Une vie dans le Hopeshire (épisode 6)

Cette promiscuité dans la dragée roulante de Frizzy n’aurait certainement plu à personne. La vitesse m’immobilisait contre mon siège et m’astreignait à un retour vers le passé. Masquée par ses lunettes d’aviateur, Miss Fry qui déteste qu’on l’appelle Miss Fry fendait l’air avec une mine furibonde ; son visage blanc enflé par le vent semblait jouir à l’idée de se briser contre un arbre. De combien d’esquives et grands détours avais-je usé devant ses expressions inhumaines qui maintenant étaient à vingt pouces de mon corps ? Il est important de noter ici cher lecteur que rarement l’occasion m’a été donnée de fréquenter des Londoniens, à part aux soirées que Mr et Mrs Bliss organisent dans le grand salon. Et dans ce cas, je suis tellement absorbé par mon travail que je suis plus attentif à la main tendue vers le plateau que je fais circuler qu’à la personne qui se tient derrière cette main.

Betty nous a raconté qu’à Londres une équipe d’employés de maison est plus restreinte, mais chacun d’eux est plus qualifié. Je ne sais pas exactement de quelles qualifications il s’agit, mais je suppose que le tout est veiné d’un écheveau de brusquerie et de superficielle bienveillance. Dans notre salle commune où le personnel se rassemble, chacun de nous jette une pelletée de charbon dans le poêle le long de la journée tant l’entresol est humide, et l’on se croise sans s’attarder au courant de nos journées minutieusement orchestrées. Mais à dix heures du matin, l’heure à laquelle je rassemble le personnel pour parler de l’organisation et des points à améliorer, beaucoup de témoignages circulent. C’est un moment chaleureux où nous buvons du thé et nous racontons des expériences que l’on ne se raconterait pas autrement. Comme cette histoire où pour ne pas froisser la pudeur d’une Lady londonienne, un majordome avait fait disparaître le haut de forme de son époux qui dégageait un parfum sucré d’origine douteuse. Ce n’est évidemment pas le genre de chose qui me viendrait à l’esprit : être invisible est ma devise. Et je constate que je n’ai jamais eu à me plaindre tant que j’ai suivi cette règle.

Quand Frizzy et moi avons quitté les hauteurs de Howards Hill au début du mois d’avril, la brume serpentait jusqu’en bas de la route et perçait de tendres doigts les plaines alentour. J’ai surveillé le long de la route le ruisselet pollué qui est mon point de repère le plus lointain quand je me promène à pied ; nous l’avons rapidement dépassé. Sur notre droite le petit pont de brique qui le chevauche, puis plus loin le long panache de fumée rousse de l’aciérie. Tournant le dos à la route, un berger, les deux mains jointes sur son bâton. Sa physionomie robuste fondue dans l’étendue verte était fidèle à l’un des tableaux qui trône dans la salle à manger, une peinture aux couleurs nettes d’une gaité radieuse. En contre bas, nous sommes passés devant une fillette loqueteuse coiffée d’une grande plume qui fouillait un monticule de détritus au pied d’un muret ; elle s’est immobilisée, le regard aimanté par notre bruyante dragée roulante. Puis nous avons dépassé la rangée de maisons d’ouvriers qui travaillent pour Mr Bliss à l’aciérie, laissant derrière nous une fine bande d’un brun ocre sous un ciel immense. « Je n’avais jamais remarqué la vétusté de ces cottages d’ouvrier. Cette fillette dépenaillée… – Mais remarque-t-on quelque chose depuis Howards Hill Mr Watson ? » J’ai hésité à poursuivre mais le silence avenant de Frizzy m’y a encouragé. « En réalité, je ne suis jamais venu par ici. La route qui mène à la gare ne passe pas par ce hameau. » Puis j’ai rajouté que M. Bliss leur avait octroyé pendant la guerre une parcelle de terrain à l’arrière qui leur permet de cultiver des légumes. « Des choux, je présume ! Je préfère les gens aux choux-fleurs ! » Elle a éclaté de rire et fait gronder son moteur, a hurlé un « Dig for victory ! » Puis devant mon air soucieux : « Je suis contente que vous m’accompagniez ! » J’ai été très surpris par ce soudain câble qui nous reliait. Je me permets d’utiliser ce terme de câble, cher lecteur, car malgré tout, la traction de la voiture jetait ma tête en arrière. Mais Frizzy dont les gants noirs étaient scellés au volant semblait en dépit de tout maîtriser la bête brillante. A nouveau, elle a proposé de m’enseigner à conduire, ce que j’ai accepté malgré les réticences de M. Bliss, puisque le voyage promettait d’être long, et qu’il fallait bien être à deux pour accomplir ce trajet et revenir sur les hauteurs de Howards Hill.  J’ai songé à ma grand-mère qui me disait que tricoter un pull requiert deux mains qui se répondent, que c’était comme tenir à droite la détermination et à gauche l’attention. En quelque sorte, Frizzy et moi allions devoir trouver un moyen de nous relier pour ramener Virginia à la maison. J’ai songé avec lassitude que j’avais désobéi à Mr Bliss et gardé dans ma chambre le disque de Debussy de sa sœur. Il me paraissait inhumain de nous débarrasser de cette musique alors que Virginia avait dansé et accordé son pas sur son rythme.

Puis, nous sommes passés devant un affreux bâtiment de guerre au toit crevé. « Avez-vous servi pendant la guerre, Mr Watson ? » C’est une question qui me met mal à l’aise, car oui j’ai été formé dans un Home Gard, puis j’ai été affecté à la mise en place de barbelés autour des mines le long de la côte Sud du pays. Un compagnon qui m’était cher y a perdu la vie. Les règles étaient pourtant strictes, mais pour une raison inconnue il avait mal lu le plan détaillé et avait marché sur un fil. Ce jour-là, nous étions sur une crête de plateau silencieuse et la guerre semblait lointaine ; les mouettes planaient longuement, jetant leurs ombres amples et vacillantes. Nous n’entendions que les outils, des masses de fils tomber, une pierre se décrocher et le son de l’éboulis dévaler la crête.

Son hurlement soudain.

Je ne sais de quoi étaient constituées mes pensées, elles évoluaient dans un labyrinthe, aucune idée claire, mais sûrement des interrogations sur mon avenir, sur les repas médiocres qui ne cessaient de dessécher mon corps. Puis tout d’un coup l’insensé. Un visage tordu et plus loin une jambe dont l’extrémité répandait chair et sang sur un rocher. Un interminable cri qui a absorbé à jamais tout souvenir de l’Océan à nos pieds, une étendue vaste dont je serais incapable aujourd’hui de dire quelle était sa couleur. Je ne sais quelle distance j’ai parcouru avec mes fils de fer barbelés, les camouflant entre les rochers, sous la végétation, sans regarder ni à droite ni à gauche, mais quand j’ai relevé la tête ce jour-là, je me suis dit que je n’avais jamais aussi bien travaillé. Seuls mes doigts ensanglantés en ont gardé des cicatrices comme si de minuscules éclats d’obus les avaient éclaboussés.

J’avais aussi aidé à transporter le mobilier de civils des zones bombardées vers des refuges bâtis en toute hâte. Bien sûr, les meilleurs d’entre nous étaient envoyés au front, mais ma constitution chétive les en avait certainement dissuadés. D’autres aussi fins que des épingles ont été sélectionnés pour des opérations de grande envergure ; probablement étaient-il plus combatifs pendant les séances d’entraînement. Nous les majordomes avons beaucoup de sang-froid, ne sommes pas sensibles aux invectives. Mais l’ordre et le sens du devoir nous importent. Nous aimons l’ordre supérieur, absolu et serein, celui contre lequel toute lutte est inutile. Mais je ne l’ai pas dit à Frizzy : je voyais bien que le câble entre nous se distendrait. Je ne sais plus comment j’ai présenté les choses, toujours est-il que Frizzy m’a dit qu’il était parfois essentiel de hurler pour obtenir quelque chose. Elle a prononcé cette phrase avec une grimace inhumaine qui m’a glacé. Son visage est devenu rose. J’ai eu peur qu’elle perde le contrôle de la dragée, mais celle-ci bondissait allègrement sur la route malgré les crevasses et poids lourds. Frizzy a répété « La modération n’est pas de mise quand le révolte gronde ! » Et c’est sur cette note dissonante que nous avons parcouru en fin d’après-midi les miles qui nous séparaient de Stevenage, une bourgade de briques rouges depuis laquelle s’étire la Great North Road.

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