{"id":1069,"date":"2021-11-23T08:47:54","date_gmt":"2021-11-23T07:47:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1069"},"modified":"2023-01-12T13:15:08","modified_gmt":"2023-01-12T12:15:08","slug":"la-faute-a-lart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=1069","title":{"rendered":"La faute A l&rsquo;art"},"content":{"rendered":"\n<p>Au plus pr\u00e8s le fauteuil de velours. A notre gauche, la table v\u00eatue de son fr\u00f4lement des jours heureux\u00a0que les convives rejoignaient\u00a0: la lumi\u00e8re y coulait \u00e0 la verticale, renfor\u00e7ait les plis qui se saisissaient de nos genoux tendus. \u00a0Et derri\u00e8re le fauteuil au dos tr\u00e8s large et aux oreilles repli\u00e9es, le long du mur peint d\u2019un rouleau de calme et de vigueur, les multiples carreaux des trois fen\u00eatres qui escaladent la paroi en allongeant nos ombres violettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chuchotement du voisin, une fois install\u00e9, une fois en cercle autour de la table&nbsp;; le chuchotement du voisin venait de votre droite. Le convive avait tant attendu son tour, qu\u2019il appliquait la r\u00e8gle de bonne conduite dict\u00e9e par le Ma\u00eetre des lieux avec une minutie concentr\u00e9e&nbsp;: il n\u2019\u00e9tait pas simple de ne jamais parler au convive de gauche. Mais enfin, la peur d\u2019une \u00e9viction avant la fin du repas, avant la gorg\u00e9e qui fait trembler le corps, le maintenait avec le visage tourn\u00e9 du bon c\u00f4t\u00e9. La crainte de quitter sans avoir vu le fauteuil, l\u2019unique, dans l\u2019exact barycentre, le fauteuil au dos large, se couvrir de cette explosion tant recherch\u00e9e, de ce bleu matinal subverti en jaune couchant d&rsquo;une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9, le maintenait dans l\u2019exacte position de l\u2019imm\u00e9morial r\u00e9flexe de survie \u2013 le Ma\u00eetre des lieux \u00e9tait strict et son emprise irr\u00e9versible.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Ma\u00eetre des lieux apparaissait en g\u00e9n\u00e9ral avant la fin du repas, v\u00eatu de sa cape longue et noire, de sa coiffe pyramidale. Il traversait la pi\u00e8ce avec une telle langueur, une telle lourdeur opaque \u2013 assurance qui inspirait la crainte \u2013 qu\u2019il franchissait le cercle du fauteuil, l\u2019absorbait sous sa cape, le faisait dispara\u00eetre&nbsp;; et les convives, tous paniqu\u00e9s, en oubliaient presque la r\u00e8gle. On les voyait d\u2019un coup se rabattre sur leur assiette, pencher leur visage sur une montagne \u00e0 peine entam\u00e9e, alors qu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 enfonc\u00e9 leur fourchette, encore et encore&nbsp;; on les voyait courber leurs pens\u00e9es dans le bol pr\u00e9vu \u00e0 cet effet, on les entendait bruissant de peine et de raideur, presque sur le point d\u2019agoniser.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Ma\u00eetre des lieux se retirait.<\/p>\n\n\n\n<p>La salle se remplissait d\u2019une froide lumi\u00e8re, puis le fauteuil r\u00e9apparaissait. Seul. Dans un bleu encore plus p\u00e2le que leur visage. Comme par miracle, apparaissait un instrument enfonc\u00e9 au fond de leur poche&nbsp;; pas un scalpel qui aurait pu ab\u00eemer, mais plut\u00f4t, un instrument de mesure, une arbal\u00e8te, un st\u00e9r\u00e9oscope, voire un anneau saturnien pour les plus po\u00e9tiques et lunatiques, pour ceux qui savent planter leurs yeux dans un lointain pays d\u2019\u00e9toiles et n\u2019en revenir qu\u2019une fois que l\u2019anneau en cercle, brillant, sans cesse tournant autour de leur corps, les entra\u00eene dans une danse aux mille torsions graciles. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avait-on d\u00e9j\u00e0 vu pareille c\u00e9r\u00e9monie dans des temps anciens&nbsp;? La question n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e puisque ces gens-l\u00e0 ne pensaient pas en \u00e9poque, ni en p\u00e9riode r\u00e9volue. Ni en futur asphyxiant. Ces convives savaient que depuis toujours le fauteuil au dos large avait rempli ce salon, qu\u2019avant s\u00fbrement, il avait \u00e9t\u00e9 de paille et de lianes&nbsp;; qu\u2019un jour, il avait re\u00e7u une tige depuis un champs, esp\u00e8ce crois\u00e9e entre un bl\u00e9 ancien et une esp\u00e8ce du temps pr\u00e9sent. Qu\u2019une bouture avait germ\u00e9. Qu\u2019une partie de ciel jet\u00e9e sur un traversin soudain travers\u00e9 de larmes et de mis\u00e8re avait tiss\u00e9 un dos. Que depuis le fond d\u2019un puits de teinture aux fleurs mac\u00e9r\u00e9es, le velours avait travers\u00e9 une plaine pour les y retrouver. Que le dos avait re\u00e7u le velours, puis les deux oreilles tourn\u00e9es vers l\u2019int\u00e9rieur. Et que la lumi\u00e8re verticale toujours fulminante de vigueur enverrait le Ma\u00eetre des lieux \u00e9vincer les ma\u00eetres du monde, \u00e9radiquer les guerres, abattre les tyrans sans cesse reproduits par le bruit et la fureur, sauver les femmes et les hommes, soumis bien malgr\u00e9 eux, dans une contr\u00e9e dirig\u00e9e bien malgr\u00e9 eux, par la terreur bien malgr\u00e9 eux, l\u2019avidit\u00e9, la cupidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Un tr\u00f4ne est un tr\u00f4ne&nbsp;\u00bb, scande la terre en ch\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tr\u00f4ne est \u00e0 tout le monde, ass\u00e8ne le Ma\u00eetre des lieux. Les multiples carreaux des trois fen\u00eatres toujours escaladent la paroi et allongent leurs ombres violettes. &nbsp;Le convive, toujours tourn\u00e9 vers la droite, toujours sous la lumi\u00e8re verticale \u00e0 toute heure, chuchote la parole civilis\u00e9e. Maintenant, leurs yeux riv\u00e9s sur le fauteuil, les convives voient. Ils ont soumis leur app\u00e9tit bien aiguill\u00e9 \u00e0 leur assiette. Ils ont le go\u00fbt du bon vin ; ils le touchent en dardant leur langue pointue, le font tourner dans leur palais, s\u2019adressent \u00e0 leur voisin, l\u00e8vent leurs verres. Les font tinter d\u2019un coup sec, le bruit en cercle s\u2019\u00e9l\u00e8ve et retombe \u00e9tincelant sur la table enlumin\u00e9e. Le fauteuil se pare de sa couleur de l\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;; les saisons ne sont pas l\u2019infini passage du temps, elles ont un cycle qui n\u2019\u00e9chappe au c\u0153ur qu\u2019au c\u0153ur de l\u2019hiver. Le Ma\u00eetre des lieux a travers\u00e9 le mur, laissant la petite lampe \u00e0 gauche de la pi\u00e8ce cercl\u00e9e d\u2019images encadr\u00e9es, la grande table devant s\u2019est vid\u00e9e depuis que le tintement circulaire r\u00e9sonne de toute part&nbsp;; les convives suivants attendent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Sauront-ils appliquer la r\u00e8gle&nbsp;? Sauront-ils convoquer le Ma\u00eetre des lieux&nbsp;? Sont-ils envoy\u00e9s par les noceurs de l\u2019avidit\u00e9&nbsp;? S\u00e8ment-ils le bruit tant redout\u00e9&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u0153uvrent pour le bien de tous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le Bien nomm\u00e9 n\u2019a pas la vie longue.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Rita dR<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Texte \u00e9crit en souvenir d&rsquo;une journ\u00e9e portes ouvertes \u00e0 l&rsquo; <a href=\"https:\/\/www.academiegrandechaumiere.com\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.academiegrandechaumiere.com\/\">Acad\u00e9mie de la Grande Chaumi\u00e8re<\/a> le 13 novembre 2021.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au plus pr\u00e8s le fauteuil de velours. 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