{"id":106,"date":"2019-05-12T08:18:00","date_gmt":"2019-05-12T06:18:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=106"},"modified":"2025-01-06T09:50:48","modified_gmt":"2025-01-06T08:50:48","slug":"68-mon-pere-et-les-clous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapagederita.com\/?p=106","title":{"rendered":"68, mon p\u00e8re et les clous"},"content":{"rendered":"<div style=\"clear: both; text-align: justify;\"><a style=\"clear: left; float: left; margin-bottom: 1em; margin-right: 1em;\" href=\"https:\/\/1.bp.blogspot.com\/-dMhg-YFxYnw\/XNfKSjFtUHI\/AAAAAAAACTA\/hL5rSZPLCQMZYf6b_SgqfhRrWvXHF-WgQCLcBGAs\/s1600\/bigiaoui-2.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/1.bp.blogspot.com\/-dMhg-YFxYnw\/XNfKSjFtUHI\/AAAAAAAACTA\/hL5rSZPLCQMZYf6b_SgqfhRrWvXHF-WgQCLcBGAs\/s320\/bigiaoui-2.png\" width=\"236\" height=\"320\" border=\"0\" data-original-height=\"453\" data-original-width=\"335\" \/><\/a><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\"><span style=\"font-family: Georgia, 'Times New Roman', serif;\">Avez-vous d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante et que je vivais dans le quartier. A l\u2019\u00e9poque j\u2019achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J\u2019achetais aussi de la vaisselle \u00e0 la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de caf\u00e9 aussi fines que de la coquille d\u2019\u0153uf. Je ne les ai jamais retrouv\u00e9es depuis. Quand la derni\u00e8re s\u2019est cass\u00e9e, un bout de ma vie a \u00e9trangement disparu. Je viens de me rendre compte d\u2019ailleurs que je suis \u00e0 la recherche de la tasse de caf\u00e9 id\u00e9ale o\u00f9 que j\u2019aille.<\/span><\/span>\u00a0 C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 j\u2019aimais toucher avant d\u2019acheter. Je dois avouer qu\u2019avec l\u2019arriv\u00e9e de la vente sur internet, c\u2019est quelque chose que je fais moins aujourd\u2019hui quoique les brocantes et vide greniers sont des endroits o\u00f9 j\u2019aime d\u00e9nicher quelques objets et laisser tra\u00eener mes oreilles, voire tailler un brin de causette.<!--more--> Et c\u2019est bien de cela que parle ce documentaire. De l\u2019\u00e9coute. De la discussion \u00e0 caract\u00e8re idiosyncratique. De la singularit\u00e9. De ce que seule la recherche d\u2019un objet particulier d\u00e9livr\u00e9 dans une condition particuli\u00e8re peut faire na\u00eetre comme histoire. Ce documentaire est le r\u00e9cit de nos histoires, celles qui forgent notre identit\u00e9 et qui nous construisent, nous maintiennent sur un socle stable m\u00eame en situation de d\u00e9sordre intense.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fil\u00e9 de personnes qui entre \u00e0 Brico Monge est \u00e0 l\u2019image de ce quartier presque (il l\u2019a \u00e9t\u00e9 davantage il y a vingt ans) populaire. Une jeune fille au regard hagard, qui semble perdue, entre dans le magasin. Elle cherche un aimant pour son meuble de salle de bain. \u00ab Mais lequel ? Celui qui est sur le meuble ou celui qui est sur la porte du miroir ? &#8211; Heu, je ne sais pas, celui qui est sur la porte \u00bb Ses yeux grand ouverts errent, elle n\u2019est pas s\u00fbre. \u00ab Enfin donnez-moi les deux, je ne sais pas. L\u2019essentiel c\u2019est que \u00e7a tienne. \u00bb Vous avez d\u00e9j\u00e0 eu un miroir de meuble de salle de bain qui s\u2019ouvre d\u00e8s que vous le fermez et renvoie votre reflet contre le mur comme une gifle ? Et bien c\u2019est une belle all\u00e9gorie. C\u2019est exactement \u00e0 \u00e7a, \u00e0 ce sentiment de perdre son reflet, que Brico Monge tentait de rem\u00e9dier.