Une vie dans le Hopeshire (épisode 2)

L’hiver 55 a apporté son lot de décès. Le jour où le Dr Worthy a examiné Tante Lucy, nous avons appris qu’une épidémie de grippe avait emporté cinq personnes dans la contrée. Comme à chacune de ses visites, Dr Henry Worthy a déposé un flacon de Panadol, dispensé des conseils précieux, a insisté pour que l’on ne dépasse pas la dose prescrite. Tante Lucy lui a demandé si c’était déjà arrivé : « Oui, des personnes intelligentes qui tentent de se suicider et qui y arrivent. » Il a répondu avec un sourire navré en regardant à tour de rôle Mr Bliss et moi. Je ne sais pourquoi il ne s’adresse jamais aux femmes même quand elles le questionnent. Il a rajouté en rangeant ses affaires qu’il fallait « examiner chaque chose et ne pas s’arrêter à la surface des apparences. » Il avait un sourire satisfait, le visage revigoré : Dr Worthy est un homme très élégant, extrêmement riche, qui tire beaucoup de satisfactions de son travail ; je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu de mauvaise humeur. C’est un médecin extrêmement réputé qui examine ses patients sans les toucher, et dont Virginia, comme les jeunes gens en pleine santé, moque l’autorité. Mais Mrs Bliss l’admire énormément, et elle a lui a témoigné sa reconnaissance en l’accompagnant à la porte à mes côtés, puis l’a gratifié avec beaucoup de chaleur : « Quelle chance nous avons d’avoir un médecin si qualifié, si humain, si disponible ! » Car en effet, dès que nous lui réclamons une visite, il se précipite immédiatement au volant de sa grande voiture noire et franchit le pas de la porte en soulevant son haut-de-forme d’un geste cérémonieux.

A part « le pantagruélique » Phil qui se rendait d’après son épouse souvent pour affaires à Londres, la région vivait cloîtrée entre sa falaise bordée d’écume et ses plaines verglacées tant les routes étaient devenues impraticables.

Nous étions un 21 mars quand Frizzy est venue à nouveau passer quelques jours avec nous à Howards Hill. Je me souviens qu’une lumière jaune pâlissante traversait le vitrail en ogive de l’entrée et inondait le sol dallé de couleurs enjouées. Le toit de la demeure avait souffert à cause des givres répétés ; et une équipe d’ouvriers était installée dans le hangar désaffecté pour effectuer les réparations indispensables. Cela représentait une surcharge de travail pour moi, mais j’étais néanmoins heureux de savoir que l’air froid ne s’insinuerait plus dans le couloir qui mène aux chambres de services.

A un âge considéré comme avancé pour une célibataire, Lucy était en cure de jouvence ce matin-là dans son boudoir. Des boules de coton étaient étalées sur son visage ; et de ses deux doigts elle traçait de revigorants cercles sur chacune d’elles. Allongée sur son sofa, elle faisait jouer une pantoufle de lapin qu’elle tendait au miroir latéral de la coiffeuse, qui lui-même renvoyait le reflet au miroir opposé. Quand je me suis introduit dans son antre de velours pour déposer une infusion, je me suis retrouvé nez à nez avec le reflet de trois orteils cerclés de poils blancs. Sophie m’a emboîté le pas : « On dirait une de ces fouines qui se terrent autour de la Bergerie ! Je vais voir les poules, Nounou Aline est occupée ! »

L’expérience m’a appris que toute parole émise à l’intérieur du boudoir de Tante Lucy a de grandes chances de se convertir en une toute autre histoire une fois extraite de ses dorures. Et tandis que Tante Lucy qui s’efforçait de détendre son visage ressassait quelque mauvais souvenir, peut-être auprès de son fiancé italien fasciste arrêté et tué en 42, Sophie continuait de scruter d’un air amusé le pied fouineur. Et aussitôt sortie, plutôt que de faire voler les poules, elle s’est dirigée vers la petite cabane laissée à l’abandon pendant tout l’hiver. Et c’est à la Bergerie qu’elle a surpris le « pantagruélique » Phil avec sa nouvelle conquête, Virginia, tous les deux allongés sur un tapis de feuilles qu’ils avaient sûrement entassées de leurs propres mains. Le toit de la cabane formé de rondeaux de bois était maintenant moussu et quelques tiges de fleurs y avaient germé. Et Phil dont l’annulaire gauche irradiait des reflets d’or depuis plus de deux ans était allongé sur le côté, sa veste étendue sous la tête de Virginia. Sa main se promenait sur le visage de celle-ci quand Sophie s’est hissée sur la pointe des pieds devant l’unique ouverture. Comment se faisait-il qu’ils ne l’avaient pas entendu s’approcher ? Sophie n’a d’abord pas su quoi me répondre dans le corridor silencieux où elle venait de me rapporter sa trouvaille. Puis une étincelle a jailli de ses pupilles larges : tout simplement parce que John et sa flûte au loin avaient détourné l’attention des deux amoureux.  Aucun des craquements de branches sous les pieds de Sophie n’avait alerté leurs oreilles hypnotisées par la flûte enchanteresse. Alors que j’examinais la situation, elle a rajouté d’un œil impérieux : « Et puis, je me doutais qu’il se passait quelque chose entre eux ! » Elle m’a expliqué qu’elle avait reculé prudemment, puis était remontée en courant le long de la pente rocheuse qui mène à la maison. Je me souviens qu’elle a précisé que la veste de Phil était d’un « velours vert fougère ».  Ce détail a toute son importance, puisque personne n’est à l’abri d’une tache de lumière qui perce au détour d’un jardin anglais. Encore haletante, elle est venue à ma rencontre alors que je venais de quitter Tante Lucy à qui j’avais monté une décoction de shrubby everlasting pour apaiser son nez rougi par ses malheureux souvenirs.

Une fois les pas de Sophie éloignés, Lucy a émergé de son antre rose, a sifflé d’une voix rauque « Quelle importance ! Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Ce qui a confirmé que Tante Lucy pensait à son fiancé fasciste disparu en 42. Je me suis félicité de cette intuition acquise après tant d’années de service ici. Je ne questionne jamais mes employeurs bien sûr, même si je sais qu’une fois dans l’intimité de leur chambre, ils apprécient mon oreille attentive. Je suis un majordome qui s’efforce de mener une vie invisible. De ne pas me montrer intrusif tout en étant toujours là.  Et je suis toujours immensément comblé quand je vois une partie de leur fardeau rouler en toute autonomie jusqu’à moi.

J’ai entendu Sophie qui faisait vibrer le sol à l’étage, me suis demandé si elle n’avait pas inventé cette histoire dans la Bergerie ; et je suis resté un moment perplexe devant les premiers mouvements printaniers encadrés par une fenêtre dans le corridor. Et j’ai pensé à mon père vieillissant que je n’avais pas revu depuis longtemps, lui qui accueille sa broussaille de souvenirs en silence derrière sa moustache grise. Je me suis souvent demandé si je ne devais pas m’en faire pousser une, moi aussi. J’étais là, immobile, encore tout étonné d’avoir recueilli cette phrase pleine de bon sens : « Les hommes de cette trempe ne sont pas destinés à vivre dans le Hopeshire ! » Je dois préciser que Lucy n’est pas du tout une de ces personnes qui se résolvent à se soustraire du tumulte de la vie grâce à des raisonnements logiques, comme M. Bliss par exemple. Même s’ils ont tous les deux grandi sous l’œil vigilant de la vénérable Lady Katherine qui était une dame extrêmement réservée et très élégante : j’ai eu l’immense privilège de la servir quelques années juste avant sa disparition tragique. Et pas une fois, elle n’a fait preuve d’inconstance. Un glorieux souvenir qui ne cesse d’alimenter ma gratitude envers la famille Bliss.

Le jour de la malencontreuse découverte de Sophie dans la Bergerie, j’ai demandé à Mrs Bliss ce que l’on attendait de moi pour passer les commandes puisque cette fonction m’incombe depuis que notre régisseur nous a quittés. Il travaille désormais dans l’unique taverne de la contrée, l’Auberge des trois coins que je ne fréquente bien entendu sous aucun prétexte. Mrs Bliss était installée dans la bibliothèque avec Tante Lucy qui, une plume à la main, m’a demandé de commander des tranches de bifteck épaisses pour regénérer son sang. Mrs Bliss a rajouté qu’il fallait certainement discuter avec Betty et augmenter le stock de bacon, choux et avoine, un tonneau d’ale, pour alimenter les cinq ouvriers qui travaillent sur la toiture puis a replongé dans sa lecture.

Tante Lucy m’a ensuite invité à retourner avec elle dans son boudoir sous l’œil réprobateur de Mrs Bliss qui, je crois, ne trouve pas correct que j’entretienne de tels liens avec elle. Nous avons déballé et installé une cloche de verre pour abriter un nouveau papillon reçu de la Barbade, un cadeau d’un de ses anciens admirateurs Roger Flynn. Et j’ai pu constater à travers son regard et son ton ferme que le souvenir du fiancé fasciste avait été vaincu par la raison. Vaincre n’est pas un mot que j’utilise souvent cher lecteur, et j’essaierai dans la mesure du possible de ne pas trop utiliser de termes guerriers, comme il sied à notre époque au lendemain d’une guerre meurtrière. Je crois que les termes de cette catégorie sont en général utilisés pas les gens qui ne l’ont pas vraiment expérimentée, mais moi je suis très soucieux d’adapter mon langage à l’état du monde. Car quoiqu’en pensent les citadins, et les Londoniens en particulier, depuis le Hopeshire, j’ai le loisir de parfaire mon apprentissage dans tous les domaines qui garantissent une vie cohérente dans ce vaste monde qui constamment tente de nous changer. Et la précision dans le langage, sans emphase démesurée, importe bien évidemment beaucoup à un homme qui exerce ma profession. J’ai eu l’occasion de constater que Mr Bliss n’y était pas insensible au regard soudain triomphant dont il me gratifie lors de nos très rares discussions.

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