Une vie dans le Hopeshire (épisode 9)

Cette institutrice, Miss Brown, était absolument charmante ! C’est dans une pension non loin de Sheffield où nous avons logé que Miss Anna Brown, la fille de la propriétaire a fait son apparition au petit déjeuner. C’était une jeune femme aux cheveux courts plaqués sur le côté qui avait un visage rebondi autour d’un regard franc. Elle m’a fait penser à l’employée qui avait précédé Betty et qui est maintenant mariée : Julia avait la même coupe mais ses cheveux étaient plus foncés, d’un noir indépassable, brillants tel un mirage pétrifié. N’importe quel meuble d’ébène frotté avec de l’huile de lin aurait pu donner un résultat similaire mais Julia était plus proche du prédateur que du meuble. Quand elle enlevait sa coiffe blanche, j’avais un brusque mouvement de recul tant sa chevelure descendait majestueusement sur son front comme un galon cranté. Je ne la laissais pas insensible, mais comme elle a montré trop d’empressement à mon égard, j’ai fait comme si je n’avais rien vu. Au bout de trois ans, elle nous a quittés, et je me surprends à penser encore à elle quand à Howards Hill, je m’allonge juste avant de reprendre le service du soir. J’entends alors l’eau courante qui escalade le mur derrière ma tête et bouillonne comme un minuscule ruisseau s’élevant le long d’une rigole. J’entends le cœur de la maison, les assiettes de l’office dont les piles se tassent et se séparent. J’entends chaque point névralgique, les pas du personnel qui se concentrent puis se dispersent autour de la table de la salle à manger sous l’ombre des bergers. La vaste étendue d’herbe aux pointes flatteuses qui descend des tableaux. Saute par la fenêtre. Ici et là les blancs moutons comme des boucles de cheveux blancs quand on quitte les hauteurs de Howards Hill. Et j’entends mon cœur sourdre comme s’il était martelé avec du bois. Il me vient à l’instant, cher lecteur, l’impression que ma pointe de plume émet un son rond et vaste quand je reviens sur ce souvenir. Je vois son dos tapissé d’un châle de laine que rehaussait sa chevelure crantée. Un corps qui de bas en haut ou de haut en bas formait une silhouette résolue, noire. Ferme. Le contraste avec la blancheur de l’émail de l’évier. Et sa bouche aussi à table, une bouche menue qui ne laissait rien tomber de ses lèvres.

Pas une miette.

Comme la bouche d’Anna Brown. Légèrement pointue, un bec de verdier. Et d’un coup une image m’a violemment heurté – je crois qu’elle s’était dissipée parce que je n’aime pas les troncs morts. Ce jour où je l’ai vue assise sur un très haut tronçon avec ses jambes qui pendaient comme un animal en détresse. Je crois que j’aurais dû alors me demander comment elle ferait pour descendre sans se faire mal ; même si j’imagine qu’elle avait escaladé le tronc toute seule. Je me souviens de son regard hautain et lourd comme si elle attendait de moi une aide, et j’ai eu si peur qu’elle bascule sur moi quand j’ai levé les yeux vers elle que je me suis enfui.

Comment fait ce jeune homme qui travaille dans une salle de contrôle du métro devant son panneau. C’est à Stevenage, dans une station-service, que j’ai entendu parler de lui. De son travail mécanique. L’interminable rangée de boutons, le rouge qui clignote à longueur de journée. Un pincement au cœur pour lui. Je me demande à quoi ressemble sa vie à Londres. Je ne vois pas non plus d’un bon œil les innovations techniques comme ces aspirateurs Hoover dont les panneaux publicitaires telles des sauterelles se multiplient sur les portes de magasins et façades d’usine. Je ne suis pas très bavard mais enfin comment imaginer qu’une confidence puisse glisser sans bruit d’un employeur vers un employé. Comment deux cercles disjoints peuvent se croiser si un aspirateur dévore l’air alentour avec un bruit de monstre vorace ! Il n’y a rien de plus révoltant que tous ces appareils qui avalent le martellement des pas dans nos maisons. Quand je m’engage dans un couloir à Howards Hill et que j’entends des pas saccadés arriver vers moi, je m’arrête et j’évite de bouger. Et en général, c’est Mr Bliss qui me croise avec ses yeux qui fixent un long fil invisible ancré au sol. Son visage de plomb se dissout aussitôt qu’il me croise. Je vois alors qu’il n’est pas insensible à mon geste quand je me fige dans cette position. Dans un endroit bourdonnant, comme c’est le cas par exemple à Londres où la circulation est infernale, aucun majordome, j’en suis sûr, n’adopterait ce comportement. Il se contenterait de poursuivre son chemin en se tassant contre le mur, se faisant discret et espérant ne pas être pris pour cible si son employeur est en colère.

