en circonvolution. C\u2019\u00e9tait un regard tr\u00e8s \u00e9trange : j&rsquo;avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre aspir\u00e9e par un tourbillon d\u2019eau dont le centre \u00e9tait ses pupilles. Une attraction en cercles concentriques \u00e0 la fois profonde et r\u00e9pulsive.<\/p>\n<p>Trois semaines apr\u00e8s le d\u00e9but de notre relation, il m\u2019a emmen\u00e9e visiter une fabrique familiale de maquettes de bateaux. Nous sommes entr\u00e9s dans un hangar o\u00f9 un homme et ses deux enfants s\u2019activaient. La nuque pench\u00e9e luisante et tendue par l\u2019effort, l&rsquo;homme dont les tendons de bras saillaient raides comme des cordes rabotait un morceau de bois coinc\u00e9 entre ses jambes. Il portait une chemise \u00e0 carreaux et un pantalon bouffant qui gondolait sous la ceinture. Les copeaux roulaient, fr\u00eales et l\u00e9gers, ils voltigeaient en d\u00e9crivant des trajectoires al\u00e9atoires ; selon qu\u2019une personne passe ou qu\u2019une porte s\u2019ouvre, ils se tassaient d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre de la pi\u00e8ce. Sous une fen\u00eatre qui r\u00e9pandait une lumi\u00e8re blafarde, quelques rouleaux traversaient un faisceau de poussi\u00e8re. Quand la fille ouvrait la porte du fond, les copeaux revenaient vers l\u2019assise sur laquelle je me tenais, puis s\u2019immobilisaient avec des ailes tremblotantes comme des papillons de nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>La concentration \u00e9tait maximale quand nous sommes entr\u00e9s. J\u2019ai pris place sur une chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porte que Thomas a rapproch\u00e9e du mur sans faire de bruit. Il m\u2019a souffl\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille : \u00ab C\u2019est Antoine, c\u2019est mon ami \u00bb. Puis nous avons observ\u00e9 leurs gestes dans une certaine communion d\u2019esprit. La fille qui semblait avoir autour de seize ans vernissait de minuscules pi\u00e8ces qu\u2019elle disposait sur une \u00e9tag\u00e8re en choisissant la position de s\u00e9chage avec pr\u00e9caution. Pendant qu\u2019elle vernissait ces pi\u00e8ces, elle v\u00e9rifiait que des voliges assembl\u00e9es en caissons, soubassements, \u00e9taient robustes. Un radiateur brun \u00e9tait install\u00e9 sous les \u00e9tag\u00e8res contre le mur. Elle retirait le surplus de vernis avec des cotons-tiges ou un b\u00e2tonnet tr\u00e8s fin dont elle essuyait l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 avec un chiffon. A chaque fois qu\u2019elle finissait une pi\u00e8ce, elle cochait une ligne sur une liste accroch\u00e9e au mur puis la disposait pr\u00e8s des autres. Derri\u00e8re elle, son fr\u00e8re plus jeune et tr\u00e8s grand de taille fixait des voiles aux mats d\u2019une go\u00e9lette \u00e0 l\u2019aide de fils de diff\u00e9rentes \u00e9paisseurs. Elle le surveillait du coin de l\u2019\u0153il en se retournant r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n<p>C\u2019est la fille la premi\u00e8re \u00e0 nous avoir vus entrer. Elle a soulev\u00e9 un regard plein d\u2019espoir, puis a raval\u00e9 son sourire quand elle m\u2019a vu arriver derri\u00e8re Thomas. Elle avait en commun avec son fr\u00e8re un petit air renfrogn\u00e9 mais une all\u00e9gresse se lisait dans ses yeux quand ceux-ci croisaient ceux de Thomas. Je n\u2019\u00e9tais pas aussi proche de Thomas que je l\u2019aurais voulu \u00e0 cette \u00e9poque. Elle a pr\u00e9par\u00e9 un th\u00e9 \u00e0 la vanille tout en me jetant des regards inquisiteurs. Antoine rabotait sa pi\u00e8ce de bois, nous tournait le dos. Il travaillait sur une coque renfl\u00e9e et seul le tas de copeaux qui grossissait \u00e0 ses pieds prouvait qu&rsquo;il progressait. Le corps en coquille, il rythmait ses gestes avec un effort concentr\u00e9, et nul n\u2019osait l\u2019interrompre. J\u2019avais honte d\u2019avoir si peu de callosit\u00e9s dans les mains quand je voyais tout ce monde tirer d\u2019une telle besogne des maquettes de belle facture, \u00e9l\u00e9gantes, dont les traces de labeur s&rsquo;inscrivaient sur chaque d\u00e9tail avec une histoire tangible.