Une vie dans le Hopeshire (épisode 3)

Revenons à Tante Lucy et à son sens de la raison. Ainsi va-t-elle, passant d’une pièce à l’autre, avec sa mince silhouette courbée et une coquetterie qui semble affligée.  La voici à nouveau dans son antre de velours. Toujours étonné, je le suis, de ses rituels et de l’attention qu’elle porte à ce boudoir alors que tout le monde est convaincu qu’elle restera vieille fille. Je l’ai débarrassée d’un vase chinois trop volumineux et elle m’a remercié d’une voix vibrante, m’a rappelé que j’étais un majordome en or ; j’étais très embarrassé. Et quand je suis embarrassé je darde ma langue sur un coin de ma bouche – un tic dont j’ai du mal à me défaire. La cloche de verre nouvellement acquise a abrité son nouveau papillon de la Barbade, puis nous l’avons installé à la place du vase dans un angle à l’abri de la lumière directe comme il sied pour un papillon exotique. Son « Morpho menelaus d’un bleu outrageusement éclatant » lui a arraché un gémissement aigu, et j’étais de plus en plus gêné devant tant d’exaltation.

Depuis toujours, Tante Lucy voue un amour frisant la vénération à ses papillons épinglés. Et ainsi auprès d’eux, quand je l’observe de loin, ses gestes sont droits et réfléchis. D’une parfaite maîtrise. J’aime la voir aligner sur la table d’un geste horizontal ses épingles et en choisir d’un geste précis une quand elle étoffe sa collection de papillons. Un geste précis qui d’un coup anéantit ses hésitations. Il est certain qu’une dame a besoin d’avoir une collection de ce type pour ne pas voir les années flétrir ses pensées. Et puis, cela semble compatible avec l’organisation de toute femme qui ponctue sa vie sociale de nombreuses rencontres, s’intègre parfaitement dans les discussions qu’elle entretient sur la rudesse de l’hiver, les courses de chevaux, la végétation qui s’endort et se réveille à nouveau, les chatoyantes étoffes venues d’Inde, les broderies surannées ou le dernier tissu « Late tulips » Sanderson repéré lors d’une visite à Londres. Je pense que moi aussi plus tard, j’aurai une collection, mais je ne sais pas encore de quoi elle sera composée.

Puis, je me suis souvenu que je devais remonter l’horloge de l’entrée. Je me suis dirigé vers la remise, j’ai glissé mes mains dans des gants de feutre précieux que j’abrite dans une trousse rigide. Hissé sur mon escabeau, j’ai épousseté l’intérieur de la frise de bois qui orne son sommet. J’aime beaucoup cette frise d’entrelacs sculptés ; je me suis appliqué à glisser mon plumeau dans les recoins les moins visibles. Soudain, j’ai réalisé que je devais profiter de cet esprit logique que Tante Lucy avait adopté en enterrant définitivement son fiancé fasciste pour glisser que j’avais versé cinq shillings au livreur de cloches. Il avait réclamé cette rallonge à cause de la glaise qui tapisse la route en bas de la colline depuis cet hiver. J’ai alors expliqué à Miss Lucy que d’après moi, la fragilité de la cloche, l’état branlant des roues de sa charrette, la couleur boueuse de ses bottes ainsi que son habit maculé le justifiaient. Je devais tenir le cahier des dépenses et le commenter à chaque fin de mois, mais je jugeais utile d’informer mes employeurs de l’évolution des dépenses non prévues en glissant l’information de manière fortuite pour éviter de me retrouver à court d’arguments comme cela m’est arrivé quand j’étais encore débutant.

Mes employeurs ne prennent pas en compte l’évolution des mœurs qu’il est difficile de contenir même à la campagne. Surtout depuis la fin de la guerre : la main d’œuvre qualifiée est presque impossible à trouver aujourd’hui. Et ça, Tante Lucy, Mr et Mrs Bliss ont du mal à l’accepter. D’une certaine manière, le refus de ces changements intempestifs est utile pour garder une distance de vue entre nous et un monde devenu beaucoup trop abstrait. Mais une charrette engluée qui a du mal à avancer demande réparation financière – j’ai dû insister. Lucy a acquiescé et repris sa plume qu’elle avait levée en m’adressant un sourire patient pendant que j’exposais mon argumentaire. Pendant ce temps, M. Bliss également présent dans la bibliothèque a discrètement plié son journal et tendu l’oreille. Sans doute était-il aussi en train de s’interroger depuis que les ouvriers de l’aciérie familiale s’étaient mis en grève à nouveau cet hiver. Il ne semblait pas irrité, son regard était figé en direction de la devise de la famille Bliss, comme cherchant une vérité ou un éclaircissement. Et je me suis félicité d’avoir choisi ce moment fortuit où il était présent, où Lucy avait rejoint la raison, pour présenter cette dépense imprévue. Les ouvriers ont interrompu leurs travaux sur la toiture pour débarrasser le chemin. En fin d’après-midi, j’ai entendu les roues de la voiture de Frizzy dévaler la route. Elle est revenue du village avec sa banquette chargée de paquets : du papier à cigarette, pinceaux, couteau à peindre et carnets de croquis que Virginia lui a demandé d’acheter. Cette facilité avec laquelle la voiture-dragée de Frizzy a fait l’aller-retour au village en très peu de temps m’a déconcerté, et je me suis félicité d’avoir su argumenter en faveur des cinq shillings pour le livreur en charrette. Peu de temps après, les deux jeunes femmes discutaient avec fougue et amertume de leurs années « gâchées » au pensionnat, quand je les ai surprises en train de fumer dans la bibliothèque ; je me suis immédiatement retiré.

Quand je suis remonté dans ma chambre pour ma pause juste avant le service du dîner, j’ai trouvé mon complet noir généreusement offert par Mr Bliss accroché à la poignée de ma porte. Betty avait repris les manches et la veste maintenant tombait parfaitement bien, même si elle était un peu large au niveau des épaules. Elle a remplacé les boutons avec les initiales de Mr Bliss par de simples boutons en métal lisses. Je dois ici préciser que personne ne rentre chez moi, dans ma chambre ; je me charge personnellement de son entretien : je considère qu’un majordome ne doit compter sur personne. Et je me réjouis d’ajouter que je n’ai jamais eu à me plaindre de ce principe tant que je l’ai suivi. J’ai vidé mon broc en émail comme tous les soirs et l’ai rempli d’eau propre pour le lendemain, me suis changé avant le dîner, puis j’ai déposé le complet que je portais dans le panier du personnel.

Exactement trois jours après la découverte de Sophie dans la Bergerie, le 24 mars, Virginia nous a laissé un mot où elle nous informait qu’elle était partie en Ecosse le matin même. Son billet très court disait qu’elle avait perdu la foi et qu’elle allait mourir d’épuisement si elle ne partait pas immédiatement. Frizzy et moi nous sommes précipité à la gare à East Hills pour l’intercepter, mais le premier train avait déjà quitté la station depuis une bonne heure.

Je ne connais pas très bien Frizzy, mais l’ai toujours entendue dire qu’elle accompagnerait Virginia en Ecosse. Elle n’a pas compris ce soudain départ et s’est montrée très agacée par cette trahison. Phil a disparu de la circulation sans son épouse Grace le jour même, mais celle-ci ne s’est pas montrée préoccupée par ce départ. D’après Tante Lucy qui a trouvé ça suspect, elle a même fanfaronné au téléphone qu’elle irait rejoindre son mari à Londres.

Phil a des traits anguleux comme moi ; il est très grand de taille, n’est pas beau – mais sûrement ne suis-je pas qualifié pour émettre ce jugement. Doté d’un humour tranchant, son intelligence le rend certainement très séduisant aux yeux des femmes qu’il transperce du premier regard lancé depuis ses six pieds de hauteur, ce qui je l’avoue me déconcerte. Sa grande aisance en société est très probablement un atout depuis que son mariage a solidement résolu ses problèmes financiers. Certainement valait-il mieux qu’il n’ait plus de problèmes d’argent, car il aurait été un majordome épouvantable avec de tels traits de caractère. Je dois me retenir de ne pas rire tant cette idée est extravagante. Parfois l’envie de rire me prend à des moments totalement surprenants, cela me met très mal à l’aise. Car l’heure n’est pas au rire ou au badinage à Howards Hill.

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