Tierce mineure

Délicate, vive, prudente. Un temps qu’elle n’a joué à ce jeu, trois qualificatifs pour une main sont à peine suffisants. Bien assez pour connaître une personne. L’exercice a été difficile, trop d’ellipses. Et puis son regard la trahirait, la situation devenait ambigüe, alors elle s’est concentrée sur sa bouche, ses yeux.

Non ses mains, retournons aux mains : délicates, vives, prudentes. Elles finiront par déborder. Pour l’instant tout est très calme, le débit est lent, la parole est neutre. Elle les scrute – discrètement bien sûr. Prudentes mais élégantes, les deux mains joliment galbées, des doigts arrondis, un index se soulève, n’indique rien de particulier. Se stabilise par à coups comme une aiguille de boussole. Ces doigts dont on devine le sang qui reflue quand ils se posent sur la table, un léger frémissement. Chacun se contient. La pulpe des doigts aspire la chaleur du bois – une détente. Ils s’imbriquent les uns dans les autres puis se séparent, reculent vers le bord, et saisissent la tranche de la table comme s’ils s’appuyaient sur le bord d’une fenêtre. Le retrait est maintenant total, les mains frileuses reposent sur les accoudoirs. Puis revoilà le coude droit qui s’avance, se pose sur la table, une main vive s’élance, revient à plat sur le bois puis palpe l’air : dans ce minuscule point de contact entre le pouce et l’index, une friction, une étincelle contenue dans un atome.

Un doigt entraîne l’autre, ses mains se déploient comme un ruban de soie et prennent leur envol. Puis les deux mains se touchent, tendues, et là elle ne le regarde plus, elle se sent exclue. Soudain un bruit froid de limaille se répand. Alors, elle les regarde à nouveau. 

Vives, contrariantes, crispantes.

Tiens, les deux mains se sont retirées : elles ont totalement disparu, son regard est indifférent, froid. Les revoici posées sur la table, les doigts entrelacés, on dirait qu’ils dénouent des fils invisibles, puis les dix doigts en éventail offerts à son examen ; puis une main sur l’autre : elles reconsidèrent la situation. Patience. Soudain un index se dresse. Il accuse ? Non. Ni direction ni inquisition. Non, pas un index accusateur. La limaille a été répandue – ce bruit métallique. Maintenant les doigts fendent l’air avec des mouvements d’ailes, les deux mains parfaitement synchronisées. Un flux vif, des courbes gracieuses – ces mêmes mains qui ont semé la limaille l’instant d’avant – Dieu que l’être humain est insaisissable. Trois qualificatifs, quelle folle ambition. Puis soudain, au moment où elle ne s’y attend plus, depuis l’extrémité des doigts, une cascade de rubans chatoyants s’élance, serpente et retombe délicatement sur le bois. 

Une secousse.

Soudain débarrassée de sa prudence, sa main parcourt son corps. Tous les mensonges oubliés. Ce doigt qui l’embrase. Plus de bavardage – les remarques provocantes, l’indifférence, la petite guerre, les agressions de toutes sortes. Et la limaille. Le tiède bavardage de la bouche. Yeux railleurs, ton moqueur. Non tout n’était que mensonge. Sa bouche maintenant s’approche de sa peau, un parfum de miel, ses doigts lustrent ses hanches, le pouce, l’index, la soie se déplie, sa main répand la soie. Rougeur, le sang court, accélère, afflue là où la main se pose, là où ses doigts glissent.

Le fil de vérité, le même fil depuis des millénaires, l’unique vérité qui emprunte des passages secrets pour rejoindre cette parole ininterrompue, cette parole que nul ne peut corrompre. Sa main sur ma peau.

Rita dR

Une réflexion sur « Tierce mineure »

  1. J’ai lu ce texte il y a quelques mois .Je t’avais raconté ma quasi fascination pour les mains et j’avais rappelé cette citation de Sartre : «Mais mains, l’inappréciable distance qui me révèle des choses et m’en sépare pour toujours ».
    Depuis hier ,j’ai déjà relu trois fois ce texte ;simultanément une redécouverte et une révélation de la délicate et touchante sensualité des mains ,une fascination renouvelée .

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