Le Monde d’à côté


Paris, le 24 avril 2020,

L’impression de vivre dans une salle de bruitage. Depuis quelque temps j’imagine qu’une personne à côté de moi fait courir ses mains sur un tas de matériaux différents pour animer une scène. Des métaux, sabots, une main fictive. Des doigts font vivre Le Monde d’à côté. Quelqu’un extrait un trousseau de clefs, une porte claque. D’un mouvement brusque, cliquète une chaîne qui me relie à l’autre, enfin à ma rue, un vélo démarre. Des pieds battent le sol, une caisse bien sûr : c’est notre macadam sous la fenêtre que j’ai converti en caisse de résonance.

Au début, j’avoue, au tout début, grosse inquiétude. Parce que vivre dans une bulle, comme tous les écrivains, je connais, mais la bulle habitée par tout le monde, ça me pose un problème quand même.

Et maintenant, isolée du monde, Le Monde d’à côté est devenu autre. Un livre s’écrit malgré moi.

Au début, il y a eu cet arrêt brutal et les informations comme une marée montante, un sifflement de douleur. Puis les informations inquiétantes venant des gens proches qui se débattent avec la maladie. Puis une peur d’être jetée dans la gueule de la bête. Puis les mauvais souvenirs. Puis plus rien.

La famille proche ou lointaine. Ceux dont on n’avait pas pris de nouvelles depuis longtemps.

Et un jour sans raison, plus d’oiseaux. Panique. Un jour sans fin, comme si le monde s’était arrêté : ça a duré un jour, un jour sans bruit et j’ai cru que c’était la fin, l’apocalypse. Le monde s’est réorganisé. Les pigeons se sont éloignés. Une ronde de canetons aussi : je ne les vois pas mais les entends de temps en temps. Mésanges, merlettes et pies ont peuplé les arbres environnants. Les goélands déjà présents ont étendu leur territoire sonore. D’abord sur l’arrière-cour de la cuisine. Ils ont affirmé leur présence stridente au coucher du soleil dans la cour la plus dégagée. Comme un air de plage. Le soleil. On est combien à avoir bronzé avant l’arrivée de l’été ? Moi, je suis grillée à point.

Comme un paradis terrestre, avec les sons inquiétants des sirènes d’ambulances qui courent entre Port Royal et Montparnasse. Il y a un trait raide à l’arrière entre Port Royal et Montparnasse qui crève à chaque fois le mur des sons. Les avenues de Montparnasse sont loin de chez moi, je ne les entends pas d’habitude. Mais cette guirlande noire qui court de Montparnasse à Port Royal, qui va, je ne sais où, annonce à chaque fois un sombre présage. Quelque part, une douleur, déréliction. Un arrachement.

Puis un jour à vingt heures, un grondement lointain m’est parvenu. Des applaudissements et bruits de cuillère sur fond de casserole. M’est d’avis qu’autour de chez moi, beaucoup sont allés dans leurs maisons de vacances ou ont rejoint leur nid familial dans des régions verdoyantes. Pas trop de fenêtres ouvertes par ici. Des livres, oui, des bibliothèques bien garnies quand on se promène le nez en l’air. Beaucoup de fenêtres fermées.

Puis quelques fenêtres timides se sont ouvertes. On lit beaucoup par ici, je crois. Que l’on se rassasie des nouvelles qui nous parviennent les fenêtres fermées ne m’étonne pas trop. Et puis, on est timide et discret par ici. J’aime ça en réalité en temps normal.

Rue Le Verrier, quelqu’un a disposé sur son bord de fenêtre puis sous un plastique de beaux livres, grands auteurs – Faulkner. Quelques essentiels à avoir dans sa bibliothèque. Evidemment, ce n’est pas ici que ce serait utile, mais l’intention y était. Un étudiant enfermé dans une chambre de bonne pourrait y trouver refuge. Pour ma part, jamais autant sniffé de poésie. Donne un pouls à ce monde endormi. Rêve d’entendre des vers clamés par les fenêtres, une fois tout ça fini.

Puis peu à peu, des travaux ont surgi. Un coup de rabot, scie, mais pas trop. Quelques tentatives timides comme pour établir un dialogue. Ecouter l’effet produit. Et une radio, avec une voix étrangère, mélodieuse, les voyelles chantantes. Des ouvriers ont fait courir leurs instruments et leur radio dans l’arrière-cour d’une université derrière la cuisine. Ils ont sifflé, j’ai savouré. L’insouciance, oui bien sûr. Mais surtout la conscience, depuis longtemps finalement, la conscience que le faire est moins dangereux que le penser. Depuis le début, je le sais. Je lis bien sûr, écris très peu, corrige beaucoup. Enfin quand je peux. Parfois je ne reconnais pas du tout ce que j’ai écrit. Souvent, c’est la surprise. Mais je fais : des pains, tartes, gâteaux. Comme toutes les mains inutiles en ces jours de confinement, je fais égoïstement pour les proches des choses simples et propices à un retour à l’enfance.

