{"id":1206,"date":"2022-01-06T11:01:12","date_gmt":"2022-01-06T10:01:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1206"},"modified":"2023-05-12T14:27:09","modified_gmt":"2023-05-12T12:27:09","slug":"etendre-les-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1206","title":{"rendered":"Etendre les corps"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019\u00e9tait bon de pouvoir s\u2019asseoir sur cette chaise. Aucune \u00e9toffe ne pouvait r\u00e9sister&nbsp;; d\u00e8s que l\u2019on y suspendait un morceau de tissu blanc, l\u2019\u00e9toffe glissait, se dissolvait comme flaque \u00e0 l\u2019ombre. <\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re, le dossier et ses deux barres horizontales. Il y en avait qui avaient essay\u00e9 d\u2019y suspendre leur bras. De m\u00e9moire d\u2019homme, on n\u2019avait jamais vu bras si pantelant. Comme si l\u2019heure de v\u00e9rit\u00e9, le jugement dernier secouait le corps d\u2019un tremblement infini. Mais qu\u2019avez-vous retenu de cette vie&nbsp;? Oui dites-moi qu\u2019avez-vous retenu de cette vie&nbsp;? Ou pour parler langage d\u2019homme simple (mais peau distendue)&nbsp;: et si le plafond se refermait sur le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps adoss\u00e9 est surpris \u2013 qu\u2019avez-vous retenu de cette vie. Une vie trop courte&nbsp;? &nbsp;Vous vous saisissiez et exclamez : \u00ab&nbsp;Cela d\u00e9pend.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019alentour, le bleu, le vert,\u00a0ou encore la flamme qui ondule. D\u2019un vert \u00e0 un rouge pisseux. Non, sans transiter par le jaune, surtout pas. Evoquer le jaune reviendrait \u00e0 se croire immortel. Non la question est simple\u00a0: qu\u2019avez-vous retenu de cette vie\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Cela d\u00e9pend. Moi j\u2019aime le rouge qui colore la peau d\u2019une ardeur assombrie. La main n\u2019a pas la m\u00e9moire des jaunes appauvris, ou du moins, elle a le geste de la couleur qui happe. Elle substitue le geste vif au renoncement. Elle froisse, elle chiffonne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9toffe est chiffonn\u00e9e. La couleur s\u2019y soude comme ombre mis\u00e9ricordieuse, elle draine le sombre jusque dans les veines, \u00e7a pulse au niveau des tempes, un \u0153il se referme, l\u2019autre voit le jour. Mais toujours sous ce plafond qui se referme sur le ciel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le jaune ne se souvient que du passage de la terre et de la\u00a0boue. Mais la chair se souvient \u2013 la peau retenue par l\u2019\u00e9toffe rouge chiffonn\u00e9e n\u2019a que faire de ces souvenirs. Elle esp\u00e8re une distance respectable entre elle et le reste \u00e0 vivre. Elle a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9, contrainte par le plafond qui ne cesse de s\u2019\u00e9tendre, que le reste se gondole. Elle a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que ciel de plafond et plafond visqueux riment comme preux et cieux. Elle a perdu le sens du verbe, elle refuse strictement de s\u2019en soucier. Elle exclut les jaune, fluide, lisse, blanc, rare, espace, trou\u00e9e, rondeur, esplanade, cours rapide. Elle court. Elle court encore \u00e0 travers les vers. Elle en connait quelques-uns, Aragon et son br\u00e9viaire des jours assoiff\u00e9s de vengeance, de portraits hirsutes mena\u00e7ants, ou encore Paul Guillaume crois\u00e9 par hasard un soir de f\u00eate. Paul Guillaume et sa sueur des danses fi\u00e9vreuses. Mais il semble que la hauteur de la voix est plafonn\u00e9e. Et les mots se sont mur\u00e9s au milieu d\u2019un vers.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut s\u2019affaisser un bon coup, lui souffle le plafond qui s\u2019\u00e9tend vers le ciel. Les voix terribles, renvoy\u00e9es par les anciens ma\u00eetres proph\u00e9tiques, Z\u00e8de aux c\u00f4tes saillantes, le batelier Naulleau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y en aura toujours qui manquent leur cible.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut laisser l\u2019ondulation fasciner l\u2019\u0153il. L\u2019\u0153il se souvient, l\u2019\u0153il n\u2019a que faire de tes espoirs naus\u00e9eux, l\u2019\u0153il \u00e0 point a le rythme de l\u2019ondulation. Les oscillations varient entre le tr\u00e8s sombre, le tr\u00e8s rouge sombre, le tr\u00e8s profond sombre. La coulante symphonie du sombre d\u00e9pec\u00e9 d\u00e9pose ses motifs, ses ex\u00e9g\u00e8ses, ses couleurs d\u00e9finitives.<\/p>\n\n\n\n<p>La cible, c\u2019est le dos adoss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une vie avec un dos adoss\u00e9, c&rsquo;est tout ce que la voix me souffle.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Texte \u00e9crit en souvenir d&rsquo;une visite \u00e0 l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.musee-orangerie.fr\/en\/exhibitions\/chaim-soutine-willem-de-kooning-painting-embodied-196050\">exposition Cha\u00efm Soutine \/ Willem de Kooning<\/a> au Mus\u00e9e de l&rsquo;Orangerie,  le 22 d\u00e9cembre 2021.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait bon de pouvoir s\u2019asseoir sur cette chaise. Aucune \u00e9toffe ne pouvait r\u00e9sister&nbsp;; d\u00e8s que l\u2019on y suspendait un morceau de tissu blanc, l\u2019\u00e9toffe glissait, se dissolvait comme flaque \u00e0 l\u2019ombre. 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