Une vie dans le Hopeshire (épisode 4)

Le lendemain matin, Mr Bliss lisait son journal, plongé dans son mutisme des mauvais jours. Tante Lucy nous a rapporté que Grace avait reçu un appel de son cher Phil depuis Londres. Elle m’a demandé ce que je pensais de Grace et de son malheureux mariage pendant que je servais un thé aux baies rouges. Invité à prendre une tasse, je me suis assis en face d’elle. Dans le fond, a poursuivi Lucy à cette heure où les vapeurs du Cloudy Bay remplissent l’air d’un délicieux parfum sauvage, dans le fond certainement a-t-il rejoint une de ses conquêtes : une actrice de théâtre, ou une de ces filles rencontrées au bord de la mer cet été. Peut-être même une jolie guide, une de ces Promettes de Brighton. Et sûrement, a-t-elle rajouté d’une voix perchée, Grace s’est-elle inquiétée que tout finirait par se savoir tandis qu’elle pleurait au-dessus du billet que ce genre d’homme sème : « Je pars pour affaires à Londres ! » Tante Lucy a répété d’un ton exagérément outrancier « Ma chère, je pars pour affaires à Londres ! » en jetant une main fébrile sur son front. Tout le monde s’est réjoui de cette représentation théâtrale sauf Frizzy qui adossée au manteau de la cheminée fixait le sol avec une mine renfrognée. Tante Lucy a enserré sa tasse de ses deux mains en me jetant un de ses battements de cils reconnaissant pour le service attentionné, ce qui je dois l’avouer m’a mis dans une humeur somptueuse pour le restant de la journée.

Le reste de la semaine, une frénésie incommensurable s’est emparée de Howards Hill. Un incessant courant d’air rabattait une porte, puis une porte puis une autre. Depuis que nous avons modernisé l’électricité le long des murs du grand salon, le gigantesque lustre tremble au bout de sa corde au moindre coup de vent, à se demander si le poids des bougies des ancêtres de la famille Bliss n’était pas nécessaire à son équilibre. Pendant tout ce temps, Frizzy est restée enfermée dans sa chambre. Elle faisait de rares apparitions, semblait dans l’attente d’une nouvelle. Son comportement nous a tous surpris, et nous nous attendions à la voir d’un instant à l’autre jeter ses affaires dans sa voiture et retourner à Londres.

John et moi avions aménagé en atelier d’art une pièce attenante au hangar, nouvelle lubie de Virginia. Elle avait pour référence un certain Jean Gabin, et disait vouloir « ne pas dissocier son visage de son corps » comme elle l’a vu faire à l’Institut Français à Londres. Retournée de fond en comble, la pièce n’a pas donné le moindre indice sur le départ précipité de Virginia qui y avait effectué chaque matin des pas de danse, vêtue d’un pantalon de zouave noir et chemisier à collerette montante. Sur la platine du gramophone, trônait toujours le même disque de Debussy. En tunique de brocart orientale, pieds nus, elle s’y était adonnée au dessin ces derniers jours. Lucy les a retournés et examinés un à un. Les deux nouveaux chevalets n’avaient nullement servi à sa petite sœur ; Virginia s’installait à même le sol et calait son carnet sur ses genoux repliés. Et tout ce que nous avons trouvé, c’est une pile de représentations de la fuite en Egypte, Joseph et son bâton, la mère et l’enfant sur un âne. Seul le regard énigmatique de l’enfant a retenu son attention : « Soit elle a encore la main incertaine, soit cet enfant nous somme de lui répondre, vous en pensez quoi, Mr Watson ? » J’ai rassuré Lucy : « Virginia a maintenant vingt ans, c’est une adulte responsable. » Mais Tante Lucy m’a rappelé son dernier éclat cet été, quand toute nue elle avait été aperçue en train de se baigner au crépuscule « Dans le lac ? – Non, en pleine mer ! » s’est-elle offusquée. Et nous avons marché ensemble jusqu’au bout de la terrasse, puis nous avons pris le chemin bordé de graminées qui mène au bord de la falaise. Depuis cette extrémité, cette idée m’est parue indéfendable. Nous nous sommes accordés sur le fait que le remous incessant de la mer sous nos pieds, là où la côte est si escarpée rendait toute baignade dangereuse. Et que le plus grave dans cette histoire, c’est qu’elle se soit rendue seule là où personne ne pouvait la secourir.