Pendant que j’écris, là à l’instant, des travaux ont repris sur l’échafaudage de l’immeuble à côté. Pas gênant, parce qu’il y a des gens qui se hèlent d’un étage à l’autre, sifflotent. Des coups de marteaux. Pas de ponçage qui scie les nerfs et les oiseaux qui répondent aux coups de rabots. L’autre jour j’ai enregistré le bruit d’un oiseau qui paradait. A chaque fois que je l’ai réécouté, un vrai oiseau m’a répondu. A chaque fois. Les oiseaux vivent décidément dans le meilleur des mondes, ils n’ont pas besoin de voir pour répondre.

Parfois une main énervée secoue une laisse pendant qu’un chien freine des quatre pattes. Comment je sais que la main est énervée ? Le son monte à ma fenêtre et s’éclipse aussitôt. Il y a une part très consciente dans l’oreille. L’oreille n’est pas du tout passive. Une moto avec une musique de plage sillonne la rue. L’engin slalome, sa musique serpente comme dans un film italien des années soixante. Un manche à balais qui frotte le sol dans une cour, un jardin ou dans la rue, monte avec une vibration soutenue à ma fenêtre. Le son s’éternise. C’est aussi doux qu’un plumeau sur la moelle épinière : jamais son n’a été aussi suave.

Et puis aujourd’hui, un harmonica. C’est l’harmonica qui a déclenché l’envie d’écrire ce texte. Quelque part sous les toits, quelqu’un joue de l’harmonica. Là, une parole frôle les murs de la fenêtre ouverte. Ces téléphones portables sont autant d’humains frénétiques qui circulent. On imagine facilement que si l’on tranchait tous les immeubles, beaucoup seraient en train de faire les cent pas un téléphone à la main, à raconter leur pain d’hier (bien levé ?) et leur vie de demain.

Deux ou trois fois aussi cette semaine, comme une illumination. Soudain, une voix qui passe en dessous qui me ramène à une voix longtemps entendue dans la vie d’avant. Un prof de math que j’aimais, un prof de Français théâtral et drôle. Il parait que la nostalgie est apaisante, parole de médecins.

Et les médecins. Tous ces médecins rencontrés jadis. Je me dis que c’est le plus beau métier du monde. Je pense souvent à eux. Dans une autre vie, j’aurais aimé être médecin.

Là j’entends quelqu’un passer sous la fenêtre et dire à son interlocuteur téléphonique : c’est la révolution. Il a peut-être lu le dernier Sollers. Je me dis que les paradigmes de ce confinement se relayent avec un désordre ordonné. Des livres circulent, des pensées s’aiguisent. La parole retenue, perdue dans le faire. Oui le faire – que faire – a aussi ses dérives. Que pour beaucoup l’arrêt brutal est synonyme de direction. Une amie m’a dit, c’est sûr, après je revois ma vie professionnelle. Oui, il y aura bien un moyen de sortir vainqueur de cette histoire, si l’on prend la peine de regarder à la loupe du son sa vie d’avant.

Quand reviendrons-nous au tumulte d’avant ? Regrettera-t-on cette suite de bruits disjoints, ces sons que l’on cueille au bord de la fenêtre sans être inondé par le souffle mécanique du monde  « moderne ». Moderne potence qui nous coupe les sens. Agréable en réalité ce retour aux sons distincts. Aux bruits qui se croisent.

Vive le désordre, c’est certain, gestes, frôlement, pas qui se mêlent. Vivre le désordre. Vêtements et étoffe dansante l’été venu. Envie d’y retourner. Et ritournelle de la mer pour celles et ceux qui auront la chance d’entendre ses paroles toujours ordonnées, incessamment ordonnées. Le seul son qui peut se réfugier dans une coquille vide.

L’incessant bruit mécanique m’a toujours été désagréable. Je rêve d’un retour à l’autre vie avec des sons qui s’écoutent. Des sons vivants qui s’écoutent. Être capable de décomposer les sons, assigner chaque son à un être vivant, c’est prendre part à une conversation

Vivement demain, quand nos sons se croiseront. Certains ont déjà dit qu’ils iraient après tout ça à la campagne. Le nouvel ordre a déjà ses adeptes. L’ordre des sons, j’y pense, en scrutant Le Monde d’à côté. Mais perdre aussi sa parole dans le désordre, dans l’histoire des autres. Seule, j’imagine mal, amplifie tout. Il y a une telle violence dans un son emmuré. Enfermée dans cette salle de bruitage, je rêve de désordre, mais pas d’un désordre où toujours les mêmes s’écrient. Je songe depuis longtemps à un ISF sur le bruit. Ce serait bien ça, ceux qui font plus de bruit que les autres, hop, un passage à la caisse. Et on répartit le patrimoine Bruit à nouveau. Ce serait bien un ISF sur le Bruit, avec des cases : animaux dérangés, lecteurs assommés, air saturé. Oui je crois que mon oreille y trouverait son compte. Faites circuler, il paraît que les caisses de l’état sont dans un état…

 
 
Rita dR



 

Une réflexion sur « Le Monde d’à côté »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *