{"id":127,"date":"2018-11-25T15:36:00","date_gmt":"2018-11-25T14:36:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=127"},"modified":"2020-11-22T21:06:00","modified_gmt":"2020-11-22T20:06:00","slug":"le-singe-lidiot-et-autres-gens-de-w-c-morrow-editions-libretto","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=127","title":{"rendered":"Le Singe, l&rsquo;Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto)"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify;\">\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Dans \u00ab le combat avec le d\u00e9mon \u00bb, paru en France en 1928, Stefan Zweig \u00e9crivait dans son introduction que \u00ab&nbsp;<i>Le d\u00e9mon, c\u2019est le ferment qui met nos \u00e2mes en effervescence, qui nous invite aux exp\u00e9riences dangereuses, \u00e0 tous les exc\u00e8s, \u00e0 toutes les extases. Chez la plupart des individus, cependant, chez les natures moyennes, cette partie \u00e0 la fois pr\u00e9cieuse et dangereuse de l\u2019\u00e2me ne tarde pas \u00e0 se r\u00e9sorber et \u00e0 dispara\u00eetre ; ce n\u2019est qu\u2019en de rares moments, dans les crises de la pubert\u00e9, dans les instants o\u00f9 l\u2019amour ou le d\u00e9sir sexuel agitent le cosmos int\u00e9rieur de l\u2019homme, que cette volont\u00e9 de sortir de soi, cette exaltation, ce manque de contr\u00f4le vont jusqu\u2019\u00e0 s\u2019affirmer dans la banale existence bourgeoise. En temps ordinaire les hommes mesur\u00e9s \u00e9touffent en eux cette pouss\u00e9e faustienne, le travail la calme, l\u2019ordre la r\u00e9fr\u00e8ne, la morale la chloroforme : le bourgeois est toujours l\u2019ennemi jur\u00e9 du d\u00e9sordre, non seulement dans le monde, mais aussi en lui-m\u00eame. Chez l\u2019homme sup\u00e9rieur, surtout chez celui qui cr\u00e9e, l\u2019inqui\u00e9tude f\u00e9conde persiste, elle exprime son insatisfaction des \u0153uvres du jour, elle lui donne \u00ab ce c\u0153ur \u00e9lev\u00e9 qui se tourmente \u00bb dont parle Dosto\u00efevski.<!--more--><\/i><span style=\"color: #000000;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><i>&nbsp;<\/i>\u00bb<\/span><\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><b><\/b><i><\/i><u><\/u><br \/>\n<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">A la lecture de ce recueil de nouvelles, l\u2019\u00e9motion qui domine est un sentiment de fi\u00e8vre. Chaque nouvelle jette d\u00e8s les premi\u00e8res phrases une tension, qui se mue en suspense, et ce suspense grandissant nous tenaille, nous comprime jusqu\u2019\u00e0 nous contraindre \u00e0 prendre part au r\u00e9cit, \u00e0 nous disjoindre, \u00e0 nous convertir en une multitude de personnages d\u2019une intensit\u00e9 remarquable. Cette tension est entretenue par notre curiosit\u00e9, mais ce qui domine ce n&rsquo;est par une quelconque envie de r\u00e9soudre une \u00e9nigme polici\u00e8re ou une intrigue amoureuse. Non,&nbsp;<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">ce qui excite notre curiosit\u00e9 et entretient ce suspense ce sont les principes moraux qui guident notre monde depuis Adam et Eve, cette flamme qui br\u00fble au fond de nous, m\u00eame enfouie au fond du c\u0153ur le plus froid. Ce sont le<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">s principes de justice, du bien et du mal qui s\u2019affrontent. C\u2019est cet affrontement qui nous maintient dans une telle fi\u00e8vre, cette lutte f\u00e9roce que l\u2019on m\u00e8ne chaque jour en interrogeant notre conscience. C\u2019est la part de d\u00e9mon et la part d\u2019ange qui s\u2019affrontent. C\u2019est l\u2019\u00e9paule droite qui parle \u00e0 l\u2019\u00e9paule gauche. Dieu et Lucifer. Ce sont nos deux voix int\u00e9rieures, dont parle si bien Stefan Zweig.<\/span><\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">En fait, je pourrais arr\u00eater mon r\u00e9cit \u00e0 cette ligne et vous dire que William Chambers Morrow est ma\u00eetre dans l\u2019art de contraindre le lecteur \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience de ses propres limites et vous inviter \u00e0 faire cette exp\u00e9rience.