Le Bruit du départ / Extrait

Paris. Hiver 1956-57

Priscilla soulève les quatre couvertures. Entre les rais de lumière, les rideaux bruns à losanges jaunes. A sa gauche sur le mur, une grande flaque sombre comme un passage qui s’ouvre sur l’autre pièce. Elle imagine que Brad s’y engouffre pour la rejoindre, voit des scènes surgir, puis revient à des considérations à la fois réalistes et inimaginables, avec toujours cette question qui l’obsède : va-t-elle devoir rentrer à Brooklyn ? Elle se voit gravir les marches du perron de leur maison d’un air penaud, la porte bleue de la maison en briques rouges est ouverte. Lawrence se tient sur le seuil, les bras ballants. Sa mère l’accueille avec une effusion de paroles de bienvenue, la serre, l’embrasse, la harponne vigoureusement et l’entraîne à l’intérieur dans le ventre de l’horloge monumentale du vestibule.

Le jour du départ, elle s’était demandé quand elle reviendrait, avait pensé que dans les romans ce sont les drames qui font revenir. Puis elle avait chassé l’idée. Si elle habite à Paris, c’est que New York est devenu trop petit. Les fenêtres aimantent le gris du ciel derrière les rideaux joints. Les rais de lumière dardent les pieds du lit, et ses yeux qui dépassent de la couverture contemplent avec apathie les motifs des rideaux d’un brun ocre tels des bourrelets de peau d’animal. Et aussi cette flaque sombre sur le mur : cette auréole humide luit telle une paroi de tunnel qui mène à la chambre de Brad – pourvu qu’il ne frappe pas à sa porte ! Elle entend des mouvements dans le couloir, des voisins de palier qui vont chercher de l’eau. Une fois, deux fois, à chaque passage, le piston s’enfonce, une mécanique de fer rouillé, l’eau bouillonne dans les canalisations, la tire de ses ruminations ; le Dorset, la côte amalfitaine, ces points d’orgues qu’elle sanctifiera avec son appareil photo, ces articles qu’elle illustrera. Ces chroniques qu’elle débitera dans la fièvre de la découverte.

 La fièvre de la découverte.

Elle n’en avait pas parlé pendant la traversée. Bien que le paquebot Liberty qu’elle avait emprunté pour quitter New York était gigantesque, elle se souvient essentiellement de la cabine qu’elle avait partagée avec Angela et deux autres femmes, composée de deux lits superposés de chaque côté de la porte. Elle s’était très vite accoutumée à la houle tandis qu’Angela après avoir rempli un seau avait continué le voyage adossée à une bouée de sauvetage, s’alimentant de tasses de thé, de pain et de bouillon, la tête renversée.

 Accoudée aux balustres le long du Hudson de l’autre côté de l’Atlantique, tandis que le courant aiguisait ses attentes, Priscilla avait songé à cette nouvelle vie à Paris avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Elle avait vu le Liberty accoster ; puis était revenue le voir quitter le quai, la fumée, le coup de corne de brume : une mue, la peau qui se décolle. Puis elle était encore venue voir le paquebot accoster, le coup de corne de brume, le départ. Tout paraissait si simple, si grand – que de glorieuses soirées, de bousculades dans les sanctuaires artistiques à Paris – jusqu’à ce que munie de sa carte d’embarquement, elle avait parcouru des centaines de mètres de couloirs – portes identiques. Sur le pont les chaises alignées à perte de vue.

Tout à coup elle avait pris la mesure de ce qui l’attendait.

Le jour de son départ, au milieu d’une cohorte de familles venues saluer les voyageurs, elle s’était frayé un passage avec ses deux valises. Avait eu envie de se serrer contre Lawrence mais n’en avait rien fait. Sa mère arborait son regard à la fois inquiet et décontracté comme à chaque fois qu’elle est coincée entre Lawrence et son mari. Moulée dans un tailleur de couleur vive, le visage juché sur un corps svelte, elle souriait faiblement. Une fois montées à bord, Angela et Priscilla avaient suivi les instructions d’une file d’employés qui répartissaient les voyageurs. Numéro 1476. Comme des relais dans une course, les milliers de passagers transitaient d’un membre de l’équipage à l’autre avec leur carte d’embarquement, un petit carton gris, son nom inscrit en gros caractères – Priscilla Stewart. Une référence de cabine et ce numéro 1476 qu’elle se répétait inlassablement pendant que les machineries rugissaient. Elle avait suivi un dédale infini de couloirs avant d’arriver devant sa cabine, avant de s’apercevoir que son écharpe tressée lui serrait la gorge, que son cou était humide. Sa boussole à huit pointes en cuivre offerte par Lawrence à ses parents déformait sa poche, elle ne s’était pas même encombrée d’une permission pour l’embarquer. Après avoir navigué d’un tiroir à l’autre, la boussole avait atterri sur la table du Liberty, direction le Nord-Est.

