Une vie dans le Hopeshire (épisode 7)

Les camions que nous dépassions un à un étaient d’une surcharge telle que nous avons remonté le toit de la voiture. Des papiers gras ont voltigé au milieu de la route, se sont plaqué contre le pare-brise de la voiture. Et pendant que les feux de la circulation nous croisaient en toute hâte à la nuit tombée, j’ai pensé avec nostalgie aux vapeurs du Cloudy Bay, ce thé rouge au pouvoir invincible qui enveloppe Tante Lucy d’une couverture chaude pendant qu’elle décortique les sulfureuses histoires du Hopeshire.

La réception du Cromwell Hotel était coquette comme peut l’être une réception de taille minuscule. A sa droite, une double-porte s’ouvrait sur une salle à manger nue et fonctionnelle. Nous avons rejoint nos chambres en montant de drôles d’escaliers sombres ; une lumière blanche nous a accueillis dans le couloir où s’alignaient des fenêtres miniatures. Après le souper, Frizzy m’a demandé ce que je lisais. « Des passages de la Bible ou un livre de prière qui me vient de mes parents, et parfois un poème dans un volume de Georgian Poetry offert par mon compagnon mort pendant la guerre. » Avais-je apporté de la lecture ?  « Non. Je n’ai rien apporté. » Je me suis senti stupide. Le visage chargé de doute, Frizzy a hésité sur le pas de ma porte et j’ai remarqué que ses yeux lui dévoraient le visage. Après m’avoir assuré qu’elle avait quelque chose pour moi, elle a disparu, puis m’a tendu un livre à son retour avec une recommandation énigmatique : « Lisez sans forcément chercher à en déchiffrer le sens, vous finirez par comprendre. » J’ai pensé que Frizzy était d’une vivacité acide, que son ardeur était comme un verre de vinaigre jeté au visage contrairement à Virginia, d’une ardeur plus introvertie.

Betty avait travaillé à Londres pendant la guerre où la rareté du personnel avait fait grimper les salaires. Elle nous a rapporté que les majordomes y lisaient un livre de culture générale, mais les majordomes de mon espèce ne s’adonnent évidemment pas à ce genre de lecture. Je crois que cette obsession pour le savoir théorique est extrêmement préjudiciable pour notre profession. Il y était détaillé les vingt romans à connaître, les vingt évènements politiques qui ont secoué la Grande Bretagne, et pour compléter le tout, les vingt scandales qui ont émaillé la cour. Et rien sur Dieu ! N’y a-t-il donc personne pour se souvenir que l’être suprême a déjà tout écrit ? Mon compagnon de guerre n’a pas été sauvé par la poésie georgienne. Et ce n’est pas un hasard si à Howards Hill nous nous déplaçons entre les commodes aux ombres joueuses sous la lumière bleutée du soir. Je me dis que j’ai mal fait mon travail quand je vois un œil hésitant balayer l’horizon, et je m’empresse de trouver une solution pour endiguer cette errance par un moyen détourné. Je crois que j’ai acquis une certaine dextérité dans ce domaine. Et je crois que tous les esprits brillants qui se pressent entre les murs de Howards Hill réfléchissent en abattant toutes les lointaines menaces grâce à moi. Oui parfaitement. Grâce à moi. Je ne pense pas être d’un narcissisme houleux et saccageur comme Phil par exemple, mais plutôt d’un narcissisme – nous le sommes tous malheureusement un peu – pacificateur.  Ce n’est pas un hasard si ce Phil l’a harponnée dans la cabane : Virginia était très souvent en dehors de la maison ces jours-ci, et je crains qu’elle ait passé trop de temps dans cet atelier d’art que j’ai aménagé pour elle dans une pièce attenante au hangar. Il me revient en tête ce jour où elle avait expliqué à Frizzy  qu’elle aimait l’archéologie car si l’on glisse sa main en aveugle sur un objet, si cet objet  a survécu pendant tout ce temps, alors on le sent palpiter sous ses doigts. Alors il a quelque chose à nous dire. N’est-ce pas saugrenu de fouiller le passé en explorant un objet comme un aveugle ?

Au cours des deux récentes grèves dans l’aciérie familiale, je me suis appliqué à faire scintiller tout Howards Hill jusqu’aux alcôves des pièces les plus reculées. J’ai progressé d’une pièce à l’autre, et comme souvent, c’est perché sur mon escabeau à épousseter la frise du sommet de l’horloge que j’ai soudain eu un éclair de lucidité. Je devais absolument rester immobile quand un évènement inquiétant menaçait mon intimité. Je le ressens particulièrement en la présence de Frizzy à mes côtés. J’ai bien vu que Mr Bliss était calme et inflexible pendant les grèves à l’aciérie. De jour en jour, la colère grondait, franchissait un palier. Et cependant, fort d’un irréversible optimisme, il se posait tous les matins comme un patron souverain sur son fauteuil, et dépliait son journal dans ce crissement qui lui détend le visage. Avec exactement le même rituel chaque jour. Il est important d’observer cette discipline pour être aimé par les plus grands hommes. Je crois que Mr Bliss m’apprécie particulièrement car moi aussi je sais poursuivre un raisonnement sans avoir l’esprit balloté par le désir de changement. Mais Virginia n’en a malheureusement pas la moindre conscience. Je l’ai bien vu à son allure effrayée quand elle s’extrait de son atelier d’art. Quand je pense que je l’ai aidée à l’installer. Même sa grande sœur Tante Lucy a abandonné toute envie de la redresser, Virginia a poussé si vite. Installée à même le sol avec son carnet de dessin calé sur ses genoux repliés, elle parait encore très grande. Je crois que sa taille lui donne une aura qui certainement a plu au « pantagruélique » Phil. Parce qu’il faut reconnaître qu’il se dégage d’elle une grandeur, une humanité qui peut à la fois effrayer tant elle semble trop vaste, mais aussi attendrir quand ses pommettes creuses se replient derrière un sourire inattendu. Et toujours ce chapeau qu’elle incline avec grâce sur ses yeux éblouis par le soleil. Je comprends que Phil ait succombé à son charme. Qu’elle ait succombé au sien ne cesse de me paraître désopilant.

J’ai toujours été honoré de la confiance de mes employeurs.  Une confiance sans doute méritée puisque je n’ai jamais laissé fuir aucune information confiée par un membre de la famille. Même les confidences de la petite Sophie – surtout devrais-je dire ! Sans doute Tante Lucy est-elle plus expansive que moi.  Et sans doute ai-je été choisi pour cette mission grâce à ce trait de caractère propre à tout majordome distingué. Je dois avouer que je n’aurais jamais cru que cette qualité me ferait sortir de la demeure des Bliss et découvrir notre royaume, mais je m’en accommodais pendant que j’admirais sous les fils électriques s’affaissant misérablement le long de la route en direction de l’Ecosse, les champs d’un brun pâle parsemés de cottages au toit de chaume. Et à nouveau un hangar abandonné.

Parfois, il y avait comme une pesanteur qui pressait la terre et j’aurais aimé qu’un vent puissant balaye l’horizon. Evidemment pendant tout ce périple, j’ai souvent pensé aux camélias se succédant le long des bras de terre qui embrassent Howards Hill. Cette cour où les véhicules avancent comme accueillis par un élan généreux. J’ai repensé à l’alignement des fenêtres qui se gorgent de soleil, reversent un à un les rayons comme un pot de miel se déverse sur le sol. Ces interminables tintements de vaisselle, clochettes. Nouvelles heures qui s’annoncent. Que la grâce de Dieu relie une à une. Cette alcôve prise d’assaut par un chuchotement. Et les tasses et sous-tasses qui chantent sur le plateau d’argent comme émoustillées par une ivresse assagie. Et les divers pots de marmelades et confitures à seize heure trente qui s’en vont racler toutes les contrariétés. Ces contrariétés que le ciel ne peut contenir. Ces contrariétés qui parfois avec une perfide majesté glissent jusque sous nos yeux. Brillent de leur mille lames diablotines.

Puis disparaissent.

Mais quel travail mes amis pour arriver à ce résultat !

Quel travail !

Le lendemain matin nous avons dégusté un revigorant thé de Chine fumé. Frizzy qui avait discipliné ses cheveux en larges rouleaux m’a averti qu’elle n’était pas matinale ; j’ai pris un journal pendant qu’elle jetait deux yeux de verre dans le fond de la salle en pelant machinalement une pomme. Il était question des tensions avec la France au sujet du Canal de Suez et j’ai repensé à Mr Bliss qui n’aime pas beaucoup les Français et les accuse de nous tenir responsables de tous leurs maux, de tous leurs échecs, alors qu’en réalité ils n’avaient plus aucun pouvoir stratégique. J’ai relu l’article et me suis arrêté sur un passage très amusant qui décrit le premier ministre français Guy Mollet, cet « européen convaincu ».

Mon employeur avec son humour tout à fait anglais énonce souvent ce qu’il appelle la loi de la répulsion du pôle Sud. Mr Charles Bliss a suivi des cours de physique à Eton ; il ne pense pas non plus grand bien du peuple arabe qu’il traite de sauvages. Enfin rajoute-t-il avec son sens de la mesure, sans doute, les arabes pensent-ils le plus grand mal du peuple noir africain ! Mr Bliss a une vision assez moderne des relations internationales ; il est capable à chaque fois d’étendre son raisonnement au-delà des frontières de notre royaume. Avec une apparente facilité il saute d’un continent à l’autre. Ces jours-ci les problèmes politiques liés au Canal de Suez le préoccupent particulièrement. « Il va falloir que l’on s’entende avec les Français, cela me fend le cœur, mais j’ai bien peur que ce ne soit possible autrement ! » se résout-il à chaque fois qu’il replie son journal. « Enfin, conclut-il, quand je reviens d’un périple, franchis nos frontières, je me dis qu’heureusement l’Océan nous sépare ! » – « Ou nous égare », complète Virginia quand elle est d’humeur taquine. Je mesure aujourd’hui à quel point cet air badin m’a empêché de voir avec plus d’acuité ses regards retranchés, sa mélancolie qu’elle tente de cacher. Je crois qu’un de mes défauts, lié à mon métier certainement, est que je regarde davantage les mains que les yeux. Les yeux de Frizzy dans la voiture, à vingt pouces de mon corps, ne cessent de m’agresser. Elle semble vouloir vous jeter à la figure tout ce qu’elle a à dire comme prise par un élan libérateur. Mais Virginia est beaucoup plus secrète. Ce petit voyage, m’est certainement profitable pour parfaire ma connaissance des yeux des femmes.

A ma grande surprise, dès le premier matin hors de l’enceinte de Howards Hill, je me suis aperçu que la frise du sommet de l’horloge allait me manquer terriblement. Et ce sentiment n’a fait que s’exacerber pendant tout le voyage.

S’enfoncer à nouveau dans la route m’a été très pénible. Une douleur au niveau du foie qui me relançait comme si mon organe était criblé de petits cailloux. Je constate que mon frère ressurgit de l’oubli à chaque fois que j’ai un problème de santé. Et je songe aussi aux chants des oiseaux à l’arrière de notre maison quand j’étais enfant, au vent qui chantait dans les arbres où je m’abritais, aux bourgeons que l’on surveillait pour nous débarrasser de nos chandails. Et d’un coup me revient ce rocher depuis lequel je sautais à pieds joints puis émergeais de la rivière qui contournait notre hameau.

Ma difficulté à me souvenir de chaque détail de ma jeunesse a étrangement disparu depuis que nous progressons le long de la Great North Road.

Ce frère comme effacé alors que son corps repose quelque part là-bas. Comment se fait-il que jamais la curiosité ne m’a poussé à aller voir sa tombe ? Ou même à demander où il repose ?

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