Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Puis longer la Seine, la traverser et rejoindre la rue de Rivoli qui paraît-il a été mobilisée pour réduire la circulation. Puis en rang patte contre patte ils scanderont : marre des sorties forcées, pour la liberté de lécher où je veux quand je veux. De renifler qui je veux. Marre de me faire traîner toujours dans les mêmes rues. Marre de ces poteaux électriques érigeant leur surface lisse, marre de leur tronc large insipide à l’arrogance d’hidalgos. Marre de ces oiseaux qui ont pris le pouvoir. Marre d’être continuellement nargués. Toujours tenus en laisse, pas un moineau à croquer. Pas une carcasse de pigeons pour se nettoyer les canines, pas une merlette à étriller.

Chien-chien docile nous sommes et ne serons plus. Marre de ce bitume. Pas une gardienne qui n’astique le sol devant son immeuble, ne manquerait plus qu’on nous greffe un citron sur le museau. Pas une rue qui ne soit grattée et qui ne sente les toilettes de mon maître. Mon maître aux toilettes, c’est normalement un instant de grâce. Le seul moment où je peux enfin faire ce que je veux : mordiller la fourrure de Madame, sauter au-dessus du canapé, foncer sur les jouets des enfants. Enfoncer ma patte dans un sac de farine. Normalement, ce sont des instants de liberté et me voici saisi par une laisse pour la huitième sortie de la journée à flairer un bitume qui sent les toilettes après le passage de Marta.

Aujourd’hui est venue l’heure de la révolte. Chien-chien docile, je ne serai plus. J’ai trop mangé de ces plats mijotés. Oh elle en a fait des plats mijotés, la maîtresse. Ça sentait le bœuf mijoté tous les jours, je ne peux pas le nier. Toujours une part pour moi. Mais moi maintenant je veux du sale, je veux m’enfiler n’importe quoi. Même une chienne lévrier au corps élancé, hautaine comme cette statue mi-chienne mi-Aphrodite que mon maître caresse d’un air sournois en déversant des palabres à sa douce. Il a passé ces deux mois à feuilleter un livre avec des caractères curieux mais des photos très explicites avec l’air de chercher une réponse à ses problèmes, comme si cette photo de paravent avec deux oreillers pouvaient l’aider, comme si cet homme en train d’enfiler une femme aux yeux fermés pouvait le sortir de son hébétude. Car il avait vraiment l’air à la fois éteint et ailleurs mon maître ces jours-ci. Ici et pas là. Et quand il sortait dehors, il était dedans. Et à chaque fois que j’ai essayé de bavarder avec une chienne pendant nos balades pourtant nombreuses, il nous a tirés de là comme si la belle était atteinte d’une gale purulente.

Le jour de la révolte a sonné.

Ce n’est pas avec des plats mijotés que l’on va nous asservir.

Chien, chienne de tous les horizons, veuillez rejoindre l’attroupement rue de Rivoli, le 11 Mitraille 2020 à vingt heures pour que sonne enfin l’heure de la révolte.

Ouaf ouaf !


Rita dR

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