Musée Zadkine. « Le fauve ou le tigre »

 

 

Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.

Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait. 

A ma gauche, la fenêtre de la première salle du musée avec un groupe d’enfants derrière la vitre ; ils observaient trois sculptures de têtes identiques : une blanche, une brune, une terre rouge. Je devinais à travers leur regard braqué sur la troisième tête sombre comme un cocon racorni qu’une histoire inimaginable leur était racontée. L’une des petites filles avait un visage lunaire, les yeux écartés, un nez plat, comme la statuette de gauche en marbre. Ses yeux étaient légèrement bridés et son regard croisa le miens au moment où je l’observai depuis le jardin.
Maintenant, nous regardions toutes les deux le fauve derrière le bow-window ; elle, depuis la fenêtre du mur adjacent à ma gauche, moi en face, depuis le jardin.
Le fauve me tournait le dos et je devinais sa tête féroce et bosselée, ses arcades saillantes. Sa mâchoire massive devait se refermer comme une trappe de chasseur. D’un claquement bref.

Que pouvait-il avaler d’un coup ? Une brebis, à moitié, un lapin sûrement ; la fillette assurément.
Savoureuse ? Plus intéressante que le frêle bouleau tremblant à ma droite, que les fougères si amples que le buis toxique en est couvert. Une délicieuse brindille au cartilage frais, à la peau juteuse. Plus nourrissante que les jeunes enfants repus qui suivent les explications, les yeux rivés sur la statuette terre rouge.
Non assurément, la fillette est la plus parfaite.
Il y a dans son visage un halo sublime qui rappelle la lune avalée par une clairière.
Il y a dans son port de tête une grâce majestueuse comme chez toutes les filles qui affectent de tout assumer.

Il y a dans ses épaules contractées une envie d’être enserrée.
D’être protégée.

Il y a dans ses yeux une ardeur d’enfant aventureux qui accroche le regard.
Qui vous pousse à l’envahir.
D’en finir avec toutes les ambiguïtés.
Une grâce fascinante qui a la persistance de la pierre. 


Derrière elle, les explications, s’écoulaient. Maintenant les têtes des enfants étaient tournées vers la première statue en marbre, la blanche au visage impitoyable. Même forme que les deux autres statues. 
Ce regard glacial.

La statue brune était seule ; elle était retournée dans l’antre d’une histoire d’où elle était venue. Peut-être d’un pays chaud.
C’était le mois de décembre, la nuit tombait. Une étrange lumière bleue fluorescente descendit sur la fenêtre de la fillette. Le temps que je m’en aperçoive, elle était à côté du tigre, derrière le bow-window.
Un pas sur le côté. Le fauve faisait le dos rond. Je m’approchai, me repositionnai derrière, debout, à la fois curieuse et inquiète ; je l’observais ; on ne voyait plus sa mâchoire. Seule la bosse du dos saillait.

Le tigre était furieux, la fillette s’en aperçut. Elle lui caressa la mandibule. Déformée, tordue, aimantée par la main de la fillette qui l’amadouait. 
 
Le tigre semblait apaisé. Une lumière ardente comme si des ailes lui poussaient émana de ses flancs.

Je m’assis sur un tabouret en bois à la structure parfaitement géométrique, bien plus confortable qu’une souche improvisée, convaincue que la lumière était projetée par une lune incandescente.
J’observai avec le plus profond intérêt la scène, tandis que la fillette de ses deux bras maintenant enlaçait son propre corps. Elle tournait le dos à la vitre, comme le tigre, ses deux bras vigoureusement croisés enroulés autour de son torse mince. Ses extrémités de doigts se touchaient derrière elle, de sorte que l’on aurait pu penser que quelqu’un la ligotait.
Elle dansait. Elle mimait que quelqu’un l’enlaçait et cela semblait l’amuser. Le fauve était brillant de colère. Son poil bronze d’un éclat confondant scintillait, un fauve bien nourri. Et ses yeux qui maintenant regardaient vers le ciel jetaient des éclairs de lumière jaunes.

Tout d’un coup, toutes les lumières s’éteignirent. J’entendis des pas sur les feuilles sèches. Deux pas. Puis quatre. Ils s’approchaient. Deux hommes, ou un fauve : je ne saurais dire. Les pas derrière moi s’enfonçaient avec prudence. Avec ruse. Ils s’enfonçaient lentement, tout doucement, des brisements de coques vides ; comme si tous les insectes, de l’amas de feuilles sèches, des cupules, s’échappaient.
On aurait dit que les pas ne provenaient pas de l’allée mais contournaient une des sculptures du jardin.
Une main m’enserra le bras.
Je criai. Hurlai. Le bow-window fermé, le fauve échappé. Sauvez-la ! Sauvez-la !
Un stylo que j’avais pointu, je criais.
Que la peur puisse dégriser, je le savais.
Transfigurée, le stylo brandi, j’étais prête. Je pouvais lui trouer la gorge. La transpercer d’un coup de flèche.

D’un coup. Sanglant.


La lumière du bow-window s’est allumée.
Saine.

Sauvées.
Mon cri suffit.

Je range mon stylo.

 

 

 

 

 

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