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Mais poursuivons, puisque peut-\u00eatre que comme moi vous \u00e9crivez ou vous aspirez \u00e0 \u00e9crire, et que vous avez envie d\u2019essayer d\u2019explorer les rouages de ce tr\u00e8s beau recueil.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">William Chambers Morrow (Zweig fera la m\u00eame chose peu d\u2019ann\u00e9es plus tard) allie l\u2019art du suspense et l\u2019art de la compr\u00e9hension de l\u2019humain, de la psychanalyse, alchimie absolument g\u00e9niale pour pousser le lecteur \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience de ses propres limites. Plus la tension monte, plus l\u2019on \u00e9labore mentalement des hypoth\u00e8ses, des chemins possibles, plus on fait l\u2019exp\u00e9rience de ses propres limites. Apr\u00e8s la lecture de la premi\u00e8re moiti\u00e9, j\u2019avoue, oui j\u2019avoue, que j\u2019en devinais quelque fois la fin, aussi surprenante soit-elle, et j\u2019ai pens\u00e9 que j\u2019\u00e9tais devenue d\u00e9moniaque !<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Situons l\u2019\u00e9criture de ce livre dans son contexte. William Morrow, quand il \u00e9crivit ce livre, baignait dans l\u2019atmosph\u00e8re id\u00e9ale pour allier ces deux arts. Rappelons qu\u2019\u00e0 la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, les avanc\u00e9es de la psychanalyse et de la chirurgie cr\u00e9ent une v\u00e9ritable effervescence. Freud publie \u00ab Charcot \u00bb en 1893. L\u2019anesth\u00e9sie va r\u00e9volutionner le monde chirurgical et la premi\u00e8re laparotomie (il est question de laparotomie \u00e0 la page 47) est r\u00e9alis\u00e9e par Ephraim McDowell en 1809 afin de pratiquer une ovariectomie. On imagine bien que ces r\u00e9volutions et les publications qu\u2019elles engendrent dans le domaine m\u00e9dical constituent une source d\u2019inspiration qui excite l\u2019imagination des \u00e9crivains et William Chambers Morrow s\u2019en donne \u00e0 c\u0153ur joie ! Il a une imagination fantastique et s\u2019engouffre parfois dans des sc\u00e9narii absolument g\u00e9niaux en parcourant chaque art\u00e8re du corps humain ; il prend un embranchement, puis un autre, bifurque, fait \u00e9clater une art\u00e8re, d\u00e9clare les visc\u00e8res hors d\u2019atteinte, poursuit sa course, pendant que, tenaill\u00e9s par notre envie de savoir si la victime, si le bourreau, si le d\u00e9mon va l\u2019emporter, nous le suivons attentivement du regard ; nous, nous approchons de la sc\u00e8ne, le nez \u00e0 un centim\u00e8tre de la chair sanguinolente, aussi horrible soit-elle, l\u2019odeur du sang qui nous r\u00e9vulse. Nous reculons ? Non, bien au contraire, elle aiguise notre app\u00e9tit de vengeance et de justice ! On veut savoir qui va l\u2019emporter.&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Si je me retourne sur mes lectures pass\u00e9es, je n\u2019ai pas souvenir d&rsquo;avoir lu beaucoup de romans sombres, inqui\u00e9tants, de romans sanguinolents, \u00e0 part quelques grands monuments de la litt\u00e9rature, et la question que je me pose \u00e9videmment est : qui eut cru que je serais un jour embarqu\u00e9e dans ce genre de r\u00e9cit ? Moi en tout cas, no<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">n. Vraiment, des personnages aussi tortur\u00e9s, au visage ouvert, dont chaque pli sombre regorge d\u2019une encre sanguine, et aspire \u00e0 se creuser davantage, non, vraiment, je n\u2019aurais jamais cru qu\u2019il<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">s me captiveraient ! Alors, les personnages, \u00e9videmment, comme dans tout bon r\u00e9cit, sont responsables de cet \u00ab attachement \u00bb, et tout r\u00e9cit aussi inqui\u00e9tant fut-il, aussi sanguinolent, ne prend chair, ne palpite, n\u2019exerce son emprise envo\u00fbtante, n\u2019entra\u00eene le lecteur dans des sentiers, m\u00eame les plus tortueux, que si les personnages sont d\u2019une profondeur psychologique captivante. Et