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un temps de flottement, je me suis pench\u00e9e vers Thomas qui \u00e9tait assis sur le sol. Il ne connaissait pas l&rsquo;\u00e2ge de la fille. Elle a rang\u00e9 ses outils dans une caisse m\u00e9tallique, puis est all\u00e9e chercher un bateau qui s\u00e9chait dans une pi\u00e8ce voisine, a montr\u00e9 avec fiert\u00e9 les chaloupes qu\u2019elle avait attach\u00e9es et la maquette dont elle s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9. Elle m\u2019a demand\u00e9 comment je m\u2019appelle, Thomas a r\u00e9pondu \u00e0 ma place. Puis toute la famille nous a rejoints autour d\u2019une petite table que l\u2019on a d\u00e9barrass\u00e9e. Je ne m\u2019\u00e9tonnais pas qu\u2019Antoine soit l\u2019ami de Thomas car nul comportement protocolaire ne pouvait me laisser croire que j\u2019\u00e9tais la bienvenue. Antoine, visage triangulaire sur un corps au repos, \u00e9tait sorti de sa torpeur depuis les coups de rabot. Il a essuy\u00e9 son front avec le revers de sa chemise. Une bande luisante lui rayait le front tandis que le reste de son visage \u00e9tait poudr\u00e9 de cannelle. Il s&rsquo;est assis, a pos\u00e9 ses deux mains sur les genoux. Pench\u00e9 vers Thomas, le contour de son visage \u00e9tait comme rabot\u00e9 par l&rsquo;effort. Il a lev\u00e9 ses yeux ench\u00e2ss\u00e9s dont les vaisseaux rouges dessinaient de petites fractures autour des iris, comme encore soumis \u00e0 un effort fi\u00e9vreux.<\/p>\n<p>La fille a apport\u00e9 des biscuits au manioc et du th\u00e9. Une douceur se d\u00e9gageait de ses gestes quand Antoine s\u2019adressait \u00e0 Thomas \u2013 il se montrait plus vindicatif avec son fils. Il \u00e9tait difficile de distinguer ce qui \u00e9tait de la colle s\u00e9ch\u00e9e ou de la peau au bout de ses doigts. Il a fait un signe de la t\u00eate \u00e0 sa fille, et elle est all\u00e9e chercher un mouchoir propre dans une armoire au fond de la pi\u00e8ce. Un dialogue paresseux comme un vieux couple. Il a essuy\u00e9 son visage en frottant sa barbe naissante o\u00f9 la poudre de bois s&rsquo;\u00e9tait log\u00e9e, puis a rang\u00e9 le mouchoir dans sa poche.<\/p>\n<p>Il nous a montr\u00e9 la photo d&rsquo;un bateau qu\u2019il retape au nord de l\u2019\u00eele \u00e0 Cap malheureux. Un gros camion a fait vibrer les murs et il a d\u00fb s\u2019interrompre. Ses \u00e9paules fr\u00eales, si fr\u00eales \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celles de Thomas se sont contract\u00e9es. Comme ces gens qui \u00e9voluent dans un monde puissant pour combattre leur fragilit\u00e9, son corps a pris une physionomie autre quand il a commenc\u00e9 \u00e0 parler de la mise en mer. Sa voix est devenue plus chaude. D\u2019une silhouette concentr\u00e9e, il ne restait plus rien ; il a rallong\u00e9 son cou, dress\u00e9 son buste, a \u00e9num\u00e9r\u00e9 ce qui restait \u00e0 faire avant la mise en mer. Sa voix ondulait, il prenait son souffle, interrompait soudain sa parole. Il a avanc\u00e9 des pr\u00e9visions m\u00e9t\u00e9orologiques qui ont paru hasardeuses \u00e0 Thomas. \u00ab C\u2019est sur ce bateau qu\u2019Antoine et moi avons achemin\u00e9 du mat\u00e9riel pour observer la faune depuis l\u2019Afrique du Sud avant d\u2019\u00e9chouer dans les mains de pirates somaliens qui nous ont d\u00e9pouill\u00e9s de ma marchandise \u00bb, a expliqu\u00e9 Thomas. Antoine a acquiesc\u00e9 avec une moue dubitative comme s\u2019il voulait amoindrir la port\u00e9e de cet \u00e9v\u00e8nement, comme si les pirates somaliens ne m\u00e9ritaient pas qu\u2019on leur pr\u00eate une explication plus longue. \u00ab Cette fois-ci, on embarque un ancien marin militaire reconverti en agent de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb, a pr\u00e9cis\u00e9 Thomas, le regard vague. Je me suis demand\u00e9 si cette pr\u00e9cision m\u2019\u00e9tait adress\u00e9e mais tout semblait indiquer qu\u2019il avait plut\u00f4t besoin de se rassurer.