Une vie dans le Hopeshire (épisode 8)

Alors que nous venions de dépasser un train sous le cri strident de Frizzy, j’ai songé qu’elle avait des impulsions tout à fait salutaires. Je me suis dit que notre relation était maintenant scellée car un simple sourire suffisait à nous faire comprendre au petit-déjeuner. Arrivé à Eaton Socon dont la tristesse des façades de briques s’étalait de part et d’autre de la route, « Une ville passionnante » d’après Frizzy, j’ai réajusté mon jugement. Je suis absolument certain qu’elle ne pourrait y vivre. Je crois que Frizzy a perdu depuis longtemps le sens de l’avis réel. Une sorte d’idéologie démocratique la pousse à dire le contraire de ce qu’elle pense réellement. Le besoin de plaire, ou encore l’irrésistible besoin de paraître originale. Ou alors un simulacre d’héroïsme.

C’est au cours de cette journée qu’elle m’a parlé d’une conférence à laquelle elle avait assisté avec Virginia : « Deux heures de torture ». Un scientifique, Dr Bilal Hassan, avait détaillé son interprétation d’une fresque qui ornaient des boucles de harnais issues d’une fouille en Egypte. « Vous vous rendez compte Mr Watson, deux heures à l’entendre divaguer sur d’hypothétiques courses de chevaux, cérémonies, sacrifices, rituels, chevaux emportés par une grâce céleste. Avec une euphorie frisant la folie, puis un axe de recherche où la mort ne cessait de relancer ses lianes voraces. Puis un mur. Et ses innombrables fissures. Et le ciel qu’il souhaitait atteindre. Mais à quoi bon ? On eut dit un rapace qui plonge son bec dans une mer d’algues. Il faisait des sauts vertigineux, porté par des considérations qui faisaient plouf ! Je n’ai rien retenu de cet étrange orateur dont l’Anglais était à couper au couteau. Absolument exécrable ! Mais Virginia, elle, a tout noté et m’a même copieusement remonté les bretelles devant le peu d’intérêt que je lui témoignais quand depuis son fauteuil immense du Fortune’s bar où nous avons bu un champagne divin après ces deux heures de torture, elle s’est mise à relire ses notes. » Puis avec un sourire navré : « Le champagne était servi avec de minuscules fraises des bois comme je n’en avais jamais mangées ailleurs, absolument merveilleuses. Un parfum d’une intensité à vous arracher le cœur ! Elle a tout gâché ! » Je me suis dit qu’avec cette avalanche de détails, il était difficile de séparer le vrai du faux. Que certainement les minuscules fraises des bois avaient jeté un parfum qui ne se prêtait pas à ce genre de considérations.  « Et je ne parle même pas de son corps qui vibrait comme une tige de fer martelée ! »  Comme un éclair, cette avalanche de confidences a fait apparaître Virginia sous mes yeux. Je me suis très bien représenté la tige de fer vibrante. Ses bras gauches. Et même son regard hypnotique quand elle ne me voit pas arriver au détour d’une allée du jardin, le corps cerclé de fougères. « Il faudra que je vous emmène un jour au Fortune’s bar à côté de Sloane Square cher Monsieur Watson ! » J’ai imaginé Miss Fry dans une de ses robes félines – une bouche fraises des bois – et comme à chaque fois que je suis embarrassé, j’ai dardé ma langue sur un coin de ma bouche.

Nécessité absolue de me débarrasser de ce tic. Quand on est dans une voiture qui file à toute allure, le vent agrippe la langue, un coup vif jeté à la figure. D’un goût pierreux. Froid. Frizzy a rajouté : « Ce que Virginia a trouvé chez Phil, c’est une passion infinie pour la vie facile. » Je suis resté stupéfait devant cette deuxième confession – une vie facile est certes un sort enviable – et me suis dit qu’il fallait absolument que j’avale ma langue à tout jamais. Puis Frizzy a accéléré avec une mine conquérante « Sauvons la grande Virginia ! » Je n’ai pas bien compris son enthousiasme, mais en moins étions-nous d’accord pour défendre cette cause commune. « Sauvons Virginia ! » ai-je répété, avec une voix enjouée qui m’a surpris. Une bien fructueuse journée ! Il y a dans les causes communes à défendre des chances inespérées de glisser vers l’autre. Enfin, de faire glisser l’autre vers soi. Tante Lucy est certainement celle qui arrive le mieux à m’attirer dans son cercle. Et pourtant il y a bien quelque chose dans sa collection de papillons qui me gêne aujourd’hui, mais je n’arrive pas à savoir quoi. Une beauté épinglée n’a rien d’effrayant pourvu que les couleurs soient chatoyantes, et les siennes le sont admirablement. Son Morpho menelaus d’un bleu iridescent paraît même si vivant que l’on a peine à croire qu’il est épinglé. Reste à savoir ce qu’il en restera dans quelques années. Peut-être une poussière salvatrice. Oh ! Qui eut cru qu’une poussière pouvait être salvatrice ! Ou alors une de ces poussières suspendue dans le soleil couchant qui insiste à l’angle d’une pièce. Avant de disparaître à tout jamais. Une empreinte indélébile sur la rétine. Une merveille concentrée dans une poussière. Je me suis précisément posé la question au moment où nous poussions la porte d’un pub assez distingué où toutes les têtes se sont retournées malgré mes efforts pour me fondre dans la foule compacte. Il est décidemment difficile de se faire passer pour un autre. Ma grande taille et mes traits anguleux ne m’y aident certainement pas.