Si je reviens à ce garçon et à son gigantesque panneau plein de boutons qui régule les métros londoniens, d’association en association d’idées, j’imagine que Julia pourrait avoir épousé un garçon comme lui. Peut-être même un de ces commerciaux qui maintenant inondent les marchés, qui vont de porte à porte, ont toujours quelque chose à vendre, un aspirateur ou tout autre objet grondant ; je crois que les femmes aujourd’hui raffolent de ce genre de mari.

Il est triste de se rappeler que Julia nous a quitté avec une certaine amertume : elle était furieuse contre moi. Alors peut-être a-t-elle choisi quelqu’un de diamétralement opposé à moi. Je n’ai pas bien compris si c’était mon conservatisme ou ma discipline ou les deux qui l’ont éteinte. Car elle était très vive quand elle est arrivée, mais à la fin je n’arrivais plus rien à obtenir de convenablement exécuté. Elle ne voulait même plus mettre de coiffe blanche quand elle faisait le service dans la salle à manger. Le dernier jour, elle m’a heurté en me disant qu’elle avait tellement eu envie de m’embrasser. Tant de fois. Que j’étais froid et insensible. Qu’elle ne voyait pas comment je pouvais me consacrer autant à mon employeur et si peu à l’amour. Elle avait un regard vibrant de colère, des larmes qui ne demandaient qu’à descendre et qu’elle retenait pour une raison inconnue. Je lui ai dit « Vous savez que comme vous êtes une femme, vous avez le droit de pleurer » tant elle était tremblotante. Mais elle a claqué la porte et a dévalé l’allée à toute allure.

Le soir après le souper, Frizzy et moi sommes allés voir « La main au collet » dans un cinéma dont l’enseigne lumineuse Régal ressemblait à une réclame. Frizzy a insisté pour que je vienne. Au début je n’arrivais pas à fixer mon attention sur l’écran. Frizzy était aussi intéressante à observer que le film tant son visage se tordait, saccadé et intrigant. Son expression était extrêmement mobile mais cela semblait involontaire. Elle absorbait toutes les couleurs de l’écran, ce qui n’est pas étonnant tant son teint est diaphane. Parfois un spasme de douleur. Je me suis demandé si elle avait une grande maitrise de soi devant les situations compliquées. Moi, aucun drame de la famille Bliss ne m’a jamais atteint, et l’exigence avec laquelle j’ai exercé mes fonctions a toujours été, me semble-t-il, constante dans l’effort. Même quand Lady Katherine s’est noyée dans le lac de la propriété. Ni la profondeur de l’eau, ni son inexpérience ne semblait être en cause : elle avait la réputation d’être une très bonne nageuse, avait passé tous ses étés dans le Sud de la France à Sanary où sa famille possédait alors une maison avec un formidable maître-nageur. Pendant une scène de « La main au collet » où la voiture décapotable naviguait au bord d’une falaise, j’ai pensé à Lady Katherine car il y avait quelque chose dans le regard de l’actrice qui me l’évoquait. La falaise était brute comme à Howards Hill, d’un bleu moins profond mais assez vaste et limpide. Je me suis demandé si la caméra ne déformait pas la réalité tant la couleur paraissait irréelle.

Ce jour tragique où Lady Katherine s’est noyée, c’est moi qui l’ai extraite de l’eau et l’ai portée jusqu’à son lit. Tous les autres membres de la famille et le personnel étaient tétanisés. J’ai écarté ses longs cheveux fileux où des herbes s’étaient accrochées, j’ai rassemblé ses bras qui ne cessaient de s’écarter, son corps qui ne cessait de s’étaler, j’ai remis un peu d’ordre dans ses vêtements et l’ai hissée en la maintenant d’un bras sous ses genoux, l’autre sous sa nuque. Sa tête qui ne cessait de basculer en arrière soutirait un tel regard d’épouvante à ses enfants, tous présents : Mr Bliss, Tante Lucy, Virginia, que je l’ai rabattue à l’intérieur pour atténuer leur douleur.

Quand le rideau rouge au Régal s’est refermé, les gens ont applaudi. Puis ont applaudi à nouveau en se levant tous ensemble. Frizzy m’a demandé ce que j’en avais pensé mais je n’ai pas considéré que je devais lui parler de Lady Katherine qui n’a cessé de hanter mon esprit après le film. Je n’ai pas donné mes impressions, et nous sommes revenus vers la pension alors que son visage naviguait entre le repli et un calme inquiétant.