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Le lendemain nous sommes all\u00e9s voir le bateau de huit m\u00e8tres de long \u00e0 l\u2019abri dans un gros hangar. Deux autres bateaux y \u00e9taient log\u00e9s \u00e9galement. Des sons lointains de radio nous parvenaient. Un air de Bob Dylan cr\u00e9pitant. Antoine nous a servi un verre de rhum apr\u00e8s avoir sorti une bouteille qu\u2019il cachait dans un creux du ch\u00e2ssis de la coque. Pas habitu\u00e9e \u00e0 avaler des alcools aussi forts, j\u2019ai aval\u00e9 une grande lamp\u00e9e. Des flammes m\u2019ont l\u00e9ch\u00e9 les parois du ventre jusqu\u2019\u00e0 en expulser la boule d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qui gr\u00e9sillait. J\u2019ai parcouru des yeux la coque, caress\u00e9 des mains sa surface fra\u00eechement rabot\u00e9e, travers\u00e9 la structure porteuse pour aller voir un pan de balustres polies qui s\u00e9chaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai senti mon sang bouillonner. Thomas m\u2019observait avec un certain contentement et un sourire plein de d\u00e9fi. Son sourire m\u2019exhortait \u00e0 r\u00e9clamer de les accompagner mais je n\u2019en ai rien fait. Antoine a dit que le calfatage pouvait commencer, qu\u2019il en aurait pour une semaine en y consacrant toutes les matin\u00e9es. Son fils l\u2019aiderait. Ensuite il a sorti un \u00e9chantillon de peinture et Thomas a approuv\u00e9 le choix. Une fois les questions techniques d\u00e9battues, nous nous sommes assis sur des caissons et nous avons discut\u00e9 de la saison des pluies. Antoine a allum\u00e9 une cigarette, a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019il ne partait jamais en mer apr\u00e8s la fin du mois de janvier ; il repartait en mars \u2013 souvent fin mars. Il a pens\u00e9 que j\u2019aimerais le savoir : le mois de f\u00e9vrier n\u2019\u00e9tait vraiment pas le meilleur mois sur l\u2019\u00eele. Je me suis demand\u00e9 s\u2019il avait envie de m\u2019\u00e9loigner de Thomas. Ces mois pourtant porteurs de nouvelles exp\u00e9riences, porteurs d\u2019espoirs, se sont morcel\u00e9s d\u2019un coup. Antoine avec son visage burin\u00e9, ses \u00e9paules fr\u00eales, ses yeux vein\u00e9s, me regardait avec attention. Peut-\u00eatre avait-il lu dans mes yeux mouvants mon envie de me joindre \u00e0 eux. J\u2019ai repens\u00e9 au sourire contenu de sa fille et \u00e0 l\u2019ind\u00e9chiffrable g\u00eane quand celle-ci passait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Thomas. Je l&rsquo;ai soupes\u00e9 du regard, il a pliss\u00e9 les yeux, s&rsquo;est fig\u00e9 \u00e0 nouveau, a attrap\u00e9 ses genoux de ses deux mains \u2013 ces fissures rouges dans ses yeux.<\/p>\n<p>Comme j&rsquo;h\u00e9sitais sur la date de mon d\u00e9part de l&rsquo;\u00eele, Antoine a esquiss\u00e9 un sourire plut\u00f4t satisfait. Le moindre contentement jaillissait de son regard, contrairement \u00e0 Thomas qui brouillait les pistes avec ses yeux tournoyants. Je ne crois pas que c\u2019\u00e9tait conscient chez Thomas ; il est possible qu\u2019il ait tout simplement perdu l\u2019apprentissage du langage des yeux, car c\u2019est avec Thomas que j\u2019ai appris que rien n\u2019est plus inconscient que ce langage quand la mer est toujours pr\u00e9sente. Les miens virevoltaient toujours \u00e0 la recherche d\u2019une bou\u00e9e de sauvetage alors que les siens tournoyaient avec une assurance rare. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9stabilisant. Apr\u00e8s avoir entendu que je repartirais probablement en novembre, Thomas a fait mine de ne pas avoir entendu. Il a \u00e9t\u00e9 trahi par ses \u00e9paules : un l\u00e9ger tressaillement. Comme ces militaires qui trimballent fi\u00e8rement leurs insignes de grade sur les \u00e9paules. Thomas avait une certaine conscience de ses \u00e9paules \u2013 encore une de ses mimiques d&rsquo;orque.<\/p>\n<p>Des oiseaux p\u00e9piants cherchaient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment la sortie dans cet immense hangar o\u00f9 la nourriture manquait. Les coups de marteau du bateau voisin avaient cess\u00e9. Les deux hommes qui le retapaient fumaient maintenant une cigarette \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Ils d\u00e9ambulaient lentement devant la gigantesque porte. Le sillage de leur fum\u00e9e donnait un air myst\u00e9rieux \u00e0 la lumi\u00e8re de fin de jour qui tremblait comme au-dessus d&rsquo;une casserole fr\u00e9missante. Quelques oiseaux \u00e0 l\u2019horizon se balan\u00e7aient de part en part suspendus au z\u00e9nith \u2013 fondaient au loin comme un sillage de navire. Ils \u00e9veillaient une terrible envie de prendre le large. Cette perspective depuis l\u2019int\u00e9rieur \u00e9tait aussi \u00e9tourdissante qu\u2019une mer infinie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans la voiture, Thomas m\u2019a d\u00e9clar\u00e9 de but en blanc que normalement il ne prenait pas de filles avec lui \u00e0 cause du risque de croiser des pirates. Je n\u2019ai rien dit. Je ne voulais pas savoir ce que se cachait derri\u00e8re ce \u00ab normalement \u00bb, je ne voulais pas savoir si c\u2019\u00e9tait une r\u00e8gle de principe ou une v\u00e9rit\u00e9 historique. Et puis il avait prononc\u00e9 le mot fille avec une intonation de petit gar\u00e7on qui dit : \u00ab Je n\u2019aime pas les filles \u00bb. Je dois pr\u00e9ciser que Thomas \u00e9tait un grand gaillard de trente-sept ans.<\/p>\n<p>Une incroyable sc\u00e8ne d\u2019amour. Je l\u2019ai vu se contorsionner, se mouvoir avec une orque g\u00e9ante d&rsquo;une sensualit\u00e9 insoup\u00e7onnable. Une plong\u00e9e m\u00e9morable. Un large arc blanc, puis noir, puis une torsade noire et blanche, l&rsquo;orque s&rsquo;entortillait avec un plaisir certain pr\u00e8s de Thomas, d\u00e9crivant un cercle qui s&rsquo;\u00e9largissait. Comme un pr\u00e9dateur tourne autour de sa proie, l&rsquo;orque paradait, puis l&rsquo;orque fr\u00f4lait Thomas et le m\u00eame man\u00e8ge recommen\u00e7ait. Le plus troublant c&rsquo;est qu&rsquo;il y avait dans l\u2019eau une telle parent\u00e9 entre Thomas et l&rsquo;orque que j\u2019en \u00e9tais jalouse. Jalouse d\u2019une orque. Mathilde en aurait bien ri \u2013 Mathilde est ma meilleure amie. Et pourtant il se d\u00e9gageait de lui une dose de ph\u00e9romones comme jamais il n\u2019en avait d\u00e9gag\u00e9 devant moi et j\u2019\u00e9tais terriblement jalouse. Je ne l&rsquo;ai \u00e9videmment pas montr\u00e9 et j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 bien avis\u00e9e, puisque j&rsquo;ai tir\u00e9 b\u00e9n\u00e9fice de cette relation triangulaire le soir m\u00eame.\u00a0 Apr\u00e8s ce partage, j\u2019avais mis un pied dans son univers. La nuit tomb\u00e9e, sous une plantation de yuccas dont les branches poussaient au-dessus de l\u2019eau sur une rive de la rivi\u00e8re noire, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un banian qui se dressait au-dessus de nos t\u00eates comme un animal des mers surgit du n\u00e9ant, quelque chose est arriv\u00e9.