Les bières circulaient au-dessus de nos têtes en basculant dangereusement sur un plateau gigantesque. Il y avait là de nobles commerçants, quelques gentlemen farmers, un groupe de notables et jeunes hommes désœuvrés, un groupement hétéroclite comme peu d’endroits savent en brasser. J’ai repensé à ce jour où Mr Bliss avait invectivé un de ses amis à la tête d’une briqueterie dans la région. Celui-ci vantait fièrement sa participation active à la construction de Council Houses munies de tout le confort moderne. Mr Bliss lui avait rétorqué que les cottages qu’il louait pour une modique somme au personnel de l’aciérie étaient bien plus authentiques. Ces cottages, Mr Bliss les avait conservés après avoir revendu ses terres agricoles ; il a insisté : grâce à ces parcelles chacun de ses ouvriers a maintenant son propre jardin à l’arrière, personne n’est obligé d’entendre son voisin comme c’est le cas dans ces maisons communes. Monsieur Bliss en était alors à son troisième Scotch.

J’ai souvent constaté que l’attitude de Monsieur Bliss est très réfléchie après son troisième Scotch, qu’il devient admirablement efficace. Il se fige avec le verre au bord des lèvres comme si une idée le tracassait puis se répand en longs monologues où il détaille son point de vue sur l’état de notre économie, sur la situation des gens de son rang, sur ses relations avec les métayers de la région, sur les nobles propriétaires terriens qui ne cessent de s’appauvrir. En général, Mrs Bliss est taciturne quand enfin son époux devient disert, mais son visage est empreint d’une décontraction comme si le flux de paroles tant attendu la remplissait d’une chaleur enivrante. Comme il aligne les « I think » avec beaucoup de perspicacité ! Elle le couve, d’un regard de paupières lourdes, et encore plus lourdes. Jusqu’à ce qu’elle les ferme complètement puisqu’il arrive que l’heure soit avancée et qu’elle se soit assoupie.

Je reste persuadé que Mr Bliss n’a pas de mauvais jugements sur ses propres employés, même s’il est répandu aujourd’hui de penser que les ouvriers sont sans arrêt exploités.  Mais il me semble néanmoins que toutes ces grèves dans l’aciérie et en particulier le meneur Bud qui dirige une équipe d’ouvriers commencent tout de même à l’inquiéter malgré la rigueur avec laquelle il maintient son cap. Malgré les retards de livraison de sa grosse commande pour un constructeur naval. Mr Bliss n’arrive pas à glisser dans le cercle de Bud, mais enfin c’est normal puisque c’est lui qui lui fournit du travail. Quand son épouse essaye de comprendre la situation, Mr Bliss hoche la tête et replonge dans son cahier de comptes en fustigeant l’écriture illisible de son expert-comptable.

D’après Mrs Bliss, Bud a « appris l’art de la dialectique depuis qu’il s’est marié avec Clara », l’institutrice. Peut-être y avait-il un mécontentement latent, mais Bud avait largement participé à mettre des mots sur le malaise. « Bud a nommé les rancunes », en a conclu l’expert-comptable de Mr Bliss. « Il y a malheureusement de moins en moins d’ouvriers qui se rendent à la messe le dimanche », a-t-il poursuivi d’une mine soucieuse.

Si l’on revient à cette histoire de glisser dans le cercle de l’autre,  probablement est-ce difficile quand nous n’employons pas le même langage – je devais me pencher sur le vocabulaire de Frizzy. Frizzy m’a demandé pour la deuxième fois ce que je voulais boire dans ce pub où l’on ne s’entendait plus parler. « Un scotch s’il vous plait ! » Par exemple, Miss Fry utilise souvent les mots « oser » et « fantastique ». La vie était décidemment plus simple quand nous chantions tous en chœur des cantiques le dimanche matin, ai-je pensé pendant qu’on trinquait Frizzy et moi. Je déplore moi aussi la perte de cette coutume. Il est fort à parier que ces chants qui nous unissent finiront en chants patriotiques à chaque tension politique. Ou pire en chants syndicaux quand plus personne ne s’accommodera de l’avis de l’autre. Nous avons dû lever la voix tant les conversations se couvraient l’une l’autre. J’ai pensé que quelqu’un comme Bud devait certainement faire circuler ses idées dans des lieux frénétiques comme celui-ci.

