Une vie dans le Hopeshire (épisode 1)

Elle est arrivée dans sa voiture décapotable brillante comme une dragée : « Ah bonjour Miss Fry ! » Elle a dit «  Je déteste qu’on m’appelle Miss Fry, appelez-moi Frizzy ! », m’a tendu les clefs de sa voiture ; sa cape bleue a escaladé le perron tel un tapis volant, puis la porte de Howards Hill s’est rabattue sur elle.

La dernière fois que nous l’avions vue, c’était il y a deux ans quand enveloppée d’une robe féline, la bouche écarlate, elle chuchotait au coin du feu avec mon employeur Mr Charles Bliss. Entourée de son armée de confidentes, Mrs Bliss jouait au bridge à l’autre extrémité du petit salon. La fidèle Tante Lucy s’était fait sermonner tant son jeu était hésitant ; elle avait alors raconté d’une voix étranglée comment elle avait épinglé son dernier papillon, un papillon de très large envergure qu’elle avait eu beaucoup de mal à capturer. Sûrement était-ce le dernier de la saison, avait-elle poursuivi alors que Mrs Bliss la sommait de cacher ses cartes. Puis traversée par une soudaine euphorie, Tante Lucy avait déclaré : « Savez-vous que même Phil va se marier ? » La bouche écarlate en face de mon maître avait grimacé comme le bec de l’autruche empaillée de Sir Thomas. Frizzy avait pris son sac, abrégé la soirée prétextant une affreuse migraine, et nous n’avons plus entendu parler d’elle pendant près de deux ans.

A peine est-elle réapparue en ce jour d’automne sec et ensoleillé que tout le grillage du poulailler s’est mis à trembler. Tante Lucy est redevenue la plus active organisatrice du traditionnel tea time, et sa collection de papillons a été reléguée au second plan. Je dois préciser que les liens qui m’unissent à Tante Lucy sont aussi solides qu’une bâtisse victorienne. Elle me répète que je suis un membre du personnel indispensable à la tenue et à la bonne marche de cette maison. De cette demeure qui m’a ouvert les portes il y a maintenant onze ans. Et cette reconnaissance, je dois l’avouer, me remplit de satisfaction. J’ajouterais que j’apprécie ces après-midi où elle s’entoure de femmes cultivées : j’apprends énormément de choses sur la culture du thé dans nos anciennes compagnies en Asie et en Inde et les grands bienfaits que nos compatriotes ont rendus à ces nations. Je n’ai bien sûr aucune connaissance dans le domaine du commerce international, même si de temps à autre je parcours le journal de Mr Bliss sans le déplier avant de le déposer sur son plateau. Mais je sais tendre l’oreille, et parfois j’ai même le privilège de confronter mes connaissances avec celles de Mr Harvey, le majordome de Sir Thomas qui parfois se joint à moi quand par bonheur il accompagne son employeur. 

Tante Lucy est universellement réputée pour son réseau solide de connaissances. Elle entretient non seulement d’excellentes relations avec le personnel de notre maison, mais aussi avec celui des maisons voisines dans un rayon de dizaines de miles. Ses relations sont tout aussi excellentes avec les commerçants et fermiers du Hopeshire que d’autres personnes du même rang traitent avec condescendance. Et l’annonce du mariage de Phil avait été un évènement sans doute suffisamment important pour qu’immédiatement après, chacun de nous soit interrogé. « John, avez-vous des nouvelles du pantagruélique Phil ? » John, le jardinier, lui avait répondu de son habituel sourire ombreux, puis il avait repris sa besogne : il creusait un trou ce jour-là pour planter un saule à côté du plan d’eau. Quand il avait à nouveau soulevé son képi après quelques coups de pioche, la fille de Mr et Mrs Bliss, la petite Sophie qui nous avait rejoints, dardait ses yeux bleus de glace sur sa bêche. « Dites-moi Miss, comment se portent vos genoux depuis que vous avez dévalé le toit du hangar ? – Je peux leur donner à manger ? » A contre-cœur, John lui avait tendu les clefs, et les poules s’étaient mises naturellement à caqueter et à éparpiller des volées de plumes dans une joyeuse cacophonie. Puis quand le saule avait été planté et maintenu par des tiges de bambou, Sophie était réapparue munie d’un de ces tuteurs. John le lui avait retiré avant qu’elle ne dévale la pente rocheuse pour rejoindre La Bergerie, la petite cabane en bois entre la maison et la route principale construite par Virginia il y a quelques années.