Morrow s<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">\u2019attache \u00e0 nous les d\u00e9crire avec tous les signes ext\u00e9rieurs qui d\u00e9crivent la mont\u00e9e de la terreur, l\u2019\u00e9pouvante, avec la m\u00eame dext\u00e9rit\u00e9 que d\u00e9ploiera plus tard Zweig : \u00ab le ton glacial \u00bb, \u00ab une \u00e9motion qui ressemblait fort \u00e0 de la crainte \u00bb \u00ab ses yeux affam\u00e9s et avides \u00bb, \u00ab aux rides singuli\u00e8rement profondes qui lac\u00e9raient son front \u00bb, \u00ab ses joues bl\u00eamirent \u00bb, etc. Tout le corps parle. Et le visage, quand il est encore attach\u00e9 au tronc, est un livre ouvert.&nbsp;On croise un chirurgien \u00ab \u00e0&nbsp;<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">cet \u00e2ge plein de confiance o\u00f9 l&rsquo;ambition permet de tout tenter \u00bb, \u00ab Le pr\u00e9sident, homme nerveux, \u00e9nergique, brusque, tranchant \u00bb, \u00ab un vigoureux jeune \u00e9cossais\u2026 n&rsquo;\u00e9tait-il pas le plus g\u00e9n\u00e9reux des hommes ? \u00bb, une \u00ab senora&#8230; de la tristesse dans son regard&#8230;aussi une inflexible r\u00e9solution \u00bb, et bien d&rsquo;autres personnages au caract\u00e8re tranch\u00e9.<\/span><\/span><\/span>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans ce recueil de nouvelles, donc, la description psychologique des protagonistes occupe une place centrale et participe \u00e0 nous happer dans le r\u00e9cit. William Chambers Morrow met en sc\u00e8ne des personnages en proie \u00e0 de vives tensions, et il les plonge dans un bain particulier. L\u2019ambiance, \u00e9galement, participe \u00e0 cr\u00e9er une tension dramatique forte. Cela se passe souvent en huis clos, dans un bateau, entre les murs d\u2019une prison (on pense \u00e0 nouveau \u00e0 Zweig). La table de jeux revient deux fois. Meilleur endroit<span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">&nbsp;pour pousser la psychologie d\u2019un \u00eatre \u00e0 s\u2019exprimer le plus radicalement possible. Elle est m\u00eame l\u2019\u00e9l\u00e9ment central de la nouvelle \u00ab Devant une bouteille d\u2019absinthe \u00bb o\u00f9 un bourgeois d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de ses biens lutte entre l\u2019avidit\u00e9 du gain et sa faim. Dans l\u2019excellente nouvelle \u00ab\u00a0Le prisonnier\u00a0\u00bb, tout se passe dans l\u2019enceinte d\u2019une salle dans une prison. Un prisonnier qui subit toutes les tortures possibles est victime d\u2019une erreur et persiste \u00e0 clamer son innocence. Malgr\u00e9 toutes les atrocit\u00e9s qu\u2019il a subies, il reste en vie. Et c\u2019est une \u00e9motion forte qui signe la fin de sa vie. Plus tard Zweig \u00e9crira \u00ab On peut se sacrifier pour ses propres id\u00e9es, mais pas pour la folie des autres. \u00bb<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Ce qui est admirable dans ce recueil de nouvelles, c\u2019est que l\u2019ambiance est parfois \u00e9trange, fantastique, mais le r\u00e9cit ne perd jamais de sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Nous sommes aveugl\u00e9s par la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 devant cette tension croissante o\u00f9 le bien et le mal s\u2019affrontent, et, bien que l\u2019on soit toujours entra\u00een\u00e9 dans des raisonnements logiques, dans la d\u00e9duction, puisque les caract\u00e8res et la disposition psychologique des protagonistes sont expos\u00e9s avec force d\u00e9tails, on baigne parfois dans une atmosph\u00e8re fantastique qui ne r\u00e9duit en rien l\u2019intensit\u00e9 logique et la tension qui nous chevillent. Il est fort probable que la puissance de ces textes vient du fait que l\u2019on est, un peu comme dans un r\u00eave o\u00f9 se superposent des sc\u00e8nes probables, logiques, et des sc\u00e8nes fantastiques, tenaill\u00e9 par ses propres obsessions. Ce sont les obsessions qui font la loi. Comme dans un r\u00eave.