Une vie dans le Hopeshire (épisode 10)

Au troisième jour la voiture glissait vers le Nord inconnu. La route serpentait, contournant le relief ; forêt sombre s’étirant entre deux vertes plaines, un hameau que nous traversions, un relais poste où nous nous arrêtions. J’ai maintenu mon regard rivé vers un point imaginaire, la tête haute, craignant que tout s’écroule en un instant. Mon jeu de pédale est devenu souple. Instinctif. Frizzy à ma gauche a applaudi pendant que le visage d’Anna Brown se multipliait partout où mes yeux se fixaient.

« Alors avez-vous trouvé de petits cailloux ou des rochers à escalader ? » L’escale la plus agréable après Newcastle était certainement Alnwick avec son château imposant, sa pierre mangée par la verdure, son dynamisme villageois. Au petit déjeuner, Frizzy a parlé du livre qu’elle m’avait prêté la première nuit, m’a demandé si j’y avais trouvé des cailloux à semer. J’ai regardé par la fenêtre de notre hôtel, la rue descendait en pente. Plus bas un boucher disposait sa marchandise. Je n’avais pas envie de parler de son livre. Je lui ai parlé des vitrines pendant la guerre quand les marchands mettaient des boites vides, de chics boites à biscuits complètement vides pour égayer leur devanture pendant que la file des clients munis de leurs tickets de rationnement s’allongeait. Je lui ai parlé des bouchers qui exposaient une unique boîte de conserve de viande au milieu d’une étagère et de part et d’autre des bocaux vides de cornichons qui diffusaient une lumière grise. Je lui ai parlé des corps éteints que l’espoir d’une fin imminente ranimait quand un vendeur de journaux apparaissait. Ces chapeaux qui refusaient l’effondrement, que la moindre discussion autour d’un futile évènement faisait sautiller. Je me suis dit que Mr et Mrs Bliss avaient eu beaucoup de chance parce qu’ils possédaient alors une terre agricole et des poules qui les avaient nourris pendant tout ce temps. Qu’ils n’avaient pas eu besoin de rêver devant une vitrine de boîtes factices.

Sur la route à nouveau, elle a insisté : « Alors, que pensez-vous de ce livre, vous aimez la couverture avec la femme et son perroquet ? » Oui. « Mais à part son joli teint qui se détache d’un fond sombre, je trouve son expression éthérée. » Le visage du livre était flottant comme un reflet mouvant au-dessus de l’eau. Il y avait même une expression violente et indécise dans son regard. Troublant. N’était-ce pas exagérément théâtral tout ça ? me suis-je demandé en silence. J’ai pensé aux portraits de famille qui s’imposent avec une prestance éternelle dans le grand salon. J’ai pensé à Virginia bien sûr, à Julia qui ne m’avait peut-être pas oublié même si elle est maintenant mariée. J’ai pensé au meneur à l’aciérie : Bud et sa violence ciblée. Puis à voix haute, j’ai formulé ma question puisqu’elle attendait fermement une réponse. « Ne trouvez-vous pas que cette femme est d’une violence indécise ? » Frizzy a jeté deux yeux bigarrés sur moi. Si l’on m’avait dit qu’un jour je déstabiliserais complètement Frizzy ! Je ne voyais pas bien ce que le perroquet rajoutait au portrait de la femme, à part de la confusion à la confusion. J’ai encore senti ce câble qui nous reliait se fragiliser, et il nous restait malgré tout un trajet conséquent. Alors, j’ai très vite ressaisi le câble et lui ai dit que l’héroïne de son livre ne voyait plus que ses failles. Que moi je préférais servir les autres. « Mais son regard est tendre et généreux, certainement », me suis-je empressé de rajouter. Elle m’a demandé si je ne pensais pas qu’il fallait explorer ses failles pour être libre. J’ai trouvé sa question étrange. « Miss Fry, est-on libre de choisir sa mort ? » Elle a ravalé ses yeux comme une chouette, n’a rien trouvé à répondre. Paraissait attendre une explication. Aussi ai-je répété : « Libre au point de choisir sa mort ? » Elle s’est faite toute petite, me concédant, que toute cette incertitude avait certainement quelque chose d’éminemment assujétissant. Son ton était le ton de la confidence. Je l’ai sentie venir se blottir contre moi, de façon virtuelle bien sûr, mais enfin nos deux cercles se sont rencontrés. Et j’ai immédiatement rebondi : une verte plaine grasse et frétillante s’étendait sous nos yeux sur notre droite, nous l’avons humée à pleins poumons. Tout de même, explorer ses failles était certainement la seule voie pour être une femme libre, a-t-elle réitéré mais de façon moins convaincante, pendant que de petits cailloux que je n’avais pas remarqués sur la route s’écrasaient avec une insistance crispante sous les roues de la voiture, m’arrachant un sourire de contentement ou de circonspection, je ne saurais dire. Quelque chose dans son ton faiblissait. Pour sortir de tout ce qui nous enchaîne, a-t-elle émis d’une voix blanche. J’ai pensé que maintenant que nous avions des liens renforcés, il fallait se confier à cœur ouvert. Quitte à s’éloigner et se rapprocher à nouveau. C’était curieux de la sentir soudain démunie, elle qui avait prôné le hurlement le premier jour. La voiture grondait furieusement, réclamait de l’eau, mais Frizzy n’y a pas fait attention : elle pourchassait son idée.  

