Soleil levé

Dans certaines régions du monde, de petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. D’un bond léger, ils avalent une brebis, délogent un poil – blanc –, desserrent leurs dents.

Soleil levé à Millelangues, sons fins et aigrelets lacérés par quelques plaintes aiguës ; le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Ce premier dimanche du mois, ivre de vie – la chance d’avoir enjambé un carnage –, la brebis rousse, Rousseau de son vrai nom, en boule sur son lit de brindilles, savoure son jour nouveau.

Chaque soir, le rassemblement des félins sonne le début des hautes flambées saphir. Feu ravivé d’une giclée d’huile, main trempant une lance dans la coulée. La brebis Rousseau, cachée au fond d’un trou, boule rousse que l’on ne voit jamais sous le soleil, se dépêche d’étaler brindilles et plumes douces dans son abri. Elle s’attèle à sa nuit nouvelle, prépare sa vie chaque jour célébrée. On lui a dit que chaque être nait blanc, pur comme une boule de coton, mais de sa rousseur, elle a dû tirer substance pour célébrer chaque jour le soleil mortel.

Ailleurs dans le monde, en dehors des frontières de Millelangues, au milieu des hommes, on se rassemble. S’extasie du nombre croissant de guerres. Pourvu que les guerres ne cessent, toute cette agitation rend chaque cadavre encore plus savoureux. Le cours du blé explose, les riches cachent leur blé. Il y a un équilibre de pensées, poussée de dents comblées, la chair appelle la chair criblée – un chanteur solitaire sur son Mont Douleur falsifie la flore, pleure, oh malheur ! Un pacifiste traine encore son sac d’or ; les autres, donc l’essentiel, payent leur ration d’os. Un homme surgi du néant contredisant ce commerce équitable y aurait laissé plus d’un poil, jusqu’à deux jambes, tant la roue du temps prévu tourne avec une justesse inusable. Tous les soirs, en haut  d’une terrasse débordant de géraniums, le cœur en extase, un poète que l’on dit occidental chante l’amour de la rose. Le rose de sa rose soutient son amour immodéré pour sa douleur qui n’émeut plus que lui, mais il continue, chante chante devant un amas de pétales arrachés au râteau d’un agriculteur. Il chante son amour pour son portefeuille. Il pleure des larmes de crocodile. Ses larmes tombent avec un bruit de petits pois.

Pendant ce temps, à Millelangues, tous les jours la brebis Rousseau se faufile entre deux monts dont l’ombre avale toutes les crevasses, tout abri en dehors duquel son corps pourrait trépasser. Elle saute d’obstacle en obstacle, elle a le rythme vertical dans le cou, elle entend le cliquetis des pinces, crocs et canines qui d’un coup de rage s’encastrent dans le vide, elle sent sous sa peau la marque des griffes crissant à la périphérie de son trou. Elle entend elle acquiesce : à chaque dent enfoncée, elle salut sa rousseur, blanche jamais elle ne l’a été, elle écoute, s’arme, rythme sa marche, sort la tête, saute, esquive encore huit dents – clac ! – copeaux de bois sur sa tête, et hop encore un obstacle qu’elle franchit. Arrivée chez son amie providentielle, elle s’allonge reprend ses forces. Ah que cette position de naïade est douce ! Mais vite vite, pas de temps à perdre avec ces idées d’un autre temps, que la lumière enchanteresse jette par habitude, par courtoisie, ou par mimétisme – tant de livres et de tweets écrits par habitude enchanteresse. L’heure rose : lugubre comme un œil vide. Demain elle gagnera une nouvelle vie, la brebis Rousseau, dans son trou roux, avec ses poils roux, son long cou d’une particulière frénésie, rapide comme une fouine, elle passera d’une ombre à un trou, d’un coup esquissé à une trappe brisée, puis rejoindra  en boule son lit de brindilles.

Sauver sa nouvelle vie.

Ah comme c’est bon de se lever riche d’une nouvelle vie, d’un jour volé, d’une nuit gagnée d’un sommeil de brebis !

Rien, mais rien absolument rien, aucune ombre sombre ne viendra l’avaler. Elle sait, sa rousseur l’a toujours sauvée. Le Professeur au chapeau pointu lui a dit, Turlututu, aidez-vous, et point tu ne tomberas sur un pic pointu.

Un jour une catastrophe s’abat sur les arbres et le monde entier s’arrache de ses abris, inonde les rues, les grains amassés s’éparpillent, pourris de sucs, tout sort de son lit, bouche les termitières, la terre se craquèle, car point d’eau, mais du soleil à n’en plus finir. C’est que de ce côté, là où les riches envoient les pauvres au graillon, la distance entre ciel et terre rétrécit, et le globe s’aplatit. Beaucoup de gens disent maintenant que plus rien ne les étonne : la terre devait être plate depuis toujours puisque les scientifiques la disaient sphérique.  Elle l’a toujours été, qui en a douté ? Les rétropédalages sont fréquents. La terre est plate, le soleil tue, les virus frondent, la vie est ronde. Chacun a envie de retrouver une vie meilleure, la parole recouvre le progrès, ou alors est-ce l’inverse. Les séparations de territoire deviennent le seul sujet. L’origine de l’homme : une histoire falsifiée. Le vie de milliards de gens se trouve coincée dans la réflexion de deux neurones espacés d’un centimètre cube de plis. Les médias envoient de petits messages moites pacifistes. Un Arabe bien intégré, une juive noire qui adore les blancs, le Goncourt a été remis à un inconnu, les éditeurs rassemblent deux-trois transhumains dans une éditions de luxe « Spéciale Rue ». Pendant ce temps de vrais gens meurent d’une vraie guerre. S’exilent, ne sont accueillis nulle part si aucun projecteur ne les accueille. Quelques vaillants écrivains ne se sentant nulle part chez eux, transfuges, exilés, dé-trans-sous-sur-figurés sont démunis devant ce cruel réel : le monde des lettrés se rassemble pour décerner le #PrixdelExil. L’héroïque lauréat du prix de l’exil défile sur les plateaux télé. Le prix de la blessure intime a été créé.

On invite des intellectuels blancs à la télé qui se saoulent d’une giclée de bravoure, mais l’audimat en Occident n’aime plus le blanc. Une fois invités, ils sont éjectés. Parfois un sérieux personnage remet les idées en place aux cols blancs, mais enfin ce type d’évènement se fait rare. Et de toute façon, la terre est plate quoiqu’il dise. La guerre éclate quoiqu’il fasse. Dans le passé bien des choses fausses sont passées pour vraies, il faut aujourd’hui renverser l’ordre.

Et la petit brebis Rousse, Rousseau de son vrai nom, que fait-elle ? La voilà bien démunie. Elle se sent responsable, peu courageuse. Se dit que de son trou elle ne peut se satisfaire. De deux choses l’une : soit elle devient gardienne d’un fort pour réfugiés sanguins, ceux qui ont pour habitude de rougir dès que la direction, les zélés, les braves soldats du monde dangereux des livres les attaquent. Soit elle indique où sont ses trous. Là où le vent pourpre siffle comme coupé par une corde. Dans ce monde où les petits félins vivent leur existence loin de la vue des hommes. Petits félins, vous avez entendu les petits félins ? Partout de petits félins qui d’un bond léger, avalent une brebis, puis d’une épingle étincelante, pivot dansant entre deux pattes, délogent un poil.

Desserrent leurs dents.

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