<\/p>\n<p>Il m&rsquo;a parl\u00e9 des orques de Vald\u00e8s, m&rsquo;a montr\u00e9 des photos d\u2019\u00e9l\u00e9phants de mer sur une lagune \u00e0 la saison des amours et des prises de vue bouleversantes de ces orques de quelques tonnes qui se jettent sur eux avant de remonter le courant. Il m&rsquo;a racont\u00e9 comment les orques attaquent, risquent leur vie, bravent la mort, puis rebroussent chemin, lentement, avec cette conscience de la vie et de la mort, l&rsquo;une et l&rsquo;autre, l&rsquo;une dans l&rsquo;autre. Le retour \u00e0 la vie et leur ventre qui coule \u00e0 l&rsquo;eau libre, se recharge, s&rsquo;enfonce dans l&rsquo;eau dense et fr\u00e9missante ; le fond de l&rsquo;oc\u00e9an s&rsquo;ouvre, la surface se fend. Le sable doux, se creuse, l&rsquo;onde \u00e0 la surface \u2013 se tend. L&rsquo;oc\u00e9an se referme \u2013 le calme des reliefs escarp\u00e9s.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;image de ce ventre lisse blanc. Cette \u00e9ponge de douceur, ces tonnes raclant le sol, m&rsquo;ont fait fr\u00e9mir de douleur. Cette vie et cette mort qui se c\u00f4toient ont exerc\u00e9 une fascination sur moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Thomas n\u2019\u00e9tait pas homme \u00e0 se laisser d\u00e9river dans une passion amoureuse. En tout cas c\u2019\u00e9tait le langage qu\u2019il tenait. Il avait bien plus d\u2019aisance dans l\u2019amour des mammif\u00e8res marins : il pr\u00e9f\u00e9rait observer la vie dans l\u2019eau loin des secousses de la vie terrestre. Il produisait une quantit\u00e9 hallucinante de rapports, croquis, dessins, films, photos, sa maison en \u00e9tait pleine. Mes petits carnets paraissaient bien maigres en comparaison. Une histoire avait d\u00fb pr\u00e9c\u00e9der pour me pr\u00e9parer le terrain, car je sais maintenant que le d\u00e9pit attendait pour mieux rebondir.<\/p>\n<p>Plus tard autour d\u2019un civet d&rsquo;\u00ab ourites \u00bb accompagn\u00e9 d\u2019un \u00ab rhum-combawa \u00bb, on a parl\u00e9 de la mise en mer, et \u00e9videmment, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 convi\u00e9e. On a pris un filet, une canne \u00e0 p\u00eache, des app\u00e2ts, nos tenues de plong\u00e9e, et avons embarqu\u00e9 \u00e0 quatre, Antoine, sa fille, Thomas et moi. On s\u2019est arr\u00eat\u00e9 devant la barri\u00e8re de corail pour une plong\u00e9e ; un peu plus loin devant une grotte, Thomas et moi sommes descendus \u00e0 nouveau. Puis, on s&rsquo;est dirig\u00e9 vers la haute mer pour remplir le seau de poissons : Antoine s&rsquo;est acquitt\u00e9 de cette t\u00e2che avec brio. Au retour, alors que le soleil, une boule jaune bien nette, n\u2019avait plus qu\u2019une demi-heure avant de se coucher, on a aper\u00e7u une bosse. Une bosse qui gonflait, puis une grosse vague, puis une gigantesque masse a surgi. Au regard \u00e9berlu\u00e9 de Thomas, j&rsquo;ai compris qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une baleine, la baleine tant attendue. Elle \u00e9lan\u00e7ait son corps \u00e0 la perpendiculaire, virevoltait, puis retombait dans l\u2019eau avec un geste \u00e0 la fois lourd et gracieux ; une vague de plus en plus grosse nous soulevait.<\/p>\n<p>Quand elle a disparu, on se tenait chancelants, les mains sur le bastingage. Antoine fixait la surface de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Thomas observait au loin avec un regard aimant\u00e9 par la bosse qui coulait.<\/p>\n<p><strong><br \/>\n<em>Rita dR<\/em><\/strong><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Curepipe, Thomas \u00e9tait amoureux d\u2019une orque. Chercheur en biologie, Thomas G. r\u00e9alisait des reportages pour une cha\u00eene t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e animali\u00e8re. Son r\u00eave le plus cher \u00e9tait de voir des baleines. 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