Le plus surprenant, c’est que Bud a une idée approximative, mais pas si fausse, du bénéfice de l’aciérie. Etonnant. Son épouse Clara a dû l’aider à dresser un calcul approximatif, d’après Mrs Bliss. « Certainement puisque Clara est institutrice. Tout juste lui manque-il le coût de l’entretien du matériel, le prix de toutes les cuvettes qu’il a fallu changer récemment, et le coût des pointes en diamant pour scie circulaire que vous renouvelez régulièrement », a détaillé l’expert-comptable l’autre jour devant le regard écarquillé de chacun. Une fois, Monsieur Charles Bliss s’est esclaffé de rire et a déclaré que le petit-fils de Bud serait peut-être le gestionnaire de cette aciérie dans deux générations – qui sait ? Tous les visages présents se sont figés et le rire de Mr Bliss s’est brisé contre les portraits des dirigeants alignés de part et d’autre de la cheminée : son père, son oncle, son cousin, son grand-père – le fondateur de l’aciérie « Bliss Iron » et l’instigateur de la devise de l’entreprise « Iron won’t break ». Même Tante Lucy qui d’habitude ne prête pas l’oreille à ce genre de conversation a cessé d’examiner sa vitrine de papillons. Et je me suis demandé si quelqu’un comme Bud écrirait un jour un livre sur la condition ouvrière. Il m’est d’avis que personne ne le lirait dans l’entourage direct des Bliss. Il m’est d’avis que trop de transparence dans les chiffres peut déclencher une avalanche de maux ! Il m’est d’avis qu’au train où vont les choses, télégraphie, téléphonie, si tout le monde peut donner son avis, notre équilibre est menacé !

En fin de journée, Frizzy et moi nous sommes arrêtés au Newman’s Corner Garage. Pendant que le garagiste vérifiait le niveau d’huile, elle m’a montré où se trouvait les différentes commandes. Je lui ai dit que j’aimais beaucoup le bruit du clignotant tant il me rappelle systématiquement l’horloge à Howards Hill. Elle m’a scruté d’une mine chiffonnée. De petits yeux plissés de bête battue. J’ai remarqué que ses yeux pouvaient aussi bien lui dévorer le visage que totalement se replier.

Il est utile de rappeler ici cher lecteur que quand Frizzy et moi nous sommes précipité à la gare à East Hills le 24 mars pour intercepter Virginia, elle m’avait dit que celle-ci avait eu des visions qui la sommaient de se soustraire au monde. J’ai demandé à Frizzy si elle avait déjà nagé au pied de la falaise de Howards Hill là où l’Océan a une couleur métallique, là où Virginia a nagé toute nue. Elle a répondu avec une sérénité confondante « Je ne pense pas que ce soit possible Mr Watson tant les vagues, l’écume et la roche ne font qu’un ! »

Puis Frizzy m’a demandé de m’installer à mon tour devant le volant pour me montrer les pédales et leur fonctionnement. Après la station de service qui prolongeait le garage, Frizzy a tourné dans un cul sac, et j’ai pour la première fois fait démarrer la voiture et conduit en ligne droite. Une fois au bout de l’allée, j’ai pris du temps pour manœuvrer et faire demi-tour. Plusieurs fois j’ai calé, mais j’ai réussi à faire le trajet en sens inverse sans indications. Frizzy a trouvé que j’étais doué pour une première tentative. Son regard de biais était effrayant. Un air de compassion attendrie. Peut-être était-elle en train d’essayer de glisser dans mon cercle. Cette emprise m’a quelque peu tourmenté pendant le reste du trajet où je suis resté taciturne. Mais dans ce silence mes souvenirs se sont précipités.

Pendant le souper, je lui ai raconté que petit, j’ai appris à nager tout seul dans une rivière en observant des têtards. Il ne reste malheureusement aujourd’hui de cette rivière qu’un lit de cailloux, mais à l’époque on pouvait y pêcher de tout petits poissons, des tiddlers. Un jour je suis tombé à l’eau poussé par un garnement, et j’ai attendu que mes vêtements sèchent, espérant que la punition pour mon retard à l’heure du thé serait moins grave que celle des vêtements mouillés, mais j’ai quand même reçu un coup de ceinture. Toujours est-il que je n’ai eu besoin de personne pour apprendre à nager même si tout le monde considérait que j’apprenais à parler et écrire trop lentement. Tous ces problèmes sont aujourd’hui résolus et je peux même me vanter de lire très vite et d’exprimer clairement tout ce que je veux dire dans un anglais parfait. Et d’avoir appris à nager sans l’aide de personne.

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