<\/p>\n<p>Une galerie de personnages attachants se succ\u00e8de chez Brico Monge. Comme par exemple le capitaine Dreyfus. Vient \u00e9galement le copain d\u2019enfance du Lyc\u00e9e Charlemagne. Jean, le propri\u00e9taire de Brico Monge et lui ont fr\u00e9quent\u00e9 le lyc\u00e9e en 1962-63. Il se marre, le copain, mais vraiment. \u00ab Jean \u00e9tait militant de la gauche prol\u00e9tarienne. Moi j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t Guy Debord, voyez ! \u00bb s\u2019exclame-t-il. Ce dernier se souvient d\u2019une soir\u00e9e m\u00e9morable o\u00f9 ils avaient cumul\u00e9 une montagne d\u2019assiettes dans l\u2019\u00e9vier et Jean les avait lav\u00e9es une \u00e0 une et jet\u00e9es chacune par la fen\u00eatre au-dessus de l\u2019\u00e9vier. \u00ab Un coup de folie pour rigoler \u00bb, commente-t-il le plus naturellement du monde. Bon, il y a eu les amendes aussi le lendemain, puisque les assiettes ont aussi cass\u00e9 une verri\u00e8re en dessous.<\/p>\n<p>Enfin, il est encore perplexe aujourd\u2019hui ce copain du lyc\u00e9e Charlemagne. Parce que Jean, le r\u00e9volutionnaire, \u00ab il a fait des \u00e9tudes, il a fait des films engag\u00e9s, de la politique\u2026 Alors le retrouver derri\u00e8re un comptoir\u2026 d\u00e9guis\u00e9 en \u00e9picier\u2026 personne ne peut deviner que c\u2019est un dangereux subversif ! \u00bb Il se gausse, avec un visage soudain d\u2019une jeunesse \u00e9clatante.<\/p>\n<p>Sa p\u00e9riode mao\u00efste ? Quand Jean est interrog\u00e9, il avance une r\u00e9ponse po\u00e9tique. Eh bien c\u2019\u00e9tait la p\u00e9riode de \u00ab l\u2019horizon imaginaire \u2026 le d\u00e9sir, la politique \u00bb Oui, oui, ce Monsieur parle de d\u00e9sir. Maintenant ni honte ni regret. Il faut se situer dans l\u2019\u00e9poque. Puis il y a la Croate qui entre, une dame tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante. Elle a fui le communisme. Elle s\u2019offusque, fait trembler sa canne d\u2019un air mena\u00e7ant : \u00ab Comment \u00e7a ? Jean communiste ? C\u2019est \u00e0 cause de vous que j\u2019ai d\u00fb fuir ! \u00bb Puis, elle se ravise : \u00ab Ah oui, Marchais, Georges Marchais, oui, d\u2019accord alors \u00e7a va, je l\u2019aime bien ce communisme. \u00bb Il y a \u00e9galement l\u2019\u00e9tonnant gr\u00e9co-russe qui a fait partie de l\u2019arm\u00e9e rouge. Tireur d\u2019\u00e9lite. Il ne fait pas du tout son \u00e2ge. C\u2019est qu\u2019il a aspir\u00e9 l\u2019\u00e2me des autres. Deux ans en Afghanistan, \u00e7a en fait des histoires \u00e0 raconter, et une histoire \u00e0 bricoler.<\/p>\n<p>Puis Zohra, une des employ\u00e9s, s\u2019\u00e9nerve car son patron passe le balai, or \u00ab un homme, \u00e7a ne passe pas le balai ! \u00bb. La m\u00eame Zohra inaugure le documentaire en arrivant le matin avec les bras charg\u00e9s de bo\u00eetes de makrouds et elle s\u2019assure que son patron n\u2019en mangera pas trop \u00ab Non deux pas jour \u2013 Alors \u00e7a va\u2026 \u00bb Il y a l\u2019Indien \u00e9galement, autre employ\u00e9 depuis quelques d\u00e9cennies, touchant, il sort son mouchoir quand il \u00e9voque la suite. Parce que \u00ab Jean a fait mes papiers, c\u2019est lui qui a sign\u00e9, je n\u2019oublierai jamais. \u00c7a je n\u2019oublierai jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Et enfin Jos\u00e9, 30 ans de service dans l\u2019atelier au fond du magasin, car il y avait aussi un atelier qui faisait du sur-mesure au Brico Monge. Son accolade de fin qui fait verser une larme. Jos\u00e9 repart avec son \u00e9tabli le dernier jour car il l\u2019a depuis 30 ans. C\u2019est l\u2019empreinte de 30 ans de travail.<\/p>\n<p>Il est dr\u00f4le ce Jean car il vous r\u00e9pond tout en s\u2019activant : \u00ab Je ne peux r\u00e9pondre \u00e0 aucune question de fond \u00bb, puis poursuit qu\u2019il aime \u00eatre anonyme, ne se satisfait pas d\u2019un travail exclusivement intellectuel. Il a besoin de faire des choses manuelles. Concr\u00e8tes. Enfin avec l\u2019air de s\u2019excuser, il se justifie : il se sent \u00e0 l\u2019abri ici. Pas de patron au-dessus de lui.