{"id":137,"date":"2018-09-11T09:52:00","date_gmt":"2018-09-11T07:52:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=137"},"modified":"2023-05-26T10:32:31","modified_gmt":"2023-05-26T08:32:31","slug":"la-chance-de-leur-vie-dagnes-desarthe-editions-de-lolivier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=137","title":{"rendered":"La chance de leur vie d&rsquo;Agn\u00e8s Desarthe (Editions de l&rsquo;Olivier)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>J\u2019ai toujours envi\u00e9 aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette \u00e9paisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l\u2019eau. Ni leur \u00ab semi-furnished house \u00bb qui tel un pot de cr\u00e8me fra\u00eeche \u00e9paisse noie tout caract\u00e8re m\u00eame le plus rebelle. Ni leur poulet rose aux attaches qui r\u00e9sistent apr\u00e8s une cuisson longue comme deux fois la travers\u00e9e de la manche, plus terrible que le plus terrible des poulets fran\u00e7ais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la manche. Eh oui, la travers\u00e9e de la Manche d\u00e9sormais si facilement r\u00e9alisable ne peut \u00eatre sans cons\u00e9quences pour les aficionados de Virginia Woolf. Car voyez-vous, nous en avons une de Virginia Woolf nationale, contemporaine : elle s\u2019appelle Agn\u00e8s Desarthe. Et depuis la lecture de ce livre, mon c\u0153ur de fran\u00e7aise qui lutte contre ses pulsions historiques, r\u00e9prim\u00e9es, contest\u00e9es. Des sentiments \u00e9prouv\u00e9s et assum\u00e9es. Mon c\u0153ur de fran\u00e7aise est totalement serein et apais\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><!--more--> <\/span>Alors, revenons en France. Aux Etats Unis, plus exactement o\u00f9 se situe l\u2019essentiel de cette histoire. Sylvie et Hector, un couple form\u00e9 il y a pr\u00e8s de 40 ans, accompagn\u00e9 de leur adolescent, quittent Paris et s\u2019installent aux US. Hector a obtenu un poste de professeur invit\u00e9 ; Sylvie ne travaille pas. C\u2019est une fausse timide, une fausse ing\u00e9nue, qui dit rarement ce qu\u2019elle pense. Enfin, si, mais avec le corps seulement ; elle couche aussi avec le personnel, ou avec le beau-p\u00e8re en cas de force majeure. Elle t\u00e2tonne, se questionne. Elle vit \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la communication passe par un \u00e9cheveau de signaux trop obscur pour qu\u2019elle puisse laisser son corps s\u2019y mouvoir. Alors, telle une anguille, elle glisse \u00e0 travers les situations, les observe. S\u2019interroge. En silence ou presque. Elle retient quelques notions, essaie de les assimiler. Elle malaxe la vie comme elle malaxe la p\u00e2te dans ses cours de poterie et tente d\u2019en extraire les bulles d\u2019air. Elle \u00e9met des signaux \u00e0 sa mani\u00e8re. Son fils Absalon Absalon les capte et les per\u00e7oit comme une source de rupture qui pourrait faire vaciller leur unit\u00e9 familiale.<\/p>\n<p>\u00a0Absalon Absalon est un adolescent, un vrai, comme vous en avez peut-\u00eatre un ou une \u00e0 la maison. C\u2019est un adolescent avec des antennes et il essaye de comprendre la nature humaine. Il a lu \u00ab Absalon Absalon \u00bb de Faulkner et cette lecture l\u2019a suffisamment marqu\u00e9 pour qu\u2019il s\u2019assigne le pr\u00e9nom Absalon Absalon. Il voit tout, il sent tout. Il r\u00e9clame une unit\u00e9. Il veut sauver le seul socle qui le porte : ses parents. Au milieu de ce chaos, de sa m\u00e8re qui s\u2019effrite, Absalon devient un socle \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>Hector, lui, rel\u00e8ve les coins du col de sa chemise. \u00ab Cette pointe de tissu rebelle \u00e9tait une des caract\u00e9ristiques vestimentaires de son mari\u2026 L\u2019envie lui prenait parfois de l\u2019aplatir, mais elle n\u2019osait pas, \u2026 \u00bb (p33). Il y a des signes qui ne trompent pas.<\/p>\n<p>Agn\u00e8s Desarthe sait s\u2019y prendre pour immerger ses personnages dans des situations cocasses qui r\u00e9v\u00e8lent un pan de la personnalit\u00e9 de chacun, par le regard de l\u2019un, la r\u00e9action de l\u2019autre. On chemine \u00e0 travers ce livre en rajoutant des bribes d\u2019informations, des observations judicieuses, auxquelles se greffent des situations de notre monde contemporain comme nous les avons tous d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cues un jour. Alors on rit, parce que le regard d\u2019Agn\u00e8s Desarthe est un regard \u00e0 la fois tendre et ironique. Ses personnages font preuve d\u2019originalit\u00e9 dans leur comportement ; ils s\u2019expriment \u00e0 travers leurs gestes, souvent malhabiles, mais le tout est compl\u00e8tement coh\u00e9rent : ils vacillent et reviennent danser autour d\u2019un point d\u2019\u00e9quilibre. Alors \u00e9videmment, vous allez me demander : quel est le point d\u2019\u00e9quilibre d\u2019un couple vieux de quarante ans dont le mari d\u00e9ploie son charme fran\u00e7ais au milieu d\u2019une basse-cour am\u00e9ricaine ? Je vous laisse le d\u00e9couvrir avec votre lecture de ce texte\u2026<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette immersion dans la vie d\u2019un couple et d\u2019un adolescent, ce livre nous projette dans la soci\u00e9t\u00e9 au temps des attentats, quand toutes les logorrh\u00e9es verbales nous envahissaient. Quand les uns se complaisaient \u00e0 nous montrer du doigt, les autres \u00e0 prendre des airs dominateurs et \u00e0 afficher leur pouvoir f\u00e9d\u00e9rateur. Comme tout le monde connaissait quelqu\u2019un qui connaissait quelqu\u2019un qui \u00e9tait dans la salle du Bataclan, ce jour-l\u00e0, tout le monde se dit touch\u00e9 par les \u00e9v\u00e8nements. Absalon s\u2019adresse \u00e0 sa m\u00e8re et lui dit \u00ab On est reli\u00e9s par Internet. On se conna\u00eet plus ou moins tous dans un quartier et m\u00eame dans une ville.\u00bb Sa m\u00e8re trouve \u00e7a affreux. Sylvie se fissure. Elle cherche ses mots en en parlant avec Absalon \u00ab Bon alors, je continue, fait Sylvie. Maintenant, comme tout le monde est reli\u00e9, comme tu dis, on re\u00e7oit les malheurs de beaucoup plus de gens. Oh, c\u2019est terrible. Je m\u2019exprime mal. Quand on ne conna\u00eet pas les gens, le chagrin n\u2019est pas tout \u00e0 fait le m\u00eame. Il est plus opaque. \u00bb Puis brutalement, elle se met \u00e0 crier.<\/p>\n<p>Ce livre est un formidable exutoire pour qui a v\u00e9cu ces ann\u00e9es-l\u00e0 avec le m\u00eame sentiment que les protagonistes de ce livre. Il n\u2019y a \u00e9videmment aucune lecture politique ou sociale post-attentat dans ce livre. C\u2019est l\u2019histoire vraie d\u2019hommes et de femmes comme vous et moi, que l\u2019on n\u2019a pas entendus pendant cette p\u00e9riode, qui n\u2019ont affich\u00e9 ni phrase toute faite, ni slogan, ni badge. Ni fait partie de telle ou telle \u00e9quipe d\u2019experts.<\/p>\n<p>Il y a aussi dans ce livre des personnages secondaires qui occupent une place importante \u00e0 l\u2019instar du bon et g\u00e9n\u00e9reux Jhersy \u00ab une chouette chev\u00eache \u00bb, et sa femme, \u00ab des yeux de poup\u00e9e \u00bb ; \u00ab ils sont si mal assortis \u00bb. Il y a \u00e9galement Zlatan, dont la langue morcel\u00e9e a s\u00e9duit Sylvie ; elle est moins s\u00e9duite une fois qu\u2019il pr\u00e9pare l\u2019agr\u00e9gation. Il y a chez Agn\u00e8s Desarthe, le mythe du bon sauvage \u00e9galement dans l\u2019\u00e9nonciation du langage, posture int\u00e9ressante pour l\u2019\u00e9crivaine qu\u2019elle est qui s\u2019\u00e9vertue \u00e0 chercher le mot juste, \u00e0 d\u00e9jouer les associations de mots les plus attendues (particuli\u00e8rement frappant dans son excellent roman pr\u00e9c\u00e9dent \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/lapagederita.blogspot.com\/2017\/10\/ce-cur-changeant-dagnes-desarthe.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Ce c\u0153ur changeant<\/a> \u00bb).<\/p>\n<div><span style=\"font-family: 'times' , 'times new roman' , serif;\"><i>\u201cWords, English words, are full of echoes, of memories, of associations \u2013 naturally. They have been out and about, on people\u2019s lips, in their houses, in the streets, in the fields, for so many centuries. And that is one of the chief difficulties in writing them today \u2013 that they are so stored with meanings, with memories, that they have contracted so many famous marriages.\u201d (Virginia Woolf en 1937)\u00a0<\/i><\/span><\/div>\n<p>Pour conclure, ce livre se pr\u00e9sente avec diff\u00e9rentes strates de lectures. Il aborde des sujets qui nous int\u00e9ressent. Un tr\u00e8s bon cru donc qui aura, esp\u00e9rons-le, le pouvoir de relier toutes les consciences du monde sans les anesth\u00e9sier ! Tr\u00e8s \u00ab woolf\u00e9en \u00bb ! C\u2019est vraiment dommage qu\u2019Agn\u00e8s Desarthe n\u2019\u00e9crive pas de critiques litt\u00e9raires !<\/p>\n<p>PS : Si comme moi vous adorez le mot \u00ab reluctant \u00bb, un mot qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9e pendant mes s\u00e9jours en Angleterre ou aux US, vous croiserez ce splendide mot page 132.<\/p>\n<p><i><b><\/b><u><\/u><br \/>\n<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<p><i>La chance de leur vie, Agn\u00e8s Desarthe ; Editions de l&rsquo;Olivier, ao\u00fbt 2018.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 J\u2019ai toujours envi\u00e9 aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette \u00e9paisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l\u2019eau. Ni leur \u00ab semi-furnished house \u00bb qui tel un pot de cr\u00e8me fra\u00eeche \u00e9paisse noie tout caract\u00e8re m\u00eame le plus rebelle. 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