 Désormais à Paris, les souvenirs de Priscilla affluent, précis, comme si elle était arrivée hier. Ou il y a huit mois. Cet hiver 56, un hiver qui cingle les joues. Des feux colorent les fenêtres et d’étranges bulbes gris velours sortent des conduits de cheminée et s’étalent comme coule l’asphalte. Ce matin, elle a le regard net, aussi tranchant que le froid qui menace en dehors des couvertures. Aussi tranchant que les remarques désobligeantes de Brad et Angela hier soir dans ce bar, le Passe-droit, où l’applique en forme de flamme derrière son dos rallongeait les ombres. A chaque remarque d’Angela, elle a vu son nez pointu et son visage anguleux s’allonger. A la fin de la soirée, elle avait trop bu trop vu, les vêtements colorés, les foulards vaporeux, la tige rouge qui telle une danseuse chinoise se contorsionnait. Sa baguette qu’elle retirait pour mieux la planter dans sa longue chevelure noire et hypnotique. Priscilla ne s’est pas tout de suite aperçue que tout le monde s’était éloigné ; et d’un coup tous les corps enchevêtrés se sont fractionnées, un caléidoscope de corps fragmentés. Enivrée par le vin, elle a fermé les yeux tellement l’agitation faisait trembler la cavité de ses yeux ; puis sans même les saluer, elle les a quittés malgré la pluie battante.

Le bout de son nez dépasse des couvertures telle une cheminée de navire. De Lawrence, elle a la nostalgie de la voix. Et des doigts. Ses longs doigts qui soulignent chaque phrase. Quelle tête ferait Lawrence ? Quelle tête ferait-il si elle lui annonçait qu’elle rentrait à New York ? La voix de Lawrence résonne, lui fait trembler la mâchoire comme enserrée entre deux doigts : « Ne permets pas au doute de s’installer. » N’est-ce pas lui qui lui avait dit que l’événement, un événement unique crée une vie ? Parlait-il d’une séquence de vie ou d’une vie entière ? Il avait fait cette remarque juste avant qu’elle n’embarque pour entamer sa vie de photographe à Paris. Le jour de son départ, au milieu de l’effusion des embrassades de voyageurs, il lui avait glissé cette phrase comme si l’imminence de son départ l’obligeait à énoncer un adage. Mais déjà sa voix s’éloignait sur le quai. Déjà, le corps de Priscilla était englouti par le flux ; et tandis qu’elle se dirigeait vers la passerelle, il avait levé le bras et mimé une main qui écrit pour lui signifier qu’elle devait lui envoyer une lettre. Pendant ce temps, son père se tenait raide comme un phare, les mains derrière le dos, et sa mère agitait ses deux bras à la manière d’un voyageur resté à quai. Et les machineries grondaient et le tourbillon de la foule l’emportait. Malgré tout elle avait deviné ce que sa mère lui disait : « Appelle-nous ! Envoie un télégramme à ton arrivée ! J’espère que tu auras suffisamment d’argent ! » Puis se tournant vers son père : « Quelle idée quand même ! Vraiment quand j’y pense ! » Elle avait l’air si désolé ; et son père avait acquiescé en soulevant ses sourcils broussailleux d’un air vaincu ; ensuite il l’avait entraînée par le bras, pressé d’en finir avec ce départ qu’il n’avait pu empêcher. Remorquée par son père, sa mère s’était retournée vers Lawrence, vers Priscilla : deux visages alignés dans le prolongement de son regard, une ressemblance physique qui toujours la troublait. Elle se sentait infiniment cafardeuse.

Lawrence s’était éloigné et sa tête qui continuait à émerger avait rajeuni d’un coup. La mer s’ouvrait devant lui, houleuse, une vaste étendue, le sommet à portée de vague. Même le ciel parisien blanc et facétieux pouvait déverser une giclée de tristesse puis cirer les rues d’un bleu nuit éblouissant – ces rues pavées de carte postale, et ces arcades qu’il avait tant aimées. Sur ses lèvres, un sourire nostalgique. Monsieur et Madame Stewart étaient loin devant quand Priscilla s’est noyée dans le flot de voyageurs et lui flânait sur le quai, peu pressé de rentrer.

Un jour merveilleux, ce jour où Lawrence a été son premier client ! Il était si enthousiaste à l’idée de lui acheter sa première photo ! C’était quand Priscilla avait seize ans ; et bien qu’il ait pris cet air sérieux en lui tendant son billet de vingt dollars, bien que son air presque grave, son front lisse, ses yeux pénétrants l’avait tétanisée, elle avait vu ce voile de lumière qui couvre ses épaules et illumine ses pointes de cheveux. Et elle en avait été profondément troublée. C’est une expression qu’il a rarement, bien qu’elle le rende beau, bien qu’elle lui confère un indicible pouvoir. Son visage ascétique s’estompe dans son souvenir, aucune expression particulière : c’est ce halo de lumière, cette lumière qui l’entoure, sa voix et ses longs doigts qui surgissent, une présence plus vive que n’importe quelle autre présence – sa mère, son père et son air broussailleux. Elle a eu envie de lui faire répéter le geste. Mais peut-on reproduire une scène miraculeusement réussie ? Hérésie ! Elle s’en souvient très bien, un souvenir qui en impose par son caractère exceptionnel : il a pris sa main, l’a retournée, a regardé attentivement sa paume, puis a déposé le billet de vingt dollars. Sa main qui pourtant s’agitait dans tous les sens la seconde d’avant s’est instantanément convertie en un petit hamster docile. Il a rassemblé ses phalanges, et comme un animal qui se recroqueville au chaud dans une tanière, elle a accueilli son autre main sur ses doigts repliés.

Elle n’a pas eu envie de sortir de sa tanière. Des rayons lumineux se sont échappés de son poing serré, des rayons si chauds qu’on aurait dit des étincelles de feu ; et cette braise encore présente au creux de sa main rejaillit à chaque fois qu’elle caresse une de ses photos miraculeuses.

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