Une vie dans le Hopeshire (épisode 5)

Le départ irrévérencieux de Virginia a plongé Howards Hill dans une atmosphère de désaffection. Il y régnait une odeur de bois acide comme peut l’être celle d’une bâtisse désertée. Le geignement des portes de chambres usait tant les nefs de Mrs Bliss qu’un ouvrier a été appelé à la rescousse. On a huilé les serrures et gonds, puis déboîté la porte de la cuisine gonflée par les humides hivers dans le Hopeshire. Rabotée, limée, remboîtée, la porte a retrouvé son pouvoir d’éclipse et de lumière ; les allées et venues se sont succédé dans un mélange de grâce et de tragédie.

Bien entendu un majordome doit se résoudre à cumuler plus de charges qu’il n’en avait dans l’ancien monde, y compris assister un ouvrier dans la maison. Y compris aller chercher une Virginia qui a perdu la foi. Mais dans le fond, je n’étais pas compétent pour pareille mission. Rassembler les cartes, établir un itinéraire, mettre des croix devant les pensions et hôtels s’est fait dans une sorte d’ivresse hypnotique. Chacun a évoqué ses propres souvenirs. Mrs Bliss était convaincue que Virginia poserait ses valises à l’hôtel The Bright House en Ecosse. Perché dans un paysage inhospitalier cerné de pierres grises, l’unique hôtel à quelques miles d’un site archéologique avait accueilli la famille en quarante-six. De ce site, il était question dans un livre écrit par un de ses ancêtres que Mr Bliss a extrait de la vitrine d’objets précieux. De longues heures se sont écoulées pendant lesquelles le responsable de l’aciérie familiale « Bliss Iron », la tête recroquevillée, semblait parer un vent contraire. Figé au chapitre qui parlait de matière organique, là où Virginia avait déposé un marque-page, Mr Charles Bliss se frayait un chemin au milieu des majuscules alambiquées et d’un anglais si vieux qu’il peinait à le déchiffrer, soulevant chaque feuille de vélin comme s’il craignait qu’elle ne s’effrite.

Je suis revenu plusieurs fois lui demander s’il avait besoin de moi, mais tel un arc inflexible, il a à peine incliné la tête et soulevé un sourcil broussailleux sur son visage soudain dissymétrique. A la fin de la journée, il avait énuméré une liste de matières organiques dont des os, des peaux, tissus, morceaux d’écuelles et mandibules d’oiseaux. Ou encore une prothèse de jambe articulée que son ancêtre avait déterrée. Mr Bliss a déclaré qu’il n’était pas sûr que Virginia serait friande de poser ses mains sur des crânes et fémurs. Il a soulevé la tête et adressé à son épouse un sourire où pointait une crispation revancharde. Puis quand il a fini de dresser sa drôle de liste avec l’intention de déterminer ce qui fascinait sa sœur, il nous l’a lue puis a édicté la folle théorie poursuivie dans le livre par celui qu’il a nommé « le fantôme ». « Le fantôme pense qu’il est possible de deviner les sources d’émerveillement de nos chers ancêtres préhistoriques ! » Avec un calme relatif, Mr Bliss m’a demandé de lui servir un scotch, puis a voulu avoir mon avis. Je lui ai répondu que malgré mes faibles connaissances dans ce domaine, il me semblait que dans ces temps reculés, il fallait surtout chasser et s’assurer subsistance. Il a souri. Mr Charles Bliss aime les vérités inébranlables. Il est des instants comme ça où l’on sent qu’une forte connivence nous attache à notre employeur, et c’est là que l’on se jure fidélité même quand la demeure familiale se rapproche d’un bord vertigineux. « Je crois que notre chère Virginia va encore nous infliger une théorie loufoque. » Mr Bliss s’est interrompu et a allumé un cigare après avoir abandonné le livre du fantôme. Son épouse dont le regard illuminé semblait batailler contre une accablante détresse a laissé choir son front sur sa main. « Je prends les choses en mains, ma chère ! » Et prenant les choses en mains, il a noté sur notre carnet de route les détails de l’emplacement du vestige et l’itinéraire depuis l’hôtel The Bright House.

Quant à Tante Lucy qui a dû abandonner son manuel de réflexologie plantaire, elle a découpé dans un journal français que reçoit Nounou Aline, le portrait de Jean Gabin, puis l’a observé comme si elle en attendait une révélation. Elle a conclu que son origine n’était certainement pas noble mais que son visage était « extrêmement séduisant. »

« Et prompt à la révolte », a-t-elle rajouté, saisie par une excitation un peu hors de propos. Excédée, Mrs Bliss l’a interrompue. « Très latin ce Gabin, n’est-ce-pas ? » a tenté à nouveau Tante Lucy en me tendant sa coupure de journal. Mrs Bliss a rappelé en soulevant son front pâle que des latins, elle ne pensait pas le plus grand bien. Son mari s’est approché de nous, a jeté un œil sur le portrait. « Heureusement que vous n’en avez pas de cette pointure à l’aciérie, mon cher ! », lui a asséné Frizzy qui scrutait le portrait de l’acteur par-dessus l’épaule de Tante Lucy. Pendant ce temps, elle qui avait déjà longuement discuté des détails de ce voyage en Ecosse avec Virginia ne nous a fourni aucune information susceptible de nous aider. Mais moi je l’ai revue adossée au mur de son atelier comme si elle était encore là, avec son carnet de dessin sur les genoux ; on eut dit qu’elle était en train de gratter une plaque ou de percer quelque mystère. Au quatrième coup de l’horloge qui annonce le thé, Frizzy a demandé à Tante Lucy si Grace avait des nouvelles de son « pantagruélique » Phil. Celle-ci a répondu avec une mine attendrie et coquette que « ce Phil est un habitué de l’exil et de l’immersion dans la capitale. »

La cote mondaine de Phil lui confère une aura tout de même très éprouvante. Alors que Phil semble totalement dépourvu de morale, sa horde d’admirateurs ne cesse de grossir. Et son charme est indiscutable. Nos valeurs tanguent inlassablement. Phil se tient toujours au premier rang à l’église, a toujours un sourire pour une connaissance, puis une parole attentionnée – que de gestes inoffensifs ! Les uns succédant aux autres, ne laissant paraître aucune ombre au tableau. Et voici Phil qui saisit la balle d’un enfant en plein vol. Et son sourire vole à nouveau vers l’enfant. Il n’en reste pas moins qu’il est tout de même un peu barbare selon moi, tant il ne semble soucieux que de son propre plaisir. Il se dit même que son père n’avait pas été d’une moralité exemplaire pendant la guerre. On peut rajouter à son actif qu’avant son mariage, Phil a mené une vie dissolue à Capri et à Rome, et quoique vous en pensiez cher lecteur, il y a dans les réjouissances des comtesses italiennes une mortelle vitalité et un mépris total de l’affection civile. Et je ne parle même pas du sentiment de culpabilité qui a totalement disparu depuis que nos églises tombent en ruine pendant que l’on dore les cadres de miroirs de quantité de lieux de villégiature à travers l’Europe. Parfois je me demande si le succès croissant de Phil n’aide pas son vice à prospérer davantage par son désir de scandale que par la poursuite de son propre plaisir.

Quand je suis revenu avec le plateau de thé, chacun vaquait à ses occupations dans la bibliothèque, Nounou Aline faisait répéter à la petite Sophie des noms de plats français comme « le canard à l’orange, les calissons, la pâte de fruits, les pommes de terre grenaille en cocotte ». J’étais étonné de voir avec quelle rapidité sa langue se déliait, un Français parfait. En tout cas de mon point de vue – mais sûrement ne suis-je pas qualifié pour émettre ce jugement. Cette lecture a agacé Mr Bliss qui leur a demandé de poursuivre leur orgie romaine ailleurs. Mr Bliss peut parfois être assez cynique quand il parle de politique. Il ne lève jamais la voix : c’est l’une de ses grandes forces.  Il a de lointaines origines normandes, n’aime pas les voir ressurgir même s’il considère que toute personne bien née doit savoir parler Français.

Je ne sais malheureusement pas conduire, et c’est là un handicap majeur, mais Frizzy m’a promis de m’apprendre quelques manœuvres en rase campagne. Mr Bliss s’est redressé sur son siège avec sa mine qui me fait subitement penser à mon sergent de l’armée pendant la guerre : « Oh non ! Vous revenez au mieux avec Virginia au pire avec Mr Watson entier ! C’est le majordome le plus complet que nous n’ayons jamais eu ici ! » Puis il a hésité, et s’est demandé s’il ne serait pas plus raisonnable de s’y rendre en train, mais Frizzy avait des arguments solides pour utiliser son bolide brillant.

J’ai été touché bien entendu par l’intervention de Mr Bliss, surtout qu’il ne se prononce jamais à mon propos d’une façon si flatteuse. Il est probable que la situation le rendait nerveux, qu’il n’était pas dans son état naturel. Et je me suis dit qu’autour de moi beaucoup de majordomes avaient connu une brève gloire, souvent grâce à un maître un peu fantasque ou manipulateur. Ou alors, un coup de chance inopiné. Car des employeurs moins raffinés, moins instruits et plus vulgaires que Mr Bliss, évidemment, il en existe une quantité déraisonnable. Je me suis félicité de cette ascension régulière, de cette confiance acquise au fil du temps. Et j’ai réalisé que la mission qui m’était confiée était de toute première importance, alors que jusqu’ici j’avais cru que ma présence à Howards Hill était plus précieuse. Voire indispensable – ne suis-je pas présomptueux, me suis-je demandé ? On doit pouvoir quitter une demeure avec ses plats d’argent incrustés d’initiales sans que tout s’écroule.

Vaniteux Mr Watson !

Par la suite, Mr Bliss a gardé le livre du fantôme sur sa table de chevet. Je l’ai soigneusement traité avec une lotion à base d’huile de pied de bœuf et d’une goutte d’essence de térébenthine mélangée à de la cire d’abeille. Je me suis empressé de dresser par écrit toutes les recommandations orales que j’ai coutume d’énoncer au personnel de la maison ; et j’ai rassemblé dans la salle commune Betty à qui j’ai confié les rênes de Howards Hill, les femmes de chambre Jessy et Phryne, et le valet Ferguson. Aline, la nounou, qui dépend de Mrs Bliss a proposé d’assister à notre réunion. Evidemment je me suis empressé d’accepter, et sa présence a certainement apporté du réconfort à Phryne à qui elle a proposé de prendre en charge le brossage des capelines et manteaux disposés dans le vestiaire du vestibule.

Frizzy avec son visage blanc comme une coquille d’œuf avait les cheveux comme frappés par un orage. J’avoue que je trouvais son visage presque indéchiffrable tant il se déformait avec force et passion. Parfois sa voix prenait des intonations aigües, et dans un flux ininterrompu entrecoupé de folles remarques, elle parlait de trahison pendant qu’elle rangeait ses affaires. J’étais tout de même très inquiet à l’idée de faire tout ce trajet dans sa dragée blanche. D’autant plus qu’elle la conduit avec beaucoup de désinvolture à en croire les recommandations répétées de Mrs Bliss. Puis je me suis dit qu’en ma présence, elle serait bien obligée de prendre un visage plus humain. Puis je me suis dit que dans une voiture, si c’est elle qui conduit, mon pouvoir modérateur serait fragile. Puis je me suis empressé de préparer le panier qui contient un thermos de thé dans lequel j’ai ajouté une boîte de biscuits au gingembre, ceux dont le sésame craque entre les dents, et un rafraichissement.

Frizzy a insisté pour emporter des chaussures de montagne. J’ai dû rembourrer une paire échouée dans le hangar pour la rendre praticable. Elle a aussi rangé dans sa valise une robe longue de charmeuse bleue parcourue d’iris bruns comme on en trouve sur les paons et papillons. Drapée de plusieurs pans de mousseline, la robe fragile a été enveloppée dans une housse de satin avant de rejoindre sa valise. « Pensez-vous que ce soit nécessaire de la prendre ? a demandé Tante Lucy ― Je pourrais en avoir besoin ! ― Ma chère Frizzy, cette robe n’est pas appropriée pour un périple en Ecosse, a protesté Mrs Bliss, n’est-elle pas plus adaptée pour une soirée vénitienne ?  ― On ne sait jamais ma chère, une invitation est si vite arrivée ! » Cette fille de banquier reste pour moi une énigme, et Mr Bliss a également eu beaucoup de mal à l’accepter comme souvent avec cette catégorie de personnes qu’il nomme les parvenus, cette bourgeoisie londonienne qu’il n’affectionne pas particulièrement. Ces temps-ci, depuis qu’ils le tirent d’embarras quand il a un problème financier dans l’aciérie, il semble que son avis soit cependant plus mesuré. Toujours est-il que Frizzy a considéré que même avec les cheveux d’une fureur rougeoyante, elle devait toujours être prête à se rendre à une soirée.

J’ai rassemblé deux costumes dans une valise neuve que Lucy m’a prêtée. La petite Sophie m’a entendu me plaindre de leur matière inadaptée à une assise prolongée et a dit qu’elle tenait une solution. Elle a disparu comme un vent côtier puis est réapparue dans la salle commune essoufflée avec une veste de velours verte pleine de brindilles que Betty a secouée et brossée. Cette dernière m’a invité à l’essayer, j’ai refusé : il était hors de question que je porte la veste « vert fougère » sur laquelle Virginia avait été vue allongée dans la cabane. Sophie a pouffé de rire. Et comme Betty a demandé d’où venait cette veste, j’ai bien dû accepter de l’essayer. Je dois avouer qu’elle m’allait parfaitement bien une fois les manches retroussées de deux pouces. La doublure de satin bleu était brillante, l’ensemble plutôt élégant. La veste et mon pantalon écossais offert par mon père lors de mon embauche ici ont fait l’affaire. Betty a dit que mon pantalon était trop démodé, mais comme la veste était diablement rutilante, j’ai trouvé que l’ensemble s’équilibrait.

Ainsi vêtu, j’ai glissé dans la voiture dragée avec Frizzy à mes côtés le long du chemin qui descend, maintenant parfaitement débarrassé de sa glaise. Celle-ci m’a tendu une paire de lunette assez curieuse et a insisté pour que je la porte pour ne pas finir avec les yeux gonflés. Elle a emprisonné sa mousse de cheveux dans un foulard bariolé, puis le regard protégé par des lunettes d’aviateur qui lui conféraient une allure de grande aventurière comme sur ces couvertures de magazines que Virginia garde près de son lit, elle a empoigné le volant en criant à tue-tête « Here we are my dear Virginia, don’t you dare discover anything that matters without me ! »

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