Rejointe par la raison, Lucy a acquiescé.

Ensuite, je me suis promené seul le long de la côte, le vent m’a tant refroidi le corps que j’ai regretté de ne pas avoir pris mon chandail de laine. J’ai repensé à toute cette frénésie que Virginia avait déployée avant son départ, aux achats de toutes sortes et poussées artistiques désordonnées dont nous n’avions pas vraiment pris la mesure. A cette vie où elle allait « mourir d’épuisement ». N’étais-je pas moi aussi imbibé de ce paysage d’une précision monotone après onze années de présence ici ? Mon grand âge, plus de quarante automnes, m’a renvoyé aux difficiles années de guerre. J’ai jeté un œil sur le sommet de l’église dont toujours, sous pluie, brume ou rafale, la pointe émerge du petit vallon derrière la maison. Ces jours-ci, Virginia parlait souvent de la poésie du geste. J’avoue ne jamais y avoir réfléchi auparavant. Elle parlait sans cesse du mouvement, mouvement des bras, du corps. Mais l’immobilité n’avait-elle pas elle aussi ses vertus ?

Oui, mes employeurs, Mr et Mrs Bliss, Miss Lucy Bliss, avaient toujours été très généreux envers moi. Certes, mes journées étaient chargées, et certes je n’avais pas la possibilité d’exercer quelque expression artistique comme Virginia. Mais enfin, lisser chaque aspérité dans cette demeure, était-ce si différent dans les faits ? Mes talents sont certainement perfectibles, mais mes tâches comme par exemple lorsque j’époussette et remonte l’horloge principale ou réordonne les rayons de la bibliothèque ; toutes ces actions répétées de jour en jour, ne sont-elles pas aussi utiles que les touches déposées par un peintre ? Oui j’ai envie de le croire, toutes ces actions me permettent certainement aussi de séparer les perspectives proches des perspectives lointaines.

Mrs Bliss et Virginia ne cessent de se quereller au sujet des perspectives, de ces couleurs que les peintres travaillent. D’après Mrs Bliss, certains peintres diluent les contours et d’après Virginia, ces même peintres les creusent ; elles n’ont jamais réussi à s’accorder sur le sujet. Tout ça est bien abstrait à mes yeux. Virginia a accroché sur son lit un poster de Monet représentant un saule pleureur avec un dégradé de mauves qui tire sur le jaune, d’une mélancolie certaine tant les couleurs plongent dans une eau d’un pourpre sombre. Je le trouve étonnant mais pas net. Un peu difficile à comprendre. Mais étonnant certainement. Cela étant dit, le pourpre des iris plantés par John le long de la rocaille du plan d’eau retient davantage mon attention. Et de toute façon, moi je préfère les tables, les chaises, les tasses de porcelaines et leur vie réelle. Oui, ce que je préfère moi c’est la vie réelle. Et je fais tout ce que je peux pour rendre notre vie ici consistante et réelle. Oui certainement. Chacune de mes tâches parfait cette vision, permet au regard de se poser sur un détail qui mérite toute notre attention. Je ressens cette nécessité impérieuse quand je refais un dernier tour dans le salon avant l’arrivée des invités avec ma pelle pour ramasser là une fleur échouée, ici un éclat de charbon, plus loin un châle égaré. Ce sont des actions que j’accomplies avec la plus sereine minutie. Et ma balayette, avant l’arrivée des invités, croyez-le ou non, me remplit d’une immense satisfaction. Absolument. Probablement est-ce une façon de maintenir à distance les grands drames de ce monde, les querelles, guerres. Notre guerre qu’on ne peut oublier tant les ruines hantent encore nos villes et campagnes.

Il se dit de concert que dans toute l’Angleterre, dans les champs survivent encore des fouillis de tôles ondulées. Que les bourgeons éclosent sur des fosses verdoyantes cernées de détritus. Que des bâtiments éventrés à Londres n’ont pas encore retrouvés leur faste d’antan.