Je l’ai laissée pourchasser.

Elle a dit que les hommes ne comprennent rien aux femmes. En quoi était-ce une question de femme ? « Mais enfin, tout depuis la nuit des temps nous oblige à explorer nos sentiments ! » s’est-elle indignée. Puis, j’ai entendu sa voix flancher complètement, j’ai senti qu’elle allait s’effondrer. Heureusement que c’était moi qui conduisais. Je me suis dit que tout cela avait trop duré, que moi aussi je pouvais la rudoyer. « Nous ne sommes pas comme les hommes, a-t-elle insisté. Un homme étend son regard au-delà du domaine qu’il souhaite posséder. Nous ne sommes pas des hommes, nous ne souhaitons pas posséder des terres. » Je me suis excusé, lui ai dit que j’étais quelqu’un qui avait surtout un sens pratique, que je désirais maintenant rentrer. Que je n’avais jamais rien possédé. Ni terre, ni maison. Puis j’ai pensé à ma chambre de service où personne ne pénètre, que personne ne nettoie à part moi.

J’ai pensé que j’avais envie de revoir Anna Brown. Que pour Julia c’était trop tard. J’ai pensé à Virginia et à son atelier d’art. A ses bras, à sa danse. Me suis dit qu’elle avait trouvé un endroit où ranger ses failles. Mais dans quel tiroir, dites-le-moi, si maintenant elle fouille des terres millénaires en Ecosse ? J’ai pensé qu’actuellement, elle était en train de remuer des os dans le grand Nord. De les trier, ici un fémur là une mandibule. « Nous y sommes presque, Mr Watson, a soupiré Frizzy. Au retour, si nous sommes trois à conduire, ça ira plus vite. » Elle a énoncé cette phrase avec naturel comme si nous étions les trois doigts d’une main. De quelle main, dites-le-moi ? Une main aux doigts désarticulés à mon humble avis. Ou alors chaque doigt devait s’accrocher à l’autre. Oui c’est ça. J’ai posé ma main sur l’avant-bras de Frizzy qui m’a souri, un silence me scellait à son regard que je devinais attendri. Avec la satisfaction d’un conducteur exténué, j’ai laissé choir mon dos sur le siège.

J’ai repensé à mon frère. Pourquoi diable me parle-t-elle de sentiments alors que justement je me dis que sa disparition était d’une mystérieuse douleur. Je ne me souviens jamais avoir entendu mes parents en parler. Mais est-ce qu’un mort-né a besoin de longs discours ? Lui qui aurait pu être mon confident, peut-être mon rival pour attirer l’attention de mes parents à cet âge où l’on découvre que l’on a besoin d’être estimé à sa juste valeur. Quand cette notion de juste valeur éclot-elle ? Il ne me semble pas que je ne me sois jamais posé la question. Voilà qui est préoccupant me suis-je dis alors que Frizzy me réclamait de reprendre à nouveau le volant.

Elle a récupéré son livre avec cette femme au perroquet le soir de cette discussion. Je crois qu’elle s’attendait à un succès plus retentissant, mais je ne pouvais me forcer à dire ce qu’elle avait envie d’entendre tant j’étais fatigué. Et j’ai senti que je la soulageais en quelque sorte en n’allant pas dans son sens. Frizzy est plutôt d’une humeur joyeuse. Soucieuse de vivre à cent à l’heure. Elle a affiché un large sourire pendant toute la soirée, comme frappée par une soudaine résurrection. Comme si son âme et son corps ne faisaient plus qu’un. Prête à sauver la grande Virginia qui n’avait rien à craindre tant qu’elle serait là pour la défendre.

Un douloureux évènement m’est revenu à l’esprit. Une histoire de poule volée. Un des ouvriers, revenu estropié de la guerre, avait été soupçonné. Mr Bliss qui ne pouvait plus le faire travailler à l’aciérie lui avait demandé de se trouver un logement ailleurs, et il avait disparu en même temps qu’une poule pondeuse le lendemain. C’est arrivé l’année où j’ai été embauché à Howards Hill. Mr Bliss avait dit « Je me demande bien ce qu’il lui est passé par la tête, peut-être avez-vous une explication Mr Watson ? » Cet ouvrier et moi venons de la même région, le Yorkshire, alors peut-être que Mr Bliss avait pensé que je le comprendrais davantage. Mais, il va de soi que je n’ai pas su quoi répondre. D’ailleurs je ne comprends pas plus les accents du nord que ceux du centre. Moi j’ai maintenant un accent assez indéfinissable. Je crois que personne ne peut réellement dire d’où je viens.  