<\/span><\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Venons-en \u00e0 l\u2019\u00e9criture \u00e0 pr\u00e9sent. Certaines nouvelles sont cont\u00e9es avec une prose d\u00e9lectable comme par exemple la premi\u00e8re, \u00ab\u00a0La resurrection de la petite Wang-Tai\u00a0\u00bb, ou alors quand des yeux d\u2019un violet sombre et un nuage de poussi\u00e8re viennent semer le doute dans la nouvelle \u00ab\u00a0Le perfide Velasco\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9e par le tr\u00e8s bel incipit de cette nouvelle : \u00ab Assise pr\u00e8s de sa fen\u00eatre ouverte, \u00e0 l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur de la ferme, dans le rancho San Gregorio, la s\u00e9nora Violante Ovando de Mc Pherson suivait du regard, avec le plus profond int\u00e9r\u00eat, un nuage de poussi\u00e8re qui s\u2019\u00e9levait du fond de la vall\u00e9e dans l\u2019air calme de mai, et, tout naturellement, la couleur de ses joues et l\u2019\u00e9clat de ses yeux, d\u2019un violet sombre, parlaient le langage de l\u2019amour et du bonheur. \u00bb On a d\u00e9j\u00e0 une hypoth\u00e8se qui se dessine.&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Quant au d\u00e9nouement de ces nouvelles, c<\/span><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">e qui frappe d\u2019embl\u00e9e est que ce qui tue chez Marrow, ce n\u2019est point le couteau, le r\u00e9volver, ni le stylet qui pourtant font partie du r\u00e9cit et participent \u00e0 l\u2019escalade de terreur qui assaille chacun des protagonistes. Souvent, ce qui tue, c\u2019est le c\u0153ur, c\u2019est l\u2019\u00e9motion. \u00ab La balle de l\u2019arme lui e\u00fbt-elle \u00e0 cet instant travers\u00e9 la cervelle, le choc n\u2019e\u00fbt point \u00e9t\u00e9 plus grand que celui qui le secoua tout entier quand il vit le canon noir du pistolet, la petite main blanche mais ferme qui le visait \u00e0 la t\u00eate et le beau visage p\u00e2le qui le dominait. \u00bb<\/span><\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Ceci pourrait expliquer pourquoi cet auteur n\u2019a pas beaucoup particip\u00e9 au grand jeu \u00e9ditorial pour briller et se faire conna\u00eetre. On devine chez lui une propension \u00e0 \u00eatre davantage concern\u00e9 par l\u2019\u00e9motion, par le c\u0153ur que par le geste.&nbsp;<\/span><br \/>\n<span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Parlons maintenant des images et de la mise en sc\u00e8ne. Toute une panoplie d\u2019images symboliques est d\u00e9ploy\u00e9e dans ces nouvelles. Dans l\u2019une des nouvelles, \u00ab\u00a0le stylet\u00a0\u00bb, la symbolique est tr\u00e8s belle. Le diable se niche partout. Le chirurgien est un jeune loup ambitieux qui est pr\u00eat \u00e0 charcuter sous n\u2019importe quelle condition pourvu que son exp\u00e9rience s\u2019aiguise. Dans cette histoire, le c\u0153ur d\u2019un homme est transperc\u00e9 d\u2019un stylet par la main d\u2019une femme bless\u00e9e. S\u2019il est retir\u00e9, la victime \u00ab se viderait presque instantan\u00e9ment par la blessure aortique \u00bb, et s\u2019il reste, \u00abl\u2019\u00e9panchement du sang, bien que certain, sera relativement peu consid\u00e9rable \u00bb. Le chirurgien d\u00e9ploie tout un raisonnement pour nous expliquer que l\u2019arme plant\u00e9e est un stylet et non une lame \u00e0 un ou deux tranchants \u00ab Le stylet est rond\u2026il ne p\u00e9n\u00e8tre qu\u2019en refoulant les tissus de tous les c\u00f4t\u00e9s. Vous saisissez l\u2019importance du fait. \u00bb Le bless\u00e9 accepte d\u2019\u00e9couter les yeux ouverts toutes les explications techniques longues et interminables du chirurgien sur l\u2019\u00e9tat de ses art\u00e8res, l\u2019impact des perforations, la capacit\u00e9 circulatoire de ses vaisseaux, l\u2019an\u00e9vrisme qui pourrait \u00eatre fatal. Mais quand ce dernier \u00e9voque \u00ab la femme vigoureuse \u00bb qui a commis l\u2019acte, cela lui est insupportable, et celui-ci l\u2019interrompt promptement. Le bless\u00e9 comprenant que le chirurgien est un diable essaye de retirer le stylet et il s\u2019entend dire tout bas que s\u2019il le fait, il se chargera d\u2019informer les autorit\u00e9s de la culpabilit\u00e9 de la femme. Le d\u00e9nouement final est stup\u00e9fiant.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">William Chambers Morrow a aussi un go\u00fbt prononc\u00e9 pour les atmosph\u00e8res brumeuses, noires, comme dans \u00ab La chute de la maison Usher \u00bb d\u2019Edgard Poe mais l\u2019\u00e9criture est plus moderne dans le sens o\u00f9 au lieu de d\u00e9crire la sensation d\u2019effroi ou d\u2019horreur en la nommant ou en installant l\u2019histoire dans un paysage brumeux ou une maison inqui\u00e9tante sur plusieurs pages, il nous fait \u00e9prouver cet effroi par l\u2019expression des visages, il circonscrit davantage le cadre, le huis clos. Il y a une concision dans les \u00e9l\u00e9ments descriptifs du lieu o\u00f9 se situe l\u2019histoire. Une fois que l\u2019inqui\u00e9tude est install\u00e9e le suspense est grandissant, le bien et le mal s\u2019affrontent. Ce qui est aussi tr\u00e8s moderne dans ces nouvelles qui s\u2019apparentent \u00e0 des contes, c\u2019est que souvent il en ressort que le pire, ce n\u2019est pas la torture physique. Le pire, c\u2019est la torture morale. A m\u00e9diter quand on voit le poids de chacune de ces tortures dans notre soci\u00e9t\u00e9 moderne.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Voici donc pour conclure des textes tr\u00e8s int\u00e9ressants pour tous les \u00e9crivains en herbe. Des textes que j\u2019ai corn\u00e9s, marqu\u00e9s et que je range \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma grande collection de Zweig et de mon maigre rayon de Poe que je compte \u00e9toffer.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Dans la tr\u00e8s instructive pr\u00e9face \u00e9crite par Eric Dussert, nous apprenons que Morrow est un contemporain de Bierce et que c\u2019est un membre marginal du groupe litt\u00e9raire anim\u00e9 par ce dernier. On apprend \u00e9galement que Morrow a cr\u00e9\u00e9 une \u00e9cole d\u2019\u00e9criture pour d\u00e9butants (l\u2019anc\u00eatre des creative writing classes ?). C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 Alfred Jarry qui dans<i>&nbsp;La Revue blanche<\/i>&nbsp;en parlera avec des termes tr\u00e8s \u00e9logieux en lui allouant une affiliation \u00e0 Edgar Poe tout en lui reconnaissant une \u00e9criture singuli\u00e8re et novatrice dans le monde litt\u00e9raire.<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\" data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Edit\u00e9 en 1897, puis dans&nbsp;<i>La Revue Blanche&nbsp;<\/i>en 1898, ce livre est r\u00e9\u00e9dit\u00e9 par les Editions Libretto avec sa traduction initiale de George Elwall l\u00e9g\u00e8rement revue. On peut imaginer qu\u2019Edgar Allan Poe (1809-1849) a influenc\u00e9 Morrow (1854-1923) qui a influenc\u00e9 \u00e0 son tour Zweig (1881-1942).<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">&nbsp;<\/div>\n<p><span style=\"font-family: georgia;\"><b><\/b><u><\/u><i><\/i><br \/>\n<\/span><\/p>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\">&nbsp;<\/span><\/div>\n<div data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\"><span style=\"font-family: georgia;\"><i><span data-keep-original-tag=\"false\" data-original-attrs=\"{&quot;style&quot;:&quot;&quot;}\">Le Singe, l&rsquo;Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow ; Editions Libretto ;&nbsp; octobre 2018.&nbsp;<\/span><\/i><\/span><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans \u00ab le combat avec le d\u00e9mon \u00bb, paru en France en 1928, Stefan Zweig \u00e9crivait dans son introduction que \u00ab&nbsp;Le d\u00e9mon, c\u2019est le ferment qui met nos \u00e2mes en effervescence, qui nous invite aux exp\u00e9riences dangereuses, \u00e0 tous les exc\u00e8s, \u00e0 toutes les extases. Chez la plupart des individus, cependant, chez les natures moyennes, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=127\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le Singe, l&rsquo;Idiot et Autres Gens de W. C. 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