Tous ces gens qui ont essayés de s’abriter chez eux et ont perdu la vie.

Tous ces gens qui se sont enfermés, se sont confinés entre des murs épais et ont perdu la vie.

Sombre époque.

Et ceux qui ont perdu la raison sous les tirs, bombes et éclats d’obus. Sombre époque.

Soulever les lourds rideaux de velours pour les bomber d’un air souverain, n’est-ce pas là prôner un comportement altier ? Nous sommes un pays de rois et de reines, ne l’oublions pas. Nous aimons multiplier les replis, lumière à l’ombre d’un pli. Eloignons les échos des drames innombrables qui échouent loin du Hopeshire. Diffractons d’un chatoiement d’étoffe tous les malheurs que de toute façon nous ne pouvons examiner un à un. Comment voulez-vous faire autrement pour absorber les dissonances d’un monde si désordonné ? Dites-le moi, comment faire, sinon ? Car nous vivons certes sur une île, loin des remous du monde, mais l’expérience a prouvé que cette étendue d’eau n’était pas suffisamment vaste pour nous protéger de la folie des autres. Pour nous protéger des excès des autres. Et si j’en crois le regard dont Mr Charles Bliss me fait grâce quand je jette dans l’âtre la dernière bûche avant qu’il ne s’endorme, mon travail ici est nécessaire. Et il n’est pas présomptueux de penser que je m’efforce d’administrer cette demeure de sorte que l’habitude comme une étoffe soyeuse soit un hymne au temps qui s’arrête.

Car, quoiqu’en disent les étrangers, nous savons accueillir nos drames et nos malheurs avec intelligence et dignité. Nous savons que le bonheur et le malheur sont séparés d’une fine membrane et nous nous efforçons de ne pas ruer sur cette membrane comme le ferait un latin avec une fourche qui embroche et une pelle qui ramasse les têtes qui roulent. Nous tentons simplement de traverser la membrane avec grâce. De vivre avec grâce.

Mourons avec grâce.

Tout en cheminant le long de la falaise, je me posais un tas de questions. Et c’est à partir de ce jour que j’ai décidé de consigner ma journée dans un petit carnet que je glisse sous mon oreiller avant de m’endormir.

J’ai observé le toit de la demeure des Bliss qui perçait le ciel blanc à ma droite ; le corps de la maison était comme enraciné dans la végétation qui moutonnait autour. Ce toit érigé avec une stabilité immuable malgré le fracas des vagues sous mes pieds avait quelque chose de céleste et de réellement ancré au sol. On y voyait les corps des ouvriers s’élever et disparaître, comme si des fourmis s’activaient pour fabriquer une tanière.

En retournant sur mes pas, j’ai croisé John, le jardinier, qui poussait sa brouette où une serpe enfoncée dans une montagne de lianes de lierre dépassait. Il s’est arrêté au bout de l’allée et a observé Mrs Bliss dont la nuque penchée sur un rosier lui donnait soudain un air abandonné que je ne lui connaissais pas. Et j’ai songé à son feu qu’elle entretenait elle-même, à cette nuque penchée sur l’âtre. A ce départ précipité, qui décidemment faisait naître de bien curieuses pensées dans mon esprit.

Le lendemain, Mr Bliss m’a annoncé que je devais retrouver Virginia. Qu’il avait pensé lui envoyer le révérend mais celui-ci avait formellement refusé après les dernier propos aberrants que Virginia avait tenus dans son dos. J’ai essayé de le raisonner car non seulement il n’y a plus de régisseur, mais un valet nous a quittés pour travailler dans un vulgaire pub ; et la bonne tenue de Howards Hill m’importe plus que tout, surtout depuis que nous ne sommes plus que cinq à assurer sa gestion. Mais Mr Bliss a répliqué que Howards Hill ne ressemblait plus à rien. Il m’a demandé de jeter le disque de Debussy de Virginia qu’il ne voulait plus entendre, et de préparer mes affaires pour prendre la route vers le grand Nord.

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