Ceux que l’on croise sur notre route sont parfois désopilants de vulgarité tant leur langue est rocailleuse. Il y a certainement dans l’âme anglaise une grande frilosité à se mêler d’une région à l’autre. Mais moi j’ai appris à contenter tout le monde et mon accent est maintenant universel. Il y a tout de même quelques histoires qui bouillonnent dans ma tête. Comme ce jour d’été où Mr Winston Churchill, notre ancien premier ministre, avait grommelé tout bas dans le bureau de Mr Bliss qu’il n’aimait pas l’accent indien. C’était au cours d’une soirée donnée par les Bliss, et je leur servais un vieux cognac pendant que les musiciens dans le grand salon couvraient la conversation. Mais enfin, j’étais suffisamment proche de lui, occupé à débarrasser un pot de tabac. Cette remarque m’a certainement poussé à améliorer mon accent qui maintenant est indéfinissable.

Cette histoire de poule volée m’a travaillé la journée entière, et je me suis demandé ce qu’il adviendrait de moi si la dragée blanche de Frizzy dérapait et se brisait contre une façade de briques ou sur le bord de la route. Et j’ai repensé à mon père et sa pension insuffisante. A l’aide que je lui fais parvenir grâce à un fermier qui livre son bétail dans le Hopeshire. Et j’ai souhaité que cela n’arrive jamais. J’ai retrouvé ma foi habituelle quand je me suis dit que je pouvais espérer une prime cette année si les affaires de Mr Bliss étaient plus florissantes, et surtout si je ramenais sa sœur à la maison.

J’ai cru que nous allions sombrer dans une franche mélancolie une fois arrivés à bon port. La lumière orange électrique comme touchée par la foudre à la nuit tombée est restée cambrée dans ma mémoire. J’ai mal dormi. Beaucoup pensé à Anna Brown. Le jour suivant a été assez mouvementé. Un trajet à peine entrecoupé de paroles brèves où l’on sentait que Frizzy et moi bataillions contre nos pensées. Cela nous a rapprochés néanmoins, nous sentions que nous avions besoin l’un de l’autre pour atteindre notre but. Malgré la densité de la circulation et la frénésie des charrettes se mêlant aux voitures, j’étais soulagé d’être arrivé à Edimbourg. Frizzy était au volant pendant que je lisais la carte. Les monuments, les bâtiments à l’architecture gothique s’élevaient sous un temps maussade dont la couleur changeait à une vitesse exténuante. Les murs suintant l’humidité et la saleté. Puis le soleil poussait les nuages et s’abattait sur une façade de suie et d’or brun. Au milieu les hommes. Des femmes. Jamais présence humaine ne m’est parue si réconfortante. Je me sentais transporté, soulagé de faire partie de ce flux dense et resserré. Je ne me souviens pas avoir pensé un instant à l’horloge de Howards Hill.

La voiture à l’arrêt devant un feu de croisement. Tous les visages soudain perplexes. L’autre exténué par un travail de bagnard. Et les obséquieux. Et le révolté. La lenteur d’un regard vieillissant et accueillant. Un cœur qui se recueille – posture indécise. L’homme au costume noir et haut de forme qui sort son paquet de tabac, s’arrête, remplit sa pipe, lève les yeux, le feu est au rouge. Nous démarrons. La femme et son landau dans la rue sombre, les deux enfants derrière qu’elle hèle d’un mouvement de main. L’oiseau qui lève sa queue sur le bord d’une profonde fenêtre en ogive, tourne sur lui-même, puis la rabat quand la position lui convient. Se soumet à la température en gonflant son torse avec la simplicité d’un être complet qu’aucun membre n’encombre.

Une nourriture à l’horizon l’appelle.

Puis à nouveau la vague déferlante de la circulation. Une sorte d’harmonie soudaine et lumineuse, une marée furieuse et colorée d’une intimité glorieuse.

Soutenue par les pas, par des roues.

Quatre sabots.

Arrivés à destination, nous nous sommes assurés qu’il y avait des chambres disponibles. Le réceptionniste de l’hôtel The Bright House a hésité à nous répondre quand nous lui avons demandé si une certaine Virginia Bliss logeait toujours chez eux. Son visage inquiet a interrogé la directrice de l’hôtel avec une telle insistance que la réponse nous est parue claire. Nous avons déposé la voiture dans un garage pour une révision tant le capot était chaud, et un chauffeur de l’hôtel nous a déposé au pied du site archéologique au bord d’une lande cuivrée étincelante.

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