<\/p>\n<p>Puis vient la partie o\u00f9 Jean d\u00e9voile ses secrets, nous explique qu\u2019il \u00e9tait activiste de gauche. \u00c7a se passe dans le sous-sol du magasin. On s\u2019isole pour exhumer le pass\u00e9. D\u2019abord il fait les quatre cent pas, rechigne \u00e0 r\u00e9pondre. \u00ab Enfin, oui tu vois\u2026 j\u2019ai fait partie d\u2019une organisation d\u2019extr\u00eame gauche \u00bb Mais quoi exactement ? \u00ab Oui enfin tu vois des actions. \u00bb Mais encore ? \u00ab Ben des actions quoi, on organisait des actions clandestines, violentes\u2026 C\u2019est tr\u00e8s prenant, on s\u2019investissait beaucoup. Il faut organiser. Tout \u00e7a\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Puis, il l\u00e8ve les bras en signe de d\u00e9faite devant l\u2019insistance de son fils, le cam\u00e9raman : \u00ab Des actions \u2026 enfin ce qu\u2019on appelle des actions terroristes aujourd\u2019hui \u00bb. Puis apr\u00e8s une courte pause, il se reprend : \u00ab Mais on n\u2019a pas fait couler de sang \u00bb. Il est emb\u00eat\u00e9 parce qu\u2019il a quand m\u00eame \u00e9t\u00e9 plus qu\u2019un simple membre. \u00ab Bon il y a bien eu le kidnapping du troisi\u00e8me de Renault \u00bb conc\u00e8de-t-il. \u00ab On l\u2019a mis dans un appartement\u2026 enfin un studio\u2026 enfin un appartement normal quoi ! \u00bb Parmi ces gens d\u2019extr\u00eame gauche, il y en a qui ont mal fini. \u00ab Comme dans les romans de Balzac \u00bb, pr\u00e9cise-t-il avec une mine dramatique, conscient de l\u2019importance de cette p\u00e9riode charni\u00e8re dans sa vie, avec l\u2019air de r\u00e9aliser qu\u2019il aurait pu se perdre lui aussi.<\/p>\n<p>A mesure que le film avance, on comprend que Jean \u00e9tait surtout un sacr\u00e9 champion des relations humaines plus que le champion du rendement. On d\u00e9couvre qu\u2019il a une camionnette depuis 10 ans en location qu\u2019il paye 500 euros le mois. Oui, c\u2019est cher pay\u00e9\u2026 Il garde \u00e9galement ses employ\u00e9s auxquels il est tr\u00e8s attach\u00e9 jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019\u00e0 la fermeture, alors qu\u2019il commence \u00e0 verser de sa poche ce qu\u2019il faut pour faire tourner la boutique.<\/p>\n<p>Vous trouverez par ici une <a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2019\/05\/07\/samuel-bigiaoui-questionner-comment-on-fabrique-une-vie-68-mon-pere-et-les-clous\/\">interview sur Diacritik<\/a> du r\u00e9alisateur et cam\u00e9raman, le fils de Jean, <a href=\"http:\/\/www.film-documentaire.fr\/4DACTION\/w_liste_generique\/C_70984_F\">Samuel Bigiaoui<\/a>. C\u2019est l\u2019un des h\u00e9ritiers donc de Brico Monge qui a immortalis\u00e9 l\u2019esprit de Brico Monge. Un joli cadeau pour son p\u00e8re et pour notre m\u00e9moire.<\/p>\n<p><i><a href=\"https:\/\/www.unifrance.org\/film\/47826\/68-mon-pere-et-les-clous\">68, mon p\u00e8re et les clous<\/a>, de Samuel Bigiaoui, mai 2019.<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"margin: 0cm; text-align: justify;\"><\/div>\n<div style=\"margin: 0cm; text-align: justify;\"><\/div>\n<div style=\"margin: 0px 0px 13.33px; text-align: justify;\"><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avez-vous d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante et que je vivais dans le quartier. A l\u2019\u00e9poque j\u2019achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J\u2019achetais aussi de la vaisselle \u00e0 la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. 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