Dans cette pension était encadrée une photo du Jubilé du roi George V. Il nous a accueilli au comptoir avec un air grave et attendri qui m’a accompagné jusqu’à la dernière marche. Les chambres très simplement meublées étaient pourvues de rideaux d’un vert translucide de sorte que l’on pouvait être vu de l’extérieur. La maison était mitoyenne, et la nuit j’ai été dérangé par une incroyable dispute où le voisin se faisait traiter d’ivrogne, une pluie d’injures a volé pendant un temps interminable. Parce qu’elle n’avait jamais dormi dans une pension aussi simple, Frizzy a insisté pour y passer la nuit. Et le matin, j’ai eu une irrépressible envie de la sermonner pour ce choix malheureux. Heureusement l’arrivée de Miss Anna Brown au petit déjeuner a changé la donne.

La salle du petit déjeuner dans l’entresol donnait sur une sombre étendue de terre qui exhalait le fumier. Il y avait au fond du jardin une case en bois d’où émergeaient deux groins de porc et j’ai passé la journée en voiture, l’esprit balloté entre mes souvenirs d’enfance, l’école que j’ai quittée à douze ans, les différents métiers que j’ai exercés. Quand j’ai été apprenti chez un ferronnier qui me trouvait trop paresseux. On a dû arrêter la voiture car j’ai eu envie de vomir. Probablement l’odeur de fumier du petit-déjeuner s’était-t-elle accrochée à ma gorge.  

Nous avons déplié la carte pour constater que nous avions parcouru un bon bout de trajet. Frizzy a froncé son nez à plusieurs reprises pendant qu’elle prenait des nouvelles des Bliss au téléphone dans un bureau de poste. Elle m’a annoncé que Virginia avait appelé en pleurant chez ses parents ; sa fugue avait été un désastre. J’ai souhaité de tout cœur que tout cela rentre dans l’ordre mais il n’en a rien été : Virginia nous attendait de pied ferme à l’hôtel The Bright House abandonnée et sans argent. Frizzy a dit qu’il s’agissait certainement de Phil. Son regard a pris une expression macabre. « Il a dû l’abandonner après l’avoir engrossée », ses yeux étaient intensément exorbités. Je dois avouer que je n’y ai pas cru un instant, mais à sa mine révoltée, j’ai eu des doutes. Il est sûr que les passions et la raison ne font pas bon ménage.

Mes souvenirs se sont emmêlés, précipités en pagaille : sa danse sous les longues phrases de Debussy quand Virginia dépliait ses bras soudain grâcieux. Son ombre qui filtrait à travers la porte avec la persévérance d’un oiseau, dans un sens puis dans l’autre. Puis encore dans un interminable va et vient. Ses gestes qu’elle accordait avec ses joues creuses, immensément creuses malgré son alimentation pointue, très sélective, et même vorace. Je me suis dit que certainement ce Phil pouvait être avalé comme on avale un mauvais cachet. Moqué comme elle moque le Dr Worthy. Raillé comme elle raille son frère, Monsieur Charles Bliss !   

Mais que savait-elle de Phil ? « Du mal. Je pense beaucoup de mal de ce malotru, si seulement elle m’en avait parlé avant ! » Puis, Frizzy m’a dévisagé d’une manière curieuse comme si elle me trouvait attrayant : « Vous pensez quoi de la fille de la propriétaire, Anna Brown, charmante non ? » Je n’ai rien répondu. Ne lui ai pas dit qu’elle me faisait penser à Julia, celle qui voulait m’embrasser. Mais j’avoue que l’idée d’être embrassé m’est soudain devenu acceptable tant l’air était parcouru d’une vibrante courtoisie dans ce bureau de poste, et le ciel dehors comme happé par une miséricordieuse auréole argentée. Ma nausée a disparu. « Elle est célibataire », a poursuivi Frizzy dans la voiture avec un sourire agaçant, l’œil insolent. Comme ses gants crissaient sur le volant, que sa conduite était saccadée, je lui ai réclamé de me céder le volant, lui ai proposé de se reposer. J’ai fait un bout du trajet en pleine route, seul, débarrassé de toute peur, en espérant néanmoins qu’aucun policier ne nous contrôlerait. Sans cesse l’image d’Anna Brown m’est revenue. Et j’ai pensé qu’avec elle, ma vie pourrait décrire de larges boucles rondes et soyeuses qui se répètent à l’infini.

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