{"id":1273,"date":"2022-02-11T11:45:19","date_gmt":"2022-02-11T10:45:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1273"},"modified":"2024-08-13T22:13:54","modified_gmt":"2024-08-13T20:13:54","slug":"youkali-2122","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1273","title":{"rendered":"Youkali, 2122."},"content":{"rendered":"\n<p>Le couloir qui longe ma maison n\u2019est pas d\u00e9limit\u00e9 par deux murs&nbsp;; de part et d\u2019autre, s\u2019\u00e9l\u00e8ve une accolade d\u2018une consistance poudreuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Jadis ici coulait une rivi\u00e8re d\u2019un bleu de mer que des rochers clarifiaient. La porteuse d\u2019eau qui la longeait, une main sur une hanche, une t\u00eate sous la cruche, se d\u00e9hanchait sans jamais s\u2019arr\u00eater, des poissons jaillissaient \u2013 arcs de cercles \u00e9chappant \u00e0 l\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, le couloir \u00e0 force d\u2019oubli est d\u2019une \u00e9paisseur ind\u00e9finie&nbsp;; et pourtant, une figure agite la paroi, s\u2019en d\u00e9tache en boursouflures de surface. Une figure humaine que nulle apparence ne pourrait suspendre. Juste une figure comme vous, moi, que tant d\u2019autres visages pourraient incarner. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens, autrefois, la vue s\u2019\u00e9tendait selon l\u2019inclinaison du soleil\u00a0; le miroitement de la lumi\u00e8re sur l\u2019eau n\u2019\u00e9tait pas d&rsquo;une teinte ou d&rsquo;une autre tant partout les ailes des libellules fr\u00e9tillantes de d\u00e9sir chatoyaient virevoltaient. Quand l&rsquo;une s\u2019\u00e9levait avec un froufroutement ravissant, une onde de plaisir rebondissait contre nos synapses, l\u2019onde s\u2019enfon\u00e7ait jusque sous nos pieds o\u00f9 les orteils surpris s\u2019agitaient. Je me souviens, autrefois, on trempait les mains dans l\u2019eau, les ressortait, et soudain les mains avaient une app\u00e9tence d\u2019eau mis\u00e9ricordieuse. Les mains soulevaient une barque naufrag\u00e9e. Les mains \u00e9clipsaient un soleil envahissant. Les mains \u00e9teignaient un feux de for\u00eat. Agiles, aimantes, elles couraient vers d\u2019autres eaux aimantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, si l\u2019embouchure du couloir s\u2019est \u00e9largie, c\u2019est parce que le couloir est plus court. Oui \u00e0 force de le parcourir, force est de constater qu\u2019il r\u00e9tr\u00e9cit, mais de le voir raccourcir n\u2019est pas un malheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on remonte \u00e0 quelques g\u00e9n\u00e9rations derri\u00e8re, l\u2019embouchure n\u2019avait pas cette clart\u00e9 soudaine reconnaissable entre toutes, cette clart\u00e9 de couloir trop court.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019on sait, c\u2019est acquis et prouv\u00e9, que m\u00eame le couloir le plus \u00e9pais, m\u00eame celui dont la consistance \u00e9chappe \u00e0 l\u2019\u0153il du g\u00e9om\u00e8tre, \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019ethnologue, aucun, absolument aucun ne peut r\u00e9sister au travail de l\u2019arch\u00e9ologue. Ces experts de l\u2019intime emmagasinent depuis des si\u00e8cles et des si\u00e8cles d\u2019existence la connaissance pr\u00e9cieuse. Ils butinent au fond de la terre dans chaque alv\u00e9ole telle une abeille r\u00e9partit son miel. Quelque id\u00e9alistes soient-ils, ne doutons pas qu\u2019eux aussi manient un langage profane pour subvertir les esprits, tracent un trait d\u2019une main ferme, s\u00e9parent le pr\u00e9cieux du p\u00e9rilleux \u2013 mais de quel c\u00f4t\u00e9 se trouve le pr\u00e9cieux, je vous laisse seuls ma\u00eetres de ce trait.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois je me dis que l\u2019\u0153il agile peut transmettre le couloir devenu tron\u00e7on de tube \u00e0 la main gauche qui transmet l\u2019autre bout de tuyau \u00e0 l&rsquo;autre main et le convertit en un n\u0153ud de r\u00e9glisse app\u00e9tissant. Je vous invite \u00e0 en faire l\u2019exp\u00e9rience et en retour \u00e0 m\u2019envoyer les r\u00e9glisses ainsi fabriqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons \u00e0 cette rivi\u00e8re o\u00f9 coulait une eau. Antigone, sa porteuse d\u2019eau, majestueuse \u2013 sa cruche d&rsquo;une couleur mielleuse \u2013 et les libellules qui dansaient sous ses yeux. La voici qui continue son chemin. Elle a \u00e0 son bras, l\u2019homme de stature aimante. Il s\u2019est longtemps soustrait au regard de l\u2019eau, pr\u00e9f\u00e9rant les for\u00eats et foug\u00e8res silencieuses. Mais \u00e0 force de pers\u00e9v\u00e9rance, les moineaux au ventre tendre, rebondis d\u2019un chant sans cesse reconduit, lui ont rappel\u00e9 que la couleur verte, noire ou dense, voire gris cendre \u00e0 fleur de sol, &nbsp;ou perch\u00e9e sur un arbre n\u2019a pas la m\u00e9moire de l\u2019eau qui court. Le p\u00e9r\u00e9grin qu\u2019il \u00e9tait a oubli\u00e9 de quelle eau vive son sang s\u2019abreuve. Il habite l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9brouent quelques brebis. Le matin, aussit\u00f4t extrait-il le lait &nbsp;que h\u00e2tivement \u00e0 la t\u00e2che il s&rsquo;attelle, restaure les mailles de son \u00e9cumoire de paille. Lait en phase 1, puis 2, s\u00e9parer l\u2019eau de la masse grasse. Il \u00e9ponge le pourtour de sa bassine de fer dont les d\u00e9p\u00f4ts irisent le fromage ainsi \u00e9paissi. Nul doute que la bassine suivra la cambrure de la rivi\u00e8re&nbsp;; de sa b\u00e9ance surgiront marmottes et flancs de poules graciles&nbsp;; Puis roussiront les feuilles qui s\u2019y d\u00e9poseront, voguant ainsi, acheminant&nbsp; la connaissance vers la main de l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le faiseur de fromage de l\u2019an 2122 se souvient que du m\u00e9lange du mucus de l\u2019homme et de la femme et de leur amour \u00e9tincelant, le processus de fabrication du fromage a fait un bond dans l\u2019humanit\u00e9. Ces bact\u00e9ries dont il a tir\u00e9 ce met pr\u00e9cieux \u2013 ce virus qui a tu\u00e9 tant d\u2019hommes au si\u00e8cle dernier. Il trempe son doigt dans la masse nouvelle, s\u2019adresse \u00e0 ses brebis qui offrent leur lait toujours, mais avec moins d\u2019empressement&nbsp;: elles ont aussi leur mot \u00e0 dire. Se soulevant ainsi \u00e0 flanc de rocher, mais \u00e0 plein corps comme dans ces villages corses, mais en dehors de la Corse \u2013 nulle enclave pour vivre heureux. Le pays sera Corse. Sans doute aura-t-il fallu avant enfermer quelques marchands de r\u00eaves, pr\u00eatres \u00e9ditoriaux, deux-trois hommes de loi et leur ar\u00e9opage, lib\u00e9rer les ouvriers et soldats les servant. &nbsp;Mais enfin, aucune eau ne se clarifie sans sang, et le sang n\u2019est pas forc\u00e9ment couleur sang, il est aussi blanc du cerveaux des rus\u00e9s et des ali\u00e9n\u00e9s. Alors supposons que nous avons atteint cet \u00e9tat de gr\u00e2ce, et oublions le blanc du sang r\u00e9pandu.<\/p>\n\n\n\n<p>Et nous aussi, dit la brebis, on dine, on dort, on se prend le choux \u2013 blanc \u2013 on attelle nos questions \u00e0 une existence appauvrie. Depuis que l\u2019homme est devenu notre esclave, nous affrontons nos d\u00e9mons, nous ne savons d\u00e9penser nos heures, et puis vient le jour et puis suivent les nuits, mais quand viendra le tout, cet instant unique qui suit le cliquetis des cha\u00eenes, des anneaux ouverts de la pince incisive, celle qui couple la chair \u00e0 l\u2019esprit, d\u00e9livre le corps de ses tourments.<\/p>\n\n\n\n<p>De cet instant unique, de sa jouissance cri\u00e9e s\u2019\u00e9l\u00e8vera le cliquetis des ciseaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Du jardinier cette fois-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons donc \u00e0 nos rosiers.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le couloir qui longe ma maison n\u2019est pas d\u00e9limit\u00e9 par deux murs&nbsp;; de part et d\u2019autre, s\u2019\u00e9l\u00e8ve une accolade d\u2018une consistance poudreuse. Jadis ici coulait une rivi\u00e8re d\u2019un bleu de mer que des rochers clarifiaient. 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