Virginia, la petite sœur de Mr Bliss, a depuis toujours des ambitions qui soulèvent des inquiétudes au sein de la demeure et au-delà : elle sera archéologue. Elle se moque de savoir si ce métier est un métier de femme. Et comme Virginia ne se satisfait jamais d’une idée incomplète, elle irait exercer son talent dans les terres millénaires écossaises. « Certainement pas en Egypte où je croiserai plus de compatriotes terreux que de trésors vivants ! »   Elle est persuadée que les monstres du Loch Ness et toute la brume qui les entoure ont été inventés pour éloigner les curieux des richesses écossaises. Une analyse qu’elle a maintes fois exposée, documents et cartes à l’appui dans la bibliothèque à l’heure du thé. Et elle sera la première à dévoiler au public ces trésors dont quelques éléments sont documentés par son ancêtre : celui qui trône sur la cheminée sous la devise de la famille Bliss « In arduis fidelis ». L’idée de ce périple en Ecosse a toujours fait frémir Tante Lucy qui malgré son intuition et sa faconde n’a jamais affiché sa désapprobation devant Virginia, considérant sans doute que chaque âge a son lot d’extravagances. Et que de toute façon, puisqu’elle est jolie, Virginia serait sans doute très vite mariée. Et ses idées folles aussi vite envolées. Comme le voile de mariée de Mrs Bliss qui s’était décroché et avait malencontreusement atterri sur la grille du petit cimetière attenant à l’église. Je me doute que ce rapprochement peut paraître suspect à vos yeux, mais Mrs Bliss est la dame la plus heureuse que je connaisse dans un rayon de plusieurs dizaines de miles.

De grande taille, Virginia a des pommettes creuses qui de loin donnent l’impression qu’elle est fardée. Ses tenues garçonnes soulèvent un regard courroucé quand elle traverse l’opaque fumée de cigarettes dans la bibliothèque. Le dimanche, vêtue d’une de ses robes de velours à collerette blanche pour se rendre à la messe, elle avance avec sa démarche soudain malaisée, sa tête enfoncée dans ses épaules résignées : son corps émerge de la procession pour qui regarde la famille descendre par le chemin de l’église. Souvent elle ferme la marche et se détache. Puis les autres membres comme pour s’assurer qu’elle avance dans la bonne direction l’entourent à nouveau ; et sûrement que si quelque vagabond lui empoignait le coude pour l’entraîner au loin, elle serait avalée par les arbres environnants. Tandis que je les rejoins d’un pas alerte, après avoir répété à Betty les consignes habituelles pour le repas du dimanche, j’observe sa tête qui émerge au loin, et cette distraction m’enjoint invariablement à me questionner sur cette différence si étrange qu’il peut y avoir entre frères et sœurs, même si moi-même, je n’ai jamais eu ni frère ni sœur. Enfin si, un frère mort en couche, mais le sujet n’a jamais été abordé par ma mère du temps où je travaillais plus près de la maison familiale et lui rendais visite. Car enfin pour revenir à cette différence de calibre entre les grains d’un même moulin, Mr Bliss, Tante Lucy et Virginia la petite dernière, sont très différents. Totalement différents. Quoiqu’issus du même sang. Et Virginia est certainement la plus énigmatique aux yeux de tous, ce qui ne manque pas de m’alerter sur l’influence qu’elle exerce ou exercera plus tard sur sa nièce la petite Sophie depuis qu’elle s’est installée définitivement avec nous dans le Hopeshire.

Le jour où Frizzy est réapparue, nous étions en train de stocker la première réserve de bûches dans un coin de la salle commune. Je lui ai préparé la chambre d’amis qu’elle occupait habituellement, et j’ai pensé avec beaucoup de satisfaction que  l’hiver qui s’approchait allait s’écouler à la vitesse